Mademoiselle Fornéris… mon institutrice en classe de C.M. 2… Le cours moyen 2ème année… Que j’aimais beaucoup… J’aimais les deux : Le C.M.2 et Mademoiselle Fornéris… Jusqu’à un certain jour.
Oui, je l’aimais bien, notre maîtresse…
Combien elle nous en imposait, assise face à nous, derrière son bureau surélevé par une haute estrade !
J’ai encore en mémoire un portrait que je pense assez fidèle. Une femme courtaude et ronde… Un visage plein au teint mat, des lèvres minces rouge coquelicot, un nez tout à fait ordinaire pour ce que je pouvais en juger à mon âge.
Une vilaine caricature d’une cinquantaine bien enrobée.
De petits yeux cachou et opaques comme une nuit sans lune, mais qui s’éclairaient d’une curieuse lueur dès qu’ils épinglaient l’une de nous… Je n’aime pas les petits yeux… enfin, ils ne m’inspirent pas confiance.
Des cheveux noir de jais tirés et serrés en boule au-dessus de la nuque. Si noirs que nul ne pouvait y discerner l’encre qui s’y déposait à chaque fois qu’elle y essuyait une longue règle carrée. Suprême insigne d’une autorité sans faille dont, à l’occasion, elle nous menaçait et, plus souvent, fustigeait les doigts tremblants que, sur son ordre, nous tendions obligeamment pour nous acquitter d’une quelconque bêtise.
Ce geste de tremper une plume dans un encrier, d’en tracer un trait au fil de ce guide rigide, de soulever ensuite cette baguette métallique en la tenant par une extrémité, de la mener au-dessus des mèches luisantes, de l’y poser, et de la faire glisser tel un archet sur les cordes d’un violon… consciencieusement...
Oui… Ce geste me fascinait… Combien de fois me suis-je demandé quelle teinte prenait l’eau quand elle se lavait la tête…
Et comme, en ces années-là, nous écrivions à l’encre noire, nous, ses élèves, gamines effrontées, faisions courir le bruit que c’était une façon toute personnelle de cacher d’éventuels filets blancs à moindre frais. Ce dont, en vérité, nous étions intimement persuadées.
C'est vrai… J’aimais bien Mademoiselle Fornéris… même après qu’elle m’eût « humiliée » devant toute la classe.
Oui, moi l’élève attentive. Pour rien ! Alors qu’elle essayait de nous expliquer l’expression « regarder les mouches voler au plafond »… Elle était là, avec ses mains qui voletaient, qui s’agitaient… et moi je suivais si bien leurs mouvements que mes yeux se sont machinalement levés vers le ciel… très vite rappelés à l’ordre par un « Regardez Brunéline qui cherche les mouches ! »…
C’était stupide de sa part ! Parce que j’étais vraiment une élève attentive ! Bien assez du moins à cette époque. Que j’ai continué à l’être encore un temps est tout à mon honneur… elle n’en méritait pas autant !
Oui, je l’aimais bien… malgré tout… jusqu’à un certain jour.
Un jour de pluie… oui, nous en avons ici aussi dans le Midi.
Un jour d’hiver… il me semble que c’était en hiver… pour le moins en fin d’automne. Il ne faisait pas chaud de reste, cela j’en suis certaine.
Un jour froid et pluvieux, en milieu d’après midi, après la récréation durant laquelle nous avions pataugé dans les flaques de la cour, dédaignant l’abri des préaux et platanes.
Nous étions donc en classe, assises à nos pupitres. Et voilà Mademoiselle Fornéris qui se dresse sur son estrade, en descend presque courant et se précipite dans une travée. Et nous, toutes, figées de terreur. Droit vers moi, raide et silencieuse, m’attendant au pire…
Mais non ! Ouf ! Elle passe, va plus loin… J’ose la suivre du coin de l’œil, l’observe qui s’arrête deux rangs plus loin, se penche, ramasse je ne sais quoi puis se dirige vers la porte qu’elle ouvre grand ! Et la voilà qui lance vers l’extérieur, à toute force, en plein milieu du sol détrempé… une paire de chaussures !
Et se tourne vers nous, intimant à… à qui était-ce ? Elisabeth ? Gisèle ? … Non, Roselyne ! Il me semble bien que c’était Roselyne. Une grande, avec des cheveux courts… brune… que je n’appréciais pas particulièrement… pas une amie, quoi !… je disais donc intimant à Roselyne de se hâter d’aller les récupérer… et de ne jamais plus les retirer !
C’est ainsi que j’ai commencé à détester Mademoiselle Forneris ! Seulement de voir cette pauvre fille en chaussettes, pleurer… et s’exécuter !
Ce fut ce jour-là que, dans le secret de mon subconscient, germa une première et timide graine d'indignation.
Ce fut ce jour-là aussi qui vit le début du déclin de mon attention en classe.
Il en faut quelquefois de si peu !