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Ils y étaient presque ! Et Cathy attendait, comme chacun, la première déflagration. Elle s’offrait déjà à en accueillir la résonance en elle et guettait,
impatiente, la gerbe scintillante.
- Vous avez froid ?
- Pas vraiment, Roland... c’est agréable. Je ne sais pourquoi, mais, d’aussi loin que remontent mes souvenirs, les nuits de quatorze juillet m’ont toujours paru
fraîches. La fête, les flammes dans le ciel, les explosions qui me font vibrer, un bonheur, si grand, si fort, à presque pouvoir le toucher du doigt, et la fraîcheur de l’air... je crois que si
quelque chose me faisait défaut, mon plaisir ne serait pas complet.
- Alors, préparez-vous, ils éteignent les lumières. Viens Denise, tu seras mieux en hauteur… oh, hisse ! Tiens-toi bien ! Voilà ! Regarde...
regarde... cela commence !
Il jucha la gamine sur ses épaules, légèrement crispée, pas encore habituée à autant d’attentions et qui trembla un peu avant de, très vite, rire et s’extasier,
comme tous, autour d’elle.
Comme Cathy, devant eux, à deux pas, qui se retourna pour leur montrer sa joie, son excitation, et combien ses yeux rivalisaient d’éclat avec la profusion de fleurs
lumineuses qui s’épanouissaient au-dessus d’eux.
Et qui s’immobilisa... surprise de les voir ainsi.
Ils étaient émouvants, tous les deux, Roland, maladroit, et sa nièce, cramponnée à lui.
Au point que le rire de la jeune femme s’adoucit, devint sourire attendri, qu’elle-même ne fut que tendresse pour prendre dans la sienne la petite main qui se
tendait vers elle, qui la rapprocha d’eux, à quelques centimètres. À presque les toucher.
Si près que Roland n’était conscient de rien d’autre, n’osant pas même bouger, résistant à l’envie de l’entourer d’un bras, de la ramener contre lui, de crainte
qu’elle ne se méprenne.
Il ne savait plus où il en était. Depuis quelques heures tout changeait dans sa vie. La maison, Denise, même Lucie et Alfred, Jeanne et Gaétan, il ne les avait
jamais vus ainsi. Il avait le curieux sentiment de les découvrir, de se rendre compte qu’ils vivaient, ressentaient des émotions, étaient ouverts au bonheur. Mais eux n’avaient pas changé,
étaient identiques à hier, le seront demain… c’était lui, c’était en lui que tout arrivait.
Grâce à Catherine. Il voudrait l’en remercier, lui montrer sa reconnaissance, et non pas la faire fuir à cause d’un geste, pour lui amical, affectueux, mais pour
elle, sans doute, beaucoup trop familier, qu’elle pourrait mal interpréter.
C’était une image étrange que tous trois offraient à Jeanne et Gaétan, enlacés, à quelques mètres d’eux, qui les amena à échanger un regard étonné, et un sourire de
complicité devant une évidence.
Il y avait des nuits où la vie était plus belle.
Jusqu'à la dernière étincelle, ils n’en perdirent pas une seule. Puis ils se retrouvèrent, tous les quatre, escortant un petit bout de béatitude ensommeillée qui
s’accrochait à la main de Cathy et y pesait, de trop de fatigue.
- Roland, Denise dort debout, nous devrions rentrer.
- Déjà ! Ma puce, tu as sommeil, c’est vrai ?
- Oui, un peu.
- Mais, il y a encore tellement de choses à voir...
- Nous pouvons nous en charger, Jeanne et moi.
- Merci Gaétan, mais je ne sais si...
- Tu n’as guère de distractions, essaie d’en profiter ce soir, nous serions ravis que tu t’y décides. Cathy, aide-nous, sinon...
Ils n’eurent pas à insister beaucoup pour le faire céder... Il n’avait aucun désir de rentrer, il s’était promis une soirée agréable, la première depuis des années,
et il n’avait pas envie qu’elle s’achève déjà. Pour presque le regretter à peine les trois silhouettes perdues de vue, ne sachant comment se comporter... ni plus que dire...
- Et maintenant ? Demanda Cathy ?
- Maintenant ? Répéta-t-il, en regardant autour de lui… Je ne sais pas ! Il y a si longtemps que je n’ai plus assisté à tout cela ! Je crois que j’ai
perdu l’habitude de m’amuser. Que faisons-nous ?
- Eh bien, cela dépend ! Nous pourrions boire un verre, tenter notre chance à chaque stand de tir ou jouer les spectateurs, marcher dans les rues et écouter les
rires et la musique, ou encore danser... sans oublier un tour de manège, j’en ai vu, là-bas, plus loin.
- Mais nous pouvons... tout faire aussi !
- Bien sûr ! Mais certainement pas en même temps. Pourquoi ne pas noter vos envies et établir un ordre de priorité pour les satisfaire au mieux ?
- Et organiser l’imprévu ! Vous me décevez... je ne veux surtout pas être raisonnable. Allez, venez ! Décida-t-il en lui prenant le bras, voyons lequel de
nous deux épuisera l’autre !
Ils se régalèrent de pommes d’amour et de crêpes brûlantes, ils s’affrontèrent dans des jeux d’enfants, et se poursuivirent dans des courses espiègles et rieuses.
Ils s’égarèrent dans un dédale de ruelles étroites et désertes, le temps de reprendre souffle, souriant à l’écho de leurs pas. Et ils retrouvèrent la foule, ils y dérivèrent à leur gré, jusqu'à
s’y noyer, et devenir galets dociles... Ils se laissèrent emporter et porter... jusqu’à s’échouer au bord d’une place noire de monde, de couples enlacés glissant sur des notes de musique.
- Là, je déclare forfait, je crois que je ne sais plus comment danser aujourd’hui, se lamenta-t-il.
- Cela ne s’oublie pas.
- On vérifie ?
- Nous deux ? Avec toutes ces filles qui n’attendent que vous.
- Avec vous, la seule en qui je peux avoir confiance.
- Vous croyez ? Et si j’avais le rire facile, Roland ?
- Seriez-vous incapable d’indulgence ?
- Mmmm ! … Je promets de faire un effort.
- Je vous crois, aveuglément. On y va ?
Elle se tourna vers lui, esquissa une révérence, à peine taquine, accepta spontanément la main tendue, et se laissa tirer entre les danseurs jusqu’au centre même de
la place, où ils se retrouvèrent face à face. Aussi hésitants l’un que l’autre.
Un instant... virgule qui offre une pause à l’éternité, un intervalle immobile. De ceux qui annoncent quelque chose d’indéfinissable, propice aux sortilèges, et qui
se dilue, comme un soupir, repris dans la course du temps, regrettant ne pouvoir s’attarder, là, plus longuement, oubliant derrière lui un charme invisible.
Un charme qui persistait alors que Roland se courba vers Cathy, qu’il enlaça son corps un peu raide, l’entraînant dans un premier pas, dans une première danse, puis
une autre, encore. Jusqu'à ce qu’elle capitule, qu’elle accepte de se plier au rythme qu’il lui imposait, qu’elle devienne souple et soumise entre ses bras.
Au point de s’abandonner, de se poser, tête contre torse, isolée du monde derrière ses paupières closes, de laisser sa main remonter vers une épaule trop proche, et
ses doigts glisser sur une nuque, s’égarer dans des mèches brunes, et s’animer à la chaleur d’une peau. Quelques secondes… avant que ce contact lui rappelle la réalité, l’amenant ainsi à se
reprendre, ne sachant comment nommer ce qui grandissait en elle. Effrayée de ne pouvoir le contrôler ni le dissimuler, elle se redressa, se détacha de lui, s’en éloignant autant que possible,
tremblante et crispée. Bien assez pour qu’il s’en aperçoive, pour qu’il s’en inquiète.
- Ça ne va pas ? Lui murmura-t-il à l’oreille.
- Je... je suis fatiguée.
- Souhaitez-vous rentrer ?
- Il est tard.
- Comme vous voulez !
Ce fut à regret qu’il la libéra, pour aussitôt s’alarmer devant les traits tirés, le regard perdu dans lequel il lui sembla lire de l’anxiété, l’esquisse d’un
tourment qu’elle s’efforçait de maîtriser. Accordant son pas au sien, il la guida en silence jusqu’au véhicule. Il ne l’avait jamais vue ainsi, absorbée, refermée sur elle-même, et s’en sentit
coupable.
Cette soirée avait dû lui restituer sa peine, lui rappeler d’autres bras, un autre corps.
À cause de lui ! En se comportant avec elle comme il l’avait fait, il l’avait renvoyée, d'un trait, dans son chagrin !
- Vous êtes à bout ! Pourquoi avoir attendu ?
- Je suis désolée.
- De quoi ? De m’avoir accompagné tout au long d’une escapade, avec patience, avec gentillesse ? J’avais besoin de renouer avec cet aspect de l’existence,
Catherine... mais, si j’ai été heureux de l’avoir fait avec vous, je ne le suis plus du tout de vous voir si lasse.
- C’était très agréable pour moi aussi, Roland, il ne faut pas vous tracasser pour moi. La journée a été magnifique... mais très longue également... Je n’ai pas
vraiment l’habitude, vous savez.
- Je le vois, il est temps de prendre un peu de repos. Il est vrai, qu’en ce moment, vos nuits sont courtes.
- Les vôtres ne valent guère mieux. Il ne faut pas veiller si tard et travailler autant.
- Travailler ? Oui, sans doute. Détendez-vous, nous serons bientôt rendus.
Il roula le plus vite possible, pressé de lui offrir un peu de tranquillité. La maison les accueillit, silencieuse, sereine, où il la précéda... pour s’arrêter
devant la porte du bureau.
- Qui parle de répit ? Gronda Cathy… Encore des dossiers ce soir ?
- Pas du tout… je ne vais que préparer ceux que je dois emporter demain matin... Bonne nuit, Catherine… Dépêchez-vous, il est vraiment tard… Montez dans votre
chambre.
- Demain, je reprendrai celle que j’occupais, près de Denise.
- Celle-ci ne vous plaît pas ?
- Bien sûr, mais...
- Alors ? C’est très bien comme ça... Allez, filez ! Vos yeux sont pleins de sommeil... encore cinq minutes et je serai obligé de vous porter jusque dans
votre lit...
- J’y vais ! Je suis pitoyable, aucune résistance ! Bonne nuit, ne tardez pas !
Il n’avait qu’un désir... la voir escalader au plus vite les marches, jusqu'à un lieu interdit pour lui, là-haut, y occuper une certaine place. Et se retrouver seul
pour tenter de contenir le chaos de sentiments qui bouillonnait en lui… Et surtout rejoindre un ailleurs qui lui devenait indispensable.
Où enfin il se glissa, tapi dans l’obscurité complice du chêne, épiant, espérant, respirant mieux à la fenêtre qui s’ouvrit, à la silhouette qui s’y découpa, au
corps qui s’y recroquevilla.
Il guetta, comme à chaque fois, un regard qui allait errer dans l’obscurité, glisser sur lui, sans le soupçonner si proche, un visage qui allait s’offrir aux
caresses d’une nuit dans laquelle, lui, voudrait se dissoudre, pour se hisser au plus près, et y mêler les siennes.
Il attendait et il s’étonna du front baissé, caché au creux des bras repliés, et comprit soudain ce qu’il dissimulait à l’ombre trop douce, aux étoiles trop
vives.
Jusqu'à quand ?
Combien de temps encore allait-elle pleurer un amour perdu ?
Et lui ? Lui, qui se croyait guéri de tout, à l’abri du moindre engouement, préservé d’une nouvelle souffrance, que faisait-il là, nuit après nuit, se vouant,
sans prudence, sans réserve, à un espoir impossible ?
Il céda, abandonnant toute résistance, ne pouvant plus douter, seulement pour l’avoir tenue et gardée contre lui.
Il l’aimait… pour ses silences et tout ce qu’ils traduisaient, sa douceur et son plaisir devant des choses toutes simples.
Il l’aimait… pour les rêves qui faisaient briller ses yeux… ces rêves qu’il voudrait lui entendre raconter.
Il l’aimait et il s’émerveillait… l’épiant au travers de l’univers dans lequel elle s’enfermait pour mieux observer les autres, où elle se croyait invisible pour
tous… Où il la suivait, la respirait, voyait avec ses yeux, ressentait ses émotions.
Elle était belle… mais davantage encore à ces moments-là, absente, distraite, en apparence oublieuse des autres, mais déchiffrant leurs expressions, lisant au plus
profond de chacun, percevant ainsi bien au-delà de ce qu’exprimaient les mots.
Et son amour était à chaque instant plus riche de ce qu’il découvrait en elle.
Il saura patienter, il lui devait tellement déjà.
Il pouvait lui laisser le temps, tout le temps nécessaire.
Il était bien revenu, lui, d’un monde froid, désert.
Elle en reviendra aussi… un jour !
n petit frisson, léger, l’humidité des heures obscures, une foule joyeuse.
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