Elle est belle ma cabane !
La nuit, c’est pas la même quand on a rien qui cache le ciel, et elle est pleine de bruits
qui me bercent, et puis, si j’en ai envie, je peux m’enfoncer dans l’obscurité du chemin d’église. Enfin, c’est pas une vraie église, avec des pierres et tout... Non, c’est une église d’arbres...
Des arbres avec des troncs droits et hauts comme des piliers... Et leurs branches se rejoignent au-dessus de la route. C’est... C’est comme le plafond de la cathédrale que le père François nous a
fait visiter le mois dernier. Parfois on voit un morceau de ciel et il est jamais le même, il change tout le temps... Et c’est encore plus beau que les fenêtres aux verres de
couleurs !
Il fait pas noir... Pas complètement… ou alors, c’est pas le même noir que dans le dortoir.
Ça m’embête qu’olivier soit pas là, je serais content s’il pouvait s’en rendre compte comme moi.
Oh... Y a des lumières qui glissent, là... En haut... Et là... Et encore...
Et si c’était... Peut-être que c’est eux... Les gendarmes ! Ben, risquent pas de me
trouver ! Je suis trop bien caché ! Et puis c’est pas possible ! Je suis trop loin maintenant, et puis ça fait trop longtemps. Et je suis trop malin pour eux ! Doivent encore
me chercher au barrage de Naussac.
J’ai fait comme le Petit Poucet, mais à l’envers. C’est pas pour pas me perdre, moi : c’est pour qu’ils puissent me suivre, eux... Jusqu'à Naussac ! Et
après plus rien ! J’ai bien fait attention à pas laisser de trace, et, quand on est petit, c’est facile de pas se faire voir... Même à l’arrière d’un camion ! Même qu’une fois, j’ai eu
vachement peur. C’était avec ce chauffeur qui parlait une langue que je comprenais pas, et que j’ai cru qu’il s’arrêterait jamais... Même pour pisser ! Jusqu'à une montagne qu’il a roulé et
où il faisait rudement froid ! Vaut mieux éviter les camions finalement : on sait jamais où ils vont, et moi... Moi, je veux pas aller n’importe où !
Là, je suis bien... Un peu comme Robinson, dans ma super cabane, et puis, c’est drôle... Je
savais pas que les châtaignes avaient un gros manteau d’épines pour se protéger.
Y avait plein de boules vertes qui tombaient de mon arbre... Des boules comme des oursins.
Faut faire gaffe à pas s’en prendre une sur la tête, parce que, là, ça doit faire mal !
Tout à l’heure, une femme est passée sur la route. Elle chantait, elle s’est arrêtée dans ma
cathédrale et... Comme elle était belle ! Belle comme une maman... Aussi belle que ma maman, à moi... Et elle s’est mise à rire, toute seule... Comme ça ! Y avait le vent qui soulevait
ses cheveux, et elle a ri... Peut-être qu’il lui faisait des chatouilles... Ou alors, c’est comme moi... Depuis que je suis là, je suis tellement bien que des fois... Des fois je ris tout
seul ! Je ris, mais c’est parce que je pense à ces idiots, là-bas, à Langogne.
Peut-être que la dame, elle aussi, elle pense à des gens... Des gens qui sont aussi bêtes
que Cutie et le Dirlo...
C’est grâce à elle que j’ai compris... Oui, pour les châtaignes...
Elle a écrasé quelques boules avec le pied... C’est comme ça que j’ai vu... Et puis elle
s’est assise sur le gros tas de bois coupé... Celui qu’est juste en dessous de là où j’ai construit ma cabane...
J’avais une peur qu’elle me voit ! Elle est restée un bon moment, elle a mangé deux ou
trois châtaignes... Toutes crues ! Et elle me tournait le dos... Elle regardait vers la rivière...
Faudrait quand même pas qu’elle en prenne l’habitude parce que c’est difficile de rester
longtemps sans bouger, sans faire de bruit, en respirant doucement...
C’est ça le plus difficile : retenir sa respiration !
Et puis c’est pas si bon que ça, les châtaignes...
Et c’est pas facile de les sortir de leurs coquilles ! J’ai plein de petites piqûres au bout des doigts !
Mais sur le tas de bois, j’ai trouvé un carré de tissu... Un tissu léger et brillant et
doux... Un petit foulard bleu... Bleu comme un morceau de ciel... Un ciel pareil que le matin très tôt... Un matin avec des traînées de nuages fragiles... Des nuages transparents... Comme quand
ils se défont en jouant avec le vent. Et il est là, sous ma tête.
J’ai fait un coussin avec un gros tas d’aiguilles de sapins recouvertes avec mon tricot, et par-dessus... Par-dessus, j’ai
bien étalé mon carré de tissu... Et je suis bien comme ça... Je regarde un ciel de nuit, une nuit d’étoiles, et je vais m’endormir sur un ciel de matin... Et mon ciel de matin... Il sent
bon...
Il sent tellement bon...
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