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Ce blog est une invitation à partager mon goût pour l'écriture, à feuilleter les pages de mes romans, à partager mon imaginaire. Des mots pour dire des sentiments, des pages pour rêver un peu.

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Un parfum d'orgeat - Chapitre 06




            Il fallait bien que cela arrivât un jour ou l’autre... Et à elle ! Avec ces dizaines de lopins de terre abandonnés, pourquoi justement celui-là ! Et comment en faire sortir la Rousse ! Une vraie tête de mule ! Et tiens ! Parfait ! Qu’elle continue à se gaver de bonne herbe bien grasse, elle allait s’en rendre malade, à tous les coups !
            Par où s’était-elle introduite ?
            Si Marraine s’en rendait compte, elle ne coupera pas à ses lamentations ! Sa vache préférée ! Forcément, elles se ressemblaient : aussi têtue l’une que l’autre !
            Encore heureux que la maison soit vide : aucune trace de vie !      Manquerait plus qu’elle se fasse surprendre, en pleine nuit, en équilibre sur un mur comme... comme l’un des garnements du village !
            Ceux-là, alors ! Elle n’en pouvait plus de les faire courir. Ils traversaient son jardin, écrasant ses poireaux et ses salades, grimpaient sur l’appentis au risque d’en défoncer le toit sur lequel ils se posaient en se serrant les uns contre les autres. Ils y passaient des heures entières, perchés et ricaneurs, tout en surveillant les allées et venues des ouvriers.
            Et les commentaires devaient aller bon train, de quoi alimenter les veillées chez la Sylvaine.
             Sylvaine ! Si elle la tenait ! Quelle sotte idée avait eu cette langue de vipère de dire à Marraine que Jacques était muté sur Mâcon ?
            C’était bien la peine de passer la voir pour, soi-disant, la distraire, et finalement la mettre dans des états pareils !
            Et si elle s’était contentée de ça ! Non ! Elle y était allée de son petit couplet, tout doucereux, tout gentillet. À d’autres !
            « La pauvre petite... Qui devait bien se morfondre... Et trouver le temps long... Surtout, après toutes ces années de fiançailles... Et en arriver là ! »...
            Ainsi donc, tous, au village, la croyaient désespérée et dans un état moral misérable !
            De leurs suppositions, elle s’en moquait, mais les confier à sa marraine, ça, c’était au-dessous de tout !
            Ah, non ! Il y avait eu pire encore !
            Ne pas oublier cette absurde proposition de voir si, du côté de l’instituteur... Célibataire et pas mal fait de sa personne, très sérieux, et tout et tout ! Pauvre Eugène... Elle avait tout intérêt à le prévenir avant que Sylvaine ne se décide à jouer les entremetteuses auprès de lui. Qu’il ait au moins le temps de prendre la mesure de ce qu’il allait devoir affronter ! Il allait s’amuser !
            Maudite vache ! Il fallait qu’elle s’y mette aussi pour couronner la journée !
            Là... À deux pas... Charlotte vit la brèche dans la clôture ! Encore un mauvais coup de ces petits voyous. Tiens, au fait, elle pourrait demander à Eugène de leur donner quelques heures de colle ; elle en retirerait un plaisir énorme et ce serait toujours ça de gagné dans l’affaire !
            Quant au mur : comment en descendre maintenant !
            De même qu’elle y avait grimpé mais à reculons. Ce qui, pour être logique n’en était pas évident ! Du courage et... Voilà !
            Il ne restait plus qu’à faire sortir la Rousse de ce territoire interdit avant qu’elle ne s’y aventurât plus loin...
            Elle aurait dû se munir d’une torche...
            Montélimar et sa vie d’hier, sans surprise, soit, mais aussi sans problème, entre son petit appartement dans un immeuble on ne pourrait plus tranquille et son atelier. Au nom de quoi avait-elle quitté tout cela !
            Fallait-il qu’elle ait perdu la tête pour imaginer qu’ici, entre moutons et vaches, elle allait donner un plein sens à une existence qui lui devenait ennuyeuse !
            Entre les pots de confitures, les terrines, les caillettes, elle avait de moins en moins le temps de s’occuper de son travail.... Et le lait ! Ne pas oublier la traite ! Tous les matins elle avait droit à un réveil en fanfare au staccato de la canne de Marraine. Ces tac-tac-tac contre la paroi de sa chambre, elle ne les supportait plus.
            Si cela continuait, cette canne, elle en fera du petit-bois ! Sûr qu’elle brûlera très bien.
            Une lumière de l’autre côté de la Glueyre, et qui se déplaçait. Il ne s’agissait pas des phares d’un véhicule, c’était trop petit, trop faible. À moins que... Un braconnier ?
            Non, peu probable car la chasse étant ouverte et tout le monde se connaissant, il était inutile d’aller placer des pièges de ces heures.
            Ou alors un amoureux des promenades nocturnes. Sous un pareil chapiteau d’étoiles, il y avait de quoi le comprendre. Autant qu’il en profite !
            L’air embaumait l’herbe fraîchement tondue, un parfum intensifié par l’humidité de la nuit... Ce qui expliquait sans doute que la Rousse n’y ait pas résisté. Et elle-même, si ce n’était l’urgence de la situation, s’y roulerait avec plaisir ! Comme autrefois.
            C’était peut-être cela qui lui avait manqué : cette terre, avec ses odeurs, sa force, ses couleurs, ses silences... Une quiétude de chaque instant, une vie au ralenti, au rythme des saisons ; tout ce qui avait fait de son enfance une période heureuse, des années durant lesquelles elle avait goûté à la liberté, elle avait appris le recueillement, à écouter, à regarder, à mesurer l’importance de certaines réalités... De sa réalité.
            Appris ? Non, tout cela ne pouvait pas s’apprendre, il fallait le porter en soi. Pas du fait d’être née dans une maison cachée sur la rive humide d’une rivière, pas seulement pour y avoir fait ses premiers pas et y avoir déroulé ses premières courses, mais surtout pour être ainsi, pour être telle qu’elle était.
            Et puis, à Montélimar, elle n’avait plus aucune inspiration. Des murs de béton, du bruit, sous un ciel sans surprise.
            Et elle s’y ennuyait. Même avec Jacques, et davantage encore avec lui. C’était pire que de l’ennui : l’impression d’étouffer, de perdre... Perdre quoi ?
            Avec lui il devenait trop difficile de s’échapper même pour quelques heures, juste le temps d’un aller-retour, le temps d’embrasser Marraine, de s’assurer que tout allait bien pour elle. Sa seule famille, la seule qui lui restait. Et aussi... Comment pourrait-il comprendre le bonheur ressenti seulement à la sortie de La Voulte... À l’approche de St Laurent-des-Papes, et en abordant St-Fortunat et Dunière.
            Comment lui décrire le frémissement qu’elle sentait en elle aux premiers châtaigniers, aux premières pentes douces, à la teinte particulière des feuillages, et l’air : pas le même. Après les Ollières, en prenant par Tauzuc - tout en haut – seulement de voir son Ardèche toute rayonnante s’étendre devant elle, elle en avait le cœur qui se gonflait de bien-être, une totale ivresse, avec le sentiment profond de retrouver la part capitale de son « moi ».
            Et ensuite, l’impatience - cette incroyable impatience - tout au long des derniers kilomètres... St-Pierreville... Albon... Et enfin les premières maisons de Marcols-les-Eaux.
            Et les grandes bâtisses des usines de soie désaffectées depuis... Depuis, hélas ! trop longtemps. Combien d’heures à regarder la patiente élaboration d’un cocon ?
            Marraine lui avait enseigné les gestes essentiels, à l’ancienne ; comment dévider un fil continu et pas aussi fragile que l’on pourrait le croire. Tout d’abord le tirage : comment placer les cocons dans un bac d’eau bouillante et comment les battre avec une écouvette – restait-il encore assez de bruyère dans les environs pour fabriquer, comme autrefois, ces petits balais ? - pour éliminer les frisons et dégager l’extrémité libre du fil de soie avant de les plonger dans une bassine de cuivre, dans un bain à très haute température, afin d’en ramollir le grès. Et ensuite...
            Tout lui revint du fond de sa mémoire.... L’anneau d’agate, et les engrenages de bois et... Des instants hors du temps... Des gestes d’enchanteur penché sur des chaudrons noyés de vapeur... Et ainsi, de la filature au moulinage, puis du décreusage au chevillage, jusqu'à tenir entre les doigts un écheveau de douceur brillante et légère. Une matière vivante et chaude, celle qui était à la base de tous ses souvenirs, celle qu’elle adorait manipuler... Celle dont elle aimait s’entourer.
            Et au lieu de cela : la voilà à courir après un stupide mammifère à quatre pattes ! Tous ses croquis, ses bains de teintures, ses pinceaux : délaissés depuis des jours ! Elle était folle de s’écorcher la peau à dorloter des légumes, de s’écorner les ongles sur le bois coriace des bûches, au point de ne plus même oser effleurer un de ses précieux morceaux d’étoffe rutilante par crainte de l’abîmer !
            Et malgré cela, elle était tellement heureuse !
            Si ce n’était le souci de la santé de Marraine. Quelle idée de grimper sur un tabouret à son âge ! Avec pour résultat une jolie fracture d’un tibia.
            Mais sans cet accident, aurait-elle trouvé le courage d’exprimer à Jacques son désir profond de rentrer chez elle, de renouer avec ses racines ?
            Et Jacques... Lui... Lui...
            Oh, la Rousse ! Ça y était, elle la tenait et là, plus question de la lâcher. Elle allait lui montrer qui commandait chez elle !
- Avance, et gare à toi si tu ralentis le pas ! Alors comme ça, tu crois que l’herbe est meilleure de ce côté ! Tu vas voir... Je vais t’en ôter l’idée !

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