Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Ce blog est une invitation à partager mon goût pour l'écriture, à feuilleter les pages de mes romans, à partager mon imaginaire. Des mots pour dire des sentiments, des pages pour rêver un peu.

Publicité

Moi, qui vous suis pas à pas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Cette salle est l’un de mes nombreux royaumes. Et un assez pimpant, ma foi !

D’épais et lourds rideaux d’un jaune tournesol éclaboussé d’ocre soutenu encadrent gaiement les larges baies ouvertes sur des jardins en friches. Une teinte soleil qui a coulé jusque sur le bois des sièges et des tables, des dessertes et des buffets, et même sur les portes, ne laissant à un obstiné vert olive qu’à peine l’espace indispensable pour pouvoir s’exprimer. Les assises des chaises et fauteuils sont aux couleurs de la Provence, recouvertes de cette étoffe joliment griffée « Souléiado ».

Oui, ce lieu est bien agréable ! J’en suis fort satisfaite !

Il en est d’autres, gris et ternes, où l’esthétique est de beaucoup moins étudié ! Certains sont de vrais antres de désolation ! Au point que, moi-même, bien qu’accoutumée au pire, je m’y sente mal à l’aise. Mais ces derniers disparaissent petit à petit. Enfin, beaucoup auront un jour grimé leur grisaille de clarté... mais pas tous ! Il en restera toujours quelques-uns ! Je vous fais confiance pour cela !

Et puis il y a les « autres »... tous ces petits mondes « individuels ». Ils sont nombreux ! De plus en plus nombreux d’ailleurs ! Quelquefois ces lieux fleurent l’eau de rose, le jasmin, la lavande, quelquefois le rance, la crasse, l’urine. Mais quoi qu’ils embaument, celle, celui ou ceux qui y demeurent y bougent peu... j’y veille !

Je suis patiente ! Très patiente ! J’attends ! Je vous attends ! Bien avant que votre ouie malhabile ne perçoive l’écho du premier vagissement que vous poussez en ouvrant les yeux à la lumière, je commence à vous attendre ! Plus exactement, je suis déjà là, près de chacun de vous, prête à vous accompagner tout au long de votre existence. Chaque seconde, chaque heure, chaque jour, chaque année que vous vivez, vous les vivez avec moi et vers moi.

A quatre pattes ou debout, pressé ou lambinant, chacun de vos pas vous rapproche de moi, et tous ces pas, les fissiez-vous à reculons, que cela n’y changerait rien !

Vous êtes mes « choses », mes créatures et vous me chérissez... Du moins pendant un temps... Oui, durant un temps vous m’aimez et vous m’appelez « la vie »... La vie ! Enfin ! Si cela vous fait plaisir !

Consciencieusement, vous jalonnez ce parcours qu’à tous j’impose. Prime enfance, enfance, adolescence, âge adulte, maturité... autant d’étapes. Sans doute cela vous rassure-t-il et du moment que cela ne me gène en rien, je n’y vois aucun mal.

Il me plait de vous observer, jolis poupons grassouillets, agiter pieds et mains. J’éprouve la tendresse d’une mère pour vos lèvres entrouvertes sur des gencives roses, pour vos mentons baveux, vos crânes au rare duvet.

Oui j’aime vous étudier, et voir comment vous grandissez, membres souples, doigts agiles, joues lisses et rondes autour de sourires perlés de nacre et auréolés de chevelures denses et opulentes.

Je vous épie et je perçois vos rires et vos larmes, je scrute vos espérances et vos désespérances, je soupèse vos courages et vos faiblesses.

Je vous surveille, oui, et je vous étudie avec la même attention qu’aurait un sculpteur envers un bloc de pierre ou un tas de glaise. Plus tendre que marbre, aussi malléable qu’argile, vous êtes, en fait, ma matière première.

Jour après jour, je m’insinue jusqu’au plus profond de vous-mêmes, et j’y cherche l’invisible, l’inavoué, le caché. Car c’est cela qu’à petites touches délicates il me siéra, à mon heure, de ramener à la surface de vos épidermes.

Mais qu’elle m’est longue et douloureuse cette attente ! Combien vous en prenez à votre aise pour atteindre cet « instant de perfection absolue » ! Et que j’aime deviner cet infime laps de temps que dure votre « achevé » !

Que vous êtes beaux ! Tant et tant que j’en frémis d’impatience !

Et j’ose... du bout d’un doigt encore hésitant, je vous effleure pour une ébauche tracée à la pointe légère d’une mine de graphite sur du vélin vierge. Ah ! j’en tremble ! Là, un premier sillon, ici un premier fil blanc. A peine visibles ! Dont vous ne vous souciez pas ! Pas encore !

Et je m’enhardis, le temps passant, à sculpter vos traits immatures. Ici, aux coins des yeux, des lèvres, je dessine des lignes espiègles, reliefs de vos rires heureux, ou alors de profonds et sinistres sillons creusés à l’amertume de vos rancœurs.

Je grave sur vos traits les humeurs qu’à tous vous cachez, tous ces secrets que j’ai cueillis au tréfonds de vos âmes, ainsi je les affiche, les dénonce. Vos amours et vos haines, vos élans et vos regrets, vos joies et vos rages, vos bonheurs et vos désirs refoulés, c’est avec tout cela que je vous cisèle une apparence.

Et je ne m’arrête pas à si peu ! I

D’une simple caresse je fripe une peau, d’une chiquenaude voilà que j’agrémente ce parfait cou de cygne d’un jabot flasque de vulgaire volaille. D’un pincement je grippe des articulations, une pression sur eux et les seins se soumettent et abaissent leur arrogance.

Mâles ou femelles, je n’ai pas de préférence, tout est bon sous mes doigts appliqués. Et les tailles s’épaississent, les chairs s’alourdissent, s’affaissent, les os ploient sous mes soins attentifs.

Parfois quelques-uns parmi vous m’échappent, ravis à ma voracité destructrice par celle qui, ainsi que je le fais moi-même, dès le premier battement de votre cœur fragile, attend son heure. Moins patiente, cette stupide rivale se laisse aller à couper, trop tôt, le fil ténu qui vous relie à l’univers. Maudite Camarde ! Ne peut-elle, en paix, me laisser parfaire mon œuvre !

Ce qui m’enrage, c’est que, contre elle et pareillement à vous, je suis impuissante ! Tout autant qu’il me déplait qu’elle vous inspire bien plus d’épouvante que moi ! Car si cette indifférente et expéditive porteuse de faux vous semble être d’une cruauté aveugle, je le suis, moi, bien davantage qu’elle ne le sera jamais !

Oui, je suis cruelle ! Ne l’aviez-vous pas deviné ?

Ha ! Venez, venez à moi, tendres agneaux ! J’ai soif, j’ai faim, de cette jeunesse qui sourd de chaque pore de vos corps divins ! Venez que je la gobe, la savoure, et m’en délecte enfin !

J’aspire à pleines lèvres la douceur de satin de vos carnations, je me gave du suc de vos organismes !

Et le rose vire au bistre, le nacré se couvre de cendres alors que la soie devient vilain crépon froissé. Vos cheveux tombent à pleines poignées et vos cœurs s’essoufflent, vos gorges râlent, vos doigts si fins, si lestes, s’engourdissent de nœuds douloureux cependant que vos yeux usés de larmes se voilent.

Oui, vous pleurez ! Tous ! Vous pleurez car vous prenez enfin conscience de ce que je suis ! Vous, pauvres sots, qui me nommiez « vie ! » alors que, en fait, dès votre premier souffle, vous n’avez fait que vieillir !

Oui, pleurez ! Tant il est vrai qu’avec aucune autre espèce que la vôtre, je ne me montre aussi raffinée dans mes travaux de décrépitude ! Mais qu’y puis-je si vous, pour avoir reçu les dons de « connaissance » et de « conscience », ne m’en êtes que plus attrayants ! De vrais défis à mes acharnements !

Revenons vers cette salle au décor chaleureux, à ces jardins offerts à vos regards éteints et larmoyants ! A ces tables sur lesquelles vos doigts battent cartes sans nom ou mesures inaudibles, à vos fauteuils qui roulent, emportant vos corps infirmes et impotents sur leurs cercles de gomme silencieuse au hasard de travées hurleuses et bafouilleuses.

Oui, revenons vers vos jambes découvertes exhibant leurs oedèmes noirs et purulents, vos membres ratatinés, recroquevillés sur des souffrances gémissantes, vos têtes trop lourdes désormais pour vos nuques surchargées d’arthrose.

Pourquoi fermez-vous les yeux devant cette mâchoire qui pend, rétive à s’unir à sa jumelle, sur ces doigts qui triturent à s’en blesser quelque morceau d’étoffe ou un gobelet inutile ? Auriez-vous peur d’y voir le reflet des vôtres ?

Assez de jérémiades ! De quoi vous plaignez-vous donc ! Voyez ! A vos derniers instants je vous fais un ultime cadeau, comme une récompense !

Regardez-vous ! Voyez vos mains et vos pieds qui gigotent encore de spasmes incontrôlables, et vos lèvres sans force gisantes sur vos gencives édentées ! Vos mentons sont de nouveaux baveux sous vos crânes déplumés. Vos mémoires s’animent aux tout premiers de vos souvenirs. Vous balbutiez, en revenez au langage primaire.

Voyez combien je vous aime pour vous rendre à votre premier éveil !

Oui ! Je vous rends aux cerveaux vides, à l’inconscience, à l’ignorance.

Et c’est là que surgit l’autre qui s’impatiente ! Celle que vous redoutez follement alors que, bienveillante, elle vous arrache enfin, vous mes jouets usés et fatigués, à mes raffinements cruels !

Mais vous êtes si nombreux à venir encore... j’ai de beaux jours devant moi...

...    et cela aussi longtemps que vous, vous durerez.

 
 
 
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
Frappant d'une réalité inéluctable... comme un tableau, découvert au détour d'une galerie, vous saute au visage... Les3âgeSourire
Répondre
R
Merci... Infiniment. D'autant plus que, pour moi, ce texte est un peu à part. Ecrit sur le vif, un jour où l'humeur n'était pas au rose.
Répondre
L
Un excellent texte, vraiment très fort ! Simplement vous dire que j'ai beaucoup aimé...
Répondre