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Texte Libre

Création d'un FORUM
 
Naissance du forum "Chaque être est un univers", ici à cette adresse :
 
 
Créé en collaboration avec Feuilllle (dont je vous invite à visiter le Blog – voir lien dans la liste à gauche). Tout nouveau, il n'y a pas grand-chose encore, tout juste référencé... il ne demande qu'à vivre et à grandir. Chacun y sera le bienvenu.

Et puis, j'ai mis de l'ordre dans les articles, au niveau de la présentation... ça faisait un peu fouillis ! Quoique… je me demande si c'est mieux maintenant ! On verra bien à l'usage.
Alors maintenant, voyons ce que ce Blog vous offre :

 

Claire avait rendez-vous à dix-sept heures. Dans quelques minutes elle sera fixée sur sa prochaine destination. Une autre mission, si vite ! Elle avait espéré disposer d'un peu de temps devant elle.
Elle venait à peine de boucler le dossier sur la succursale de Nancy. Il lui aurait été agréable de reprendre souffle avant de filer vers ailleurs. Juste quelques jours, chez elle, dans une atmosphère douillette, loin de l’anonymat d’une chambre d’hôtel.
Chez elle... Deux mots trop ordinaires pour dépeindre l’importance qu’elle donnait à un banal appartement perché tout en haut d’un escalier vieillot. Un « chez-elle » niché sous les toits d’un immeuble planté au bord de la place du tertre, en plein cœur de Montmartre, à deux pas du Sacré-Cœur ! Davantage qu’un chez-soi : son véritable refuge...
Combien d’heures avant qu’un train ou un avion, ne l’en éloigne ?
Elle aura vingt-cinq ans dans deux jours et elle était presque décidée à célébrer l’achèvement d’un quart de siècle en compagnie d’une coupe de champagne. Une seulement ? Pourquoi pas deux… ou trois ! Pour honorer l’aboutissement concret d’une seconde naissance, l’évolution d’une nouvelle existence depuis... depuis... Il y avait longtemps !
Si longtemps ? Pas vraiment... quoique le temps était une notion des plus abstraites, semblant passer très ou trop vite pour certains, et s’éterniser pour tant d’autres ! Peut-être selon l’intensité des émotions qui parsèment sa course ou de la monotonie de son écoulement...
À ce propos elle avait oublié combien la circulation pouvait être dense ! Pourquoi avait-elle pris un taxi ? En métro, elle serait déjà rendue.
Mais elle avait si peu le loisir de profiter de Paris ! Ils longeaient déjà la Seine, ils approchaient de la Conciergerie, elle apercevait Notre Dame et la Tour Saint-Jacques ; ils n'étaient plus très loin de l’Île Saint-Louis.
 Peut-être aura-t-elle le temps d’une halte au marché aux fleurs ? Et d’un petit détour sur la rive gauche ! Celui aussi de chiner un peu dans les éventaires des bouquinistes ? Mais uniquement après son entrevue !
Pourquoi si tôt ? Et un message aussi laconique, qui, pas du tout dans le style de ceux auxquels l’avait habituée Lucien Clériac, ressemblait à une convocation ! Et si… Stop : ne plus y penser, elle était sotte de se torturer l'esprit pour des détails sans importance.
Paris ! Une ville inconnue, où se noyer et disparaître. Le lieu idéal pour y déambuler invisible. Le plus bel endroit également pour renaître.
Quatre ans déjà qu’elle s’y était fixée et elle n’en avait presque rien vu. Elle l’avait seulement effleurée des yeux, à peine caressée, trop occupée à se bâtir une nouvelle existence.
Un nouvel emploi, de nouvelles relations mais peu de vrais amis. Une autre vie, austère et solitaire, dans laquelle elle s’était installée, où elle avait appris la sécheresse, l’indifférence et le cynisme, à ne pas avoir pitié des uns, à ne rien accorder à d’autres, à surtout ne rien attendre de personne.
Ils étaient à hauteur du Pont d’Arcole ! Obéissant à une impulsion Claire tapota l'épaule du conducteur du taxi.
- Arrêtez-vous ! Je descends ici...
- Mais nous y sommes presque !
- Je sais, justement ! J’ai envie de marcher un peu... Tenez, dit-elle, lui tendant quelques billets… Merci et bonne soirée !
La température était très douce pour un mois d’avril et ce fut avec un réel plaisir qu'elle suivit l’arche qui enjambe la Seine, qu'elle s'y posa quelques secondes. Mais elle était en retard. En passant par le Pont de Bois, elle arrivera plus vite !
Elle se hasarda sur la chaussée, se faufila entre les véhicules arrêtés par un feu rouge et faillit heurter une carrosserie au noir fuselage luisant.
Séduite par la ligne parfaite et racée de ce corps de panthère métallique, elle ne put s'empêcher de la flatter de la main, d’en suivre les courbes douces du bout des doigts pour une caresse légère avant de s’en détourner.
Hâtant le pas, elle jeta un dernier coup d’œil sur l’Île de la Cité et l’enfilade de passerelles la reliant à la rive droite. Paris et ses ponts ! Elle ne s’en lassait pas.
Les ponts… elle avait coupé ceux derrière elle. Elle n'avait jamais tenté de contacter ses parents, toujours à Auriol, depuis leur séparation et ne ressentait aucun besoin de renouer avec eux. Ils l’avaient traitée telle une coupable, lui refusant tout soutien, le moindre geste de tendresse. Elle n’oubliera jamais la colère de son père, évoquant les ricanements de ses employés, ni l’affolement de sa mère devant les frais engagés qu’ils s'étaient retrouvés devoir assumer seuls. Ce dont ils l’avaient rendue responsable, lui déniant la plus petite qualité, la moindre capacité à séduire un homme, à s’en faire aimer. Il lui semblait avoir encore quelquefois dans les oreilles, les cris et les accusations crues de celui à qui elle devait la vie, avec toute sa vulgarité et la même virulence… "Incapable de retenir un homme… Pas même bonne à mettre dans un lit !".
Elle était partie, sans un mot d’adieu, le lendemain même de cette affreuse journée, n'emportant qu'un bagage des plus restreints, ne voulant rien qui aurait pu lui rappeler plus tard cette période.
Et sa voiture ! "Sa" parce qu'elle l'avait bel et bien volée, et sans aucun scrupule ! Que ce véhicule serait encore propriété de l'entreprise paternelle si elle n'avait pas elle-même rempli et transmis à la préfecture un acte de cession à son profit, juste avant son départ vers l'inconnu.
Un voyage financé par le remboursement de billets d’avion pour Rome, désormais inutiles.
Elle y était ! Deux étages encore et puis... elle verra bien !
De toutes façons, elle n’avait rien à redouter de Lucien Clériac, l’une des deux personnes à qui elle devait d’être ce qu’elle était devenue.
La route n’avait pas été sans embûche, et même très difficile. Trop jeune, trop fragile d’apparence, il lui avait fallu se montrer plus dure et tenace que certains, elle avait appris à se battre, à défendre sa place parmi eux, à s’y imposer. De longs mois d’application avec une persévérance telle qu’elle avait fini par retenir l’attention de celui qui se tenait sur l’échelon le plus élevé, et ce fut lui qui l’avait incitée à aller plus loin, à toujours apprendre, qui l’avait modelée, formée, jusqu’à enfin lui offrir la chance de faire ses preuves
Presque à l’heure ! Et Marjorie, toujours fidèle au poste, courait vers elle, bras tendus et mains offertes.
- Claire ! Grâce au ciel, tu es là ! Comment vas-tu ?
- Je vais très bien, merci... et puis-je savoir ce qui se passe ?
- Je craignais que tu ne trouves pas mon message...
- C’est si grave que cela ?
- Grave ? Non, pas du tout, mais tu sais combien il peut être impatient parfois ! Et puis, il t’expliquera lui-même... Tu peux y aller, je le préviens que tu arrives... Dépêche-toi...
Claire emprunta un court vestibule aux parois de bois vernissé jusqu'à une porte qui s'ouvrit avant qu'elle ait eu le temps d'y taper.
- Mon petit... entrez, venez vite... je vous attendais.
- Bonjour Monsieur, je suis ravie de vous retrouver.
- Et moi donc ! Asseyez-vous et racontez-moi... Alors, cette dernière tâche ?
- Terminée... Vous avez bien reçu mon rapport ?
- Évidemment ! Précis et complet, parfait, ainsi que vous m’y avez habitué...
- Y a-t-il des problèmes que j’aurais omis de résoudre ?
- Non, pas du tout... Mais… du fait que vous ne parlez jamais des difficultés que vous rencontrez, je crains que, parfois, certains ne se montrent agressifs à votre égard et...
- Je suis capable de faire front.
Quelque chose n'allait pas. Il n’y avait rien eu de particulier dans cette mission sur Nancy. Qui consistait en une simple réorganisation du temps de travail et une redistribution des responsabilités au niveau de la direction. De l’agressivité à son encontre ? Elle s'y frottait effectivement, mais au début, à cause de l’inquiétude que suscitait sa présence et le motif de son enquête. Généralement, toute tension disparaissait bien avant la fin de ses interventions.
- Je ne fais rien sans concertation, et vous me connaissez assez pour...
- Oui, oui... Je sais cela ! Mais c’est si désagréable à assumer... et je m’inquiète pour vous... si jeune...
- Moins aujourd'hui qu’il y a deux ans et vous me faisiez confiance à cette époque !
- Et avec raison, vous ne m’avez jamais déçu.
- Alors, je ne comprends pas… pourquoi ce souci soudain ?
- À cause de… de votre nouvelle destination.
- Laquelle ?
- La Bretagne.
- Et cette région présenterait un embarras particulier ?
- Peut-être... Dites-moi, que penseriez-vous d’y séjourner en touriste, d’y prendre quelques jours de vacances ?
Elle n’avait rien sollicité de tel, n’en ressentait d’ailleurs aucune nécessité. Il y avait autre chose...
- Voyez-vous, Claire, en mettant à jour les fiches du personnel, Marjorie a constaté que cela fait déjà seize mois, bientôt dix-sept, que vous n’avez pris aucun repos véritable...
- Je ne vois pas en quoi...
- Elle m’a grondé, m’accusant d’en être responsable pour me conduire envers vous tel un tyran sans pitié !
- Mais…
- Voulez-vous me donner des remords ? Et si vous tombiez malade ?
- Moi ? Monsieur Clériac, mettons cartes sur table, où voulez-vous en venir ?
- Eh bien... à vous voir vous distraire un peu !
- Et rien de plus ?
- Seulement cela ! Je vous l’assure ! Mais, au bout de cette… heu… récréation, bien méritée, il y aura une affaire, très délicate, à traiter sur Brest.
- De quelle sorte cette fois-ci ?
- Vous le saurez quand le moment sera venu, et pas avant !
Point sur lequel Monsieur Clériac n’avait aucune intention de négocier. Pire encore, il était prêt à lui retirer jusqu’au dernier des dossiers en cours et même, - pourquoi pas ? – isoler sa ligne téléphonique ! Et ce, jusqu’à ce qu’elle accepte ces deux semaines de détente.
- Je pourrais partir plus tard ! Insista la jeune femme. Pourquoi maintenant ? Ai-je commis une erreur ?
- Claire, allons ! Il ne s’agit ici que de vous accorder un peu d’évasion. S’empressa de la rassurer le vieil homme, affirmant qu'elle ne devait voir aucun blâme dans sa proposition.
De plus, pour bien lui permettre de mesurer au plus juste l'importance que cette mission avait pour lui, il l'informa qu'il était prêt à lui confier "sa perle" : - Pour cette occasion, je vous prêterai Marjorie. Et puis dites-vous que c’est une manière comme une autre de vous remettre à neuf.
- Pour mieux me battre sur le terrain ?
- Petite obstinée ! Si vous préférez voir les choses sous cet angle-là, oui, à peu près.
- À partir de quand dois-je m’estimer dégagée de toute obligation ?  
- Nous sommes vendredi, je suis sûr que, dès cette porte franchie, vous serez ravie de vous considérer en villégiature.
- Direction Brest, immédiatement ?
- Si vous le souhaitez, pourquoi pas ! La Bretagne est un réel enchantement pour celui qui sait regarder et je sais de quoi je parle : j’y suis né ! Si ces quinze jours ne suffisaient pas, nous pourrions même envisager une troisième semaine. Alors ?
- Et je n'ai pas le choix ?
Monsieur Clériac secoua la tête.
- Non, lâcha-t-il avec un clin d’œil, ajoutant très vite qu’il ne voulait surtout pas la contraindre s’il devait ainsi risquer de la perdre… jamais ! Mais qu’il serait vraiment comblé de la voir prendre un peu de repos. De vrai repos !
Il avait beaucoup d’estime pour elle... bien plus : de l’affection. Elle lui rappelait tellement sa petite-fille ! Cette dernière avait à peu près son âge actuel lorsque la fatalité la lui avait enlevée. Ce prochain dimanche, ce sera leur anniversaire ! À toutes les deux ! Il y avait aussi, entre elles, une sorte de ressemblance qui faisait que… que… qu’il serait profondément heureux de pouvoir lui offrir, en découverte, une région qu’une autre, très chère à son cœur, avait particulièrement aimée.
Et puis, pour faire taire ses stupides scrupules, ainsi qu’il l’avait suggéré plus tôt, elle n’avait qu’à y voir un moyen de mieux aborder les problèmes qui l’attendaient. Il était vrai qu'elle les résoudrait bien mieux si elle connaissait l’âme de ce merveilleux pays.
- Si vous le dites, concéda finalement la jeune femme ! Bon, eh bien... c’est d’accord, et uniquement pour vous faire plaisir. Dans cinq minutes, je serai officiellement en vacances mais pas plus de quinze jours.
- Nous verrons... Nous verrons ! À bientôt, petite et profitez bien !  Marjorie vous attend.
- Merci Monsieur Clériac, je… je penserai à vous là-bas.
- Pas autant que moi... certainement pas autant !
Pensive, Claire quitta le bureau, se heurtant presque à Marjorie qui la guettait, pratiquement collée à la porte, une grosse enveloppe à la main.
- Tu as dit oui ?
- Tu n'as pas tout entendu ?
- Allez ! Alors ?
- Que pouvais-je faire d’autre ?
- C’est parfait ! Tiens, voilà les clés de sa maison, celle de son enfance. C’est le berceau de la famille Clériac et peu de personnes y ont accès. J’oubliais !… Ta nouvelle voiture t’attend. Le garage a appelé, tout est en ordre, et tu peux passer la récupérer dès ce soir…
- Ça tombe bien !
- Si tu veux, je peux les prévenir pendant que tu t’y rends !
- Oui, merci… Regarde : Il a pris la peine de m’établir l’itinéraire idéal avec les lieux qui méritent de s’y arrêter. Il est… incroyable ! Il m’a parlé de sa petite-fille aussi… il dit que je lui ressemble !
Disparue dans un accident, lui apprit la fidèle secrétaire, quelques mois avant l’arrivée de Claire dans la société. Par une étrange coïncidence, elles étaient nées le même jour, mais à quatre années d’écart. Quant à leur ressemblance elle se situait plutôt dans une manière d'aborder les événements que dans leur physique. Bien que, de l’avis de Clériac, Claire affichait davantage de froideur… de sécheresse… se tenait trop à distance de tous.
- Pour lui, tu as dû souffrir pas mal pour te comporter ainsi... suggéra timidement Marjorie.
- Comme n’importe qui, répliqua Claire, sur la défensive. Je ne suis pas plus dure que certains et bien plus juste que d’autres !
- Je sais, et il l’a bien vu, lui aussi. Et c’est pour cela qu’il s’est autant attaché à toi.
Claire ne devait pas omettre, continua la jeune femme, que, au-delà de sa position, Clériac n’était plus qu’un vieil homme, trop solitaire. Un seul fils, œuvrant à l’autre bout du monde, pratiquement plus de famille proche, et cette dernière l’évitait comme la peste !
Pourtant, il ne méritait pas une telle mise à l’écart. C'était un homme d’une grande bonté, aussi bien en dehors qu'au travers de ses activités, n’agissant qu’avec un réel respect des personnes concernées.
En fait, il représentait une autre époque.
- Je n’ai pas le droit de t’en raconter davantage, je t’en ai d’ailleurs déjà beaucoup trop dit, conclut Marjorie. C’est sa vie privée ! Je souhaite seulement que tu apprécies ce qu’il t’offre en ce moment.
- C’est ce que je fais. Eh bien, il est l’heure ! Pour quinze jours, me voilà hors fonction.
- Et alors ? Comment te sens-tu ?
- La même. Que croyais-tu ?
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