Face au miroir embué, Charlotte s’appliquait à capturer le poil importun qui gâtait la douce ligne de son sourcil droit. Elle refermait adroitement sur lui les fines pointes d’une pince lorsqu’elle sursauta au claquement de la porte d’entrée. Elle s’empressa de déraciner le récalcitrant et, satisfaite, adressa un clin d’œil complice à son nébuleux reflet.
Le temps de quelques vigoureux coups de brosse pour animer d’éclats dorés le noisette tendre de sa chevelure, d’autres plus doux pour lisser en vagues soyeuses quelques mèches rebelles, et elle se tourna, souriante, vers l’homme qui avançait nonchalamment vers elle.
- Bonsoir, Jacques… Désolée, je suis en retard !
- Ce n’est rien, lui assura-t-il avant de déposer un léger baiser sur les lèvres offertes. En revanche, tu as encore oublié de donner un tour de clé… Chérie, un de ces quatre matins…
- Je t’attendais… Et puis que pourrait-il m’arriver à des kilomètres de la civilisation ? Ironisa-t-elle finement tout en se dégageant de la tendre étreinte masculine. Donne-moi encore cinq minutes ! Où allons-nous ?
- Curieuse ! Tu le sauras en temps voulu.
Leur dernière soirée avant longtemps. Leur dernière tout court, peut-être. C’était tellement long six mois !
Elle secoua la tête, refusant de se laisser aller à la moindre pensée grise, et ouvrit grand les deux battants de l’armoire, dans laquelle elle fureta un instant, nez plissé et moue indécise.
- Jeans et baskets ou jupe et escarpins ? Finit-elle par demander.
- Ce que tu veux, cela n’a aucune importance.
- Voilà qui se complique ! Murmura-t-elle un peu agacée devant le haussement d’épaules de son compagnon soulignant une totale et sincère indifférence quant à sa tenue vestimentaire.
Qu’à cela ne tienne ! Rien de mieux que la soie flamboyante d’un chemisier aux teintes fondues d’une grenade mûre pour raviver le bleu délavé d’un jeans, et... Ces sandales rouges ! Elle les avait oubliées, elles feront l’affaire, histoire de leur offrir une balade.
- Ça y est, j’suis prête ! Ça ira ?
- Tu es… parfaite !
« C’est déjà ça ! » Pensa-t-elle en attrapant son sac.
- Merci ! Allez, on se dépêche, ! Le bouscula-t-elle, joyeusement… je meurs de faim !
Il allait partir, bientôt elle ne l’aura plus près d’elle ; il était déjà presque sorti de son univers, déjà ailleurs.
Pendant qu’il verrouillait prudemment la porte derrière eux, elle se tint, immobile et frissonnante, au bord des marches qui menaient au jardin.
C’était l’heure qu’elle aime, celle où tout ce qui court et qui vole se calfeutre dans la sécurité de terriers invisibles et de nids inaccessibles. Cette heure particulière où tout ce qui chante et qui bourdonne s’accorde à céder la place au silence, sinon quelques stridulations d’insectes distraits ou abusés par un ultime rayon de soleil trop zélé. Espace intemporel durant lequel la nature reprend son souffle entre deux battements, entre deux vies, aux derniers soubresauts d’un jour réticent à s’éteindre face aux premières ombres, éclaireurs éthérés d’une rivale nocturne en attente.
- Regarde, Jacques ! Dit-elle en chuchotant inconsciemment. La nuit va être belle, respire comment elle sent bon !
- Oui... Lui accorda-t-il avec un sourire indulgent. Si je te dis : musique ?
- Musique ? Répéta-t-elle, surprise par la nouvelle orientation qu’il donnait à leurs propos. Objection ! Se reprit-elle très vite. C’est trop vague. Ça pourrait évoquer aussi bien un merveilleux concert que... Que l’accordéon torturé du fils de tes voisins.
- Et t’infliger un pareil supplice ? Je n’aurais pas cette cruauté ! Objection accordée, et je précise : guitare.
- Flamenco ?
- Un point ! Si j’ajoute Tapas ?
- L’Auberge Espagnole !
- Gagné ! Je le savais : c’était trop simple !
Surtout sans surprise, l’un des trois restaurants où ils se rendaient régulièrement. Un lieu qu’elle appréciait mais trop connu, où ils risquaient de retrouver des amis et devoir partager ainsi, avec d’autres, leurs dernières heures.
Elle était stupide ! Quelle importance, un endroit plutôt qu’un autre. Ils dîneront, boiront un ou deux verres, danseront peut-être aussi ; et puis il l’emmènera chez lui, ils parleront, ils s’aimeront, et il la ramènera chez elle et ils se diront « à bientôt ».
À quand ?
Combien de jours, de semaines ? Combien de temps faudra-t-il à l’absence pour dissoudre un manque, tiédir un désir, estomper un souvenir, distraire une promesse ? Et Jacques qui semblait aussi heureux qu’un gosse ! Il avançait dans la vie tranquillement, sans secousse, un pas après un autre, jalon après jalon. Il construisait son existence, terrassier laborieux et obstiné d’une destinée sagement dessinée, avec précision : méticuleusement.
Cela avait l’air tellement facile pour lui ! Seulement en apparence, sûrement, mais quand même… Cet avenir planifié…
Elle le regarda, souriante, pendant qu’il lui ouvrait la portière. Il était gentil, et amusant, et patient. Tellement que… Elle se crispa un peu, mal à l’aise devant l’image qui se dessinait en elle d’un Jacques tellement tout cela qu’il en était… « commode » ! Que lui prenait-il, ce soir ? Elle eut l’impression de lui dire adieu, avant l’heure.
- Chérie, et le chantier ? Où en est-il ?
- Quoi ? Oh... Je n’en sais rien. La maison est pratiquement achevée, je crois.
- Tant mieux, et bien que cela te déplaise, je suis heureux de savoir que, désormais, tu ne seras plus autant isolée.
Pourquoi ne pouvait-il admettre le fait que c’était surtout cela qui l’ennuyait ? Si seulement ces nouveaux venus avaient décidé de bâtir leur demeure de l’autre côté du bosquet, elle aurait pu faire abstraction d’un voisinage non souhaité.
Et quelle idée absurde de clôturer la propriété : elle allait devoir faire un énorme détour à chaque fois qu’elle aura envie de se rendre sur les bords de la Glueyre. Avant, en coupant à travers bois, elle n’en avait que pour quelques pas, mais désormais...
Pourquoi Jacques l’emmenait-il aussi loin ? Une heure de route et de mauvais virages, jusqu'à Privas, autant pour en revenir. À moins qu’il ait décidé de la garder près de lui toute la nuit, de ne la reconduire que le lendemain matin. Un détour sur le chemin du départ.
Et finalement elle ne le désirait pas vraiment.
Mais comment pourrait-il comprendre ?
Elle voudrait que les prochaines heures soient ordinaires, semblables à celles d’hier, alors qu’il s’efforçait de les rendre particulières, comme s’il était nécessaire de donner un plein relief à leur séparation.
Mais il était vrai que, pour lui, il ne s’agissait que de cela.
Il ne pressentait rien, il ne devinait pas.
Tout au long de ces derniers jours, depuis l’annonce de son départ, il n’avait rien décelé d’inhabituel, satisfait de la retrouver à chaque fois égale à elle-même. Pas de tristesse, aucune amertume, pas même l’ombre d’une inquiétude.
Et c’était justement cela qui n’était pas normal.