- Une bien belle façade, dommage que la dernière guerre ait laissé ses traces. Assis ! Ordonna Claire à Moustache. Ce chien est pire qu’un enfant.
Devant l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais, Claire avait du mal à retenir un Moustache complètement déchaîné, étonnée qu’après un si court trajet il eut autant d’énergie à dépenser.
- C’est de ta faute, tu le gâtes trop, lui et Mâtine.
- Je les laisse seuls si souvent. Vous voulez visiter l’intérieur, Rose ? Le chœur date du milieu du treizième siècle.
- Et toi ?
- Les animaux sont interdits.
- Ho ! Bon, un petit moment alors. Je ne te savais pas si bien informée sur les ruines et les monuments de la région.
- Je n’ai qu’à lire ces fiches. Je crois que Monsieur Clériac a donné beaucoup de son temps pour nous construire un parcours intéressant.
- C’est très gentil de sa part, et je regrette mes craintes passées. Il semble être un brave homme finalement !
- Personnellement, je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Bien au contraire.
- Si j’ai bonne mémoire, demain, est un jour particulier pour toi.
- Demain ? Ha oui ! Un an de plus à porter. Rose, je vais finir par vous rattraper.
- Mais comme je ne fais pas du sur place, tu as encore de la marge devant toi ! Et ce petit déjeuner ? Tu crois que nous aurons le temps d’offrir à nos corps le plus innocent des plaisirs ?
- Bien entendu ! J’aimerais pourtant, un jour, définir avec exactitude ce que vous entendez par « innocent »! Allez, pendant votre échappée dans le passé, je ramène ce monstre à la voiture et je vous rejoins dans ce salon de thé, celui qui occupe l’angle. Prenez votre temps. Si je ne suis pas de retour, vous pouvez commander pour moi.
- À tout de suite, alors. Tiens bien fort Moustache, qu’il ne t’échappe pas !
Claire regagna très vite le parking où stationnait son véhicule. Près de ce dernier, tout rutilant, une carrosserie basse, au noir terni de poussière. Le bolide qui, plus tôt, avait tant impressionné son amie. Pas mal de kilomètres à son actif, et à fond de train d’après les éclaboussures qui maculaient le capot avant.
Une belle mécanique ! Que Claire aimerait bien essayer, juste pour le plaisir, juste pour voir si elle saurait la maîtriser.
Dans son panier, Mâtine daigna à peine relever la tête, et encore seulement, Claire en était certaine, en signe de bienvenue à son complice à quatre pattes.
- Tu ne perds rien pour attendre, ma belle. Tu verras, quand tu souhaiteras que je te caresse, je te ferai languir...
Elle s’assura du confort de ses deux compagnons à poils, et se redressa en époussetant le bas de sa jupe lorsque… une idée absurde… une pulsion… et elle se retrouva, sans plus réfléchir, à chercher une cabine téléphonique… Là... à deux pas ! Et un simple geste à faire... Une erreur qu’elle sentait confusément commettre. Pourquoi se plonger à nouveau dans un passé qu’elle avait eu tant de mal à gommer ? À cause de Rose ? De leur dernière conversation ?
Après toutes ces années sans contact avec sa mère ! Pourquoi ce désir soudain ? Uniquement la nécessité de retrouver ses racines ? De fixer les limites de son univers ? Savoir si ses parents en faisaient toujours partie ?
Elle n’attendit pas longtemps… deux, trois sonneries, et à l’autre bout de la ligne...
- Allô ? Madame Dorian à l’appareil, je vous écoute.
- Maman ! Je… C’est moi. Bafouilla Claire, le cœur étrangement serré.
- Claire ?… Où es-tu ? Demanda la voix lointaine de sa mère après un silence.
- Très loin, sur une route de Bretagne. Comment vas-tu ?
- Comme d’habitude ! As-tu des problèmes ? Ou… besoin de quelque chose ?
- Non ! Non, tout va très bien pour moi. Je voulais seulement avoir de vos nouvelles, des tiennes.
- La vie est toujours la même ici. Ton père n’est pas là, alors si tu as un ennui, il vaut mieux rappeler plus tard.
- Maman ! Tout ce que je veux, c’est savoir comment vous allez... Sans plus. Je n’aurais pas dû...
- Partir ? En effet, nous avons été la risée de toute la ville. Encore aujourd’hui ! C’est tout dire !
- Après tout ce temps, tu en es encore à ressasser des rancunes.
- Des rancunes ! Claire ! Je voudrais t’y voir.
L’y voir ? N’avait-elle pas tenu le rôle principal dans cette mascarade. Dans l’immédiat, elle retirait au moins une certitude de cet échange : chez elle, rien de nouveau ! Pourquoi s’en étonner ? Certains êtres étaient tels qu’ils ne changeront jamais !
- Dis-moi, repris sa mère… aurais-tu l’intention de revenir ?
- Chez vous ? Non... plus maintenant.
- C’est parce que... vois-tu, nous avons pris un pensionnaire supplémentaire, et je lui ai donné ta chambre.
- Ma chambre ? Tu as des problèmes financiers ?
- Tu connais les folies de ton père.
- De mauvais investissements ?
- Non… oui… c’est... toujours pareil... un marché qu’il pensait obtenir, sur lequel il comptait beaucoup… il a eu de gros frais ! Mais ça ne s’est pas concrétisé et… et maintenant… c’est la banque qui…
- Je vois... combien ?
- C’est énorme ! Un découvert de près de cinq mille euros et…
- Je peux t’aider ! Lâcha Claire très vite.
- Toi ? Tu peux faire ça ? Merci… merci ma chérie !
- Pas de ça entre nous, maman, déclara froidement la jeune femme en interrompant la voix désagréablement enjouée de sa mère. Pas de « ma chérie » ! Jamais plus. Disons que c’est en règlement de ce que je pourrais vous devoir, comme une indemnité pour le préjudice moral que vous auriez subi et dont je serais la cause. Un solde de tout compte ! Je t’envoie ça aujourd’hui même…
- Claire !
- Adieu maman !
Le fait de remplir un chèque, de le glisser dans une enveloppe, de le déposer dans le premier bureau de poste... c’était comme si, par cela, elle se trouvait déchargée d’un poids... comme si elle défaisait le dernier lien qui l’unissait à hier... un hier dont elle se trouvait soudain totalement libérée.
Et elle eut hâte de retrouver une autre femme. Une femme qu’elle avait emmenée avec elle sur un coup de cœur... hâte de rejoindre celle qui s’était toujours montrée présente et dévouée, attentive et débordante de tendresse, de joie de vivre.... Hâte d’embrasser Rose...
Avec la somme, rondelette, inscrite sur le rectangle de papier qui partait vers Auriol, elle avait le sentiment étrange d’effacer tout ce qui pouvait encore la rattacher à un passé qu’elle rejetait de toutes ses forces.
Libérée ? Vraiment ? Entièrement ?
Thomas ? N’avait-il été qu’un mirage ? Uniquement le moyen inconscient d’échapper à un foyer où tout lui pesait ? Avait-elle été seulement amoureuse d’une illusion, de ce qu’elle espérait faire de leur vie ? Non, ne pas se mentir, elle l’avait aimé, lui... ou, pour le moins, celui qu’il faisait mine d’être. Elle n’avait rien perdu, et elle n’avait pas tout à regretter.
Et, désormais, elle était libre... libre et vivante !
Si fort !
Au point de ressentir, aussi intensément qu’autrefois, l’envie de se tenir droite, bras ouverts, face à la mer, défiant le mistral... sur une falaise... loin, très loin. Et de courir à en perdre haleine, jusqu'à s’écrouler et s’offrir à la chaude caresse du soleil, ivre de l’odeur de sa Provence, le cœur assourdi des mille vibrations de la garrigue.
Au point d’adopter, sans même s’en apercevoir, la démarche légère qui donnait, autrefois, à tous, l’impression de la regarder danser sur une musique qu’elle seule percevait.
Elle passa de nouveau par le parking, s’arrêta un instant près de ses deux compagnons, les aimant plus fort, les remerciant d’être tels qu’ils étaient, de lui offrir leur sincérité pour refuge, avec Rose.
Elle demeura sourde à la portière qui s’ouvrit et se referma, près d’elle, et elle sourit de l’air indifférent de Mâtine.
Comme elle resta ignorante du plaisir qu’elle offrait à un regard dissimulé par une vitre opaque.
Ce fut toujours distraite qu’elle s’engagea dans l’allée qui serpentait vers la place du village, inconsciente du museau noir qui la suivait, et elle pressa le pas, poussée par une joyeuse insouciance, et sursauta au feulement mécanique qui l’incita à s’écarter, et elle rit, invitant, d’un geste espiègle, un dompteur invisible à libérer la fougue contenue dans les lignes racées et vibrantes du corps effilé d’une panthère métallique.
Ça, un véhicule ? Un fauve, oui !
Qui la dépassa pour ralentir, à presque s’arrêter, pour repartir dans un rugissement.
Sa vérité ? Elle était là, autour d’elle, dans sa portion d’espace... dans un petit univers qu’elle avait eu beaucoup de mal à stabiliser, mais qui n’appartenait qu’à elle.
À elle, et à Rose ! Rose qui l’attendait… toute seule...
Seule ? Pas sûr...