Le ciel avait pris une teinte grise, et Claire accéléra, espérant arriver à Dieppe avant que n’éclate l’orage qui organisait ses foudres au cœur des nuages qui s’amoncelaient au-dessus d’elles. Pour l’heure, elle n’était pas encore en Bretagne, seulement en Normandie, en plein mois d’avril, et, malgré la menace de mauvais temps, satisfaite qu’il en soit ainsi car elle n’aura pas à côtoyer trop de monde. La pluie, le froid, elle ne les regrettait que pour Rose. Ce n’était peut-être pas la meilleure période pour lui offrir un premier séjour hors de Paris.
À chaque kilomètre avalé, la jeune femme sentait s’installer en elle une certaine satisfaction. Pas de litige, pas de problème, aucune tension à subir dans un avenir immédiat. Et elle se surprit à apprécier cette perspective.
Elles traversaient Gournay-en-Bray. Machinalement Claire jeta un coup d’œil sur le tableau de bord pour vérifier le niveau d’essence. Elle ralentit légèrement à l’approche d’une station-service puis reprit sa vitesse ; il y en avait bien assez, assez du moins pour atteindre, sans encombre, leur prochaine étape.
- Quel dommage ! S’écria Rose à son côté. Tu aurais dû t’arrêter, crois-en mon expérience.
- Pour faire le plein ? Vous avez peur de la panne ? Nous avons le temps.
- Tu ne remarques donc rien quand tu conduis ? Il était là.
- Qui ?
- L’homme de tout à l’heure, celui de la machine super puissante. Il se tenait debout, appuyé contre le capot, et il s’est redressé pour mieux nous regarder.
- Le ciel, Rose, pas nous ! La pluie menace, et, comme moi, comme tout le monde, il s’inquiète du temps qui l’attend plus loin.
- Crois ce que tu veux, moi, je n’en pense pas moins.
Claire rit de bon cœur devant son amie, vexée de ne pas être prise au sérieux. Quelques gouttelettes étoilèrent le pare-brise alors que la voie s’offrait pratiquement déserte et que sa compagne semblait absente et surtout muette, - un exploit ! -. Le moment idéal pour pousser le moteur et prendre de l’avance sur la tourmente céleste qui les rattrapait.
- Vas-y, je dors ! L’encouragea une voix bougonne.
- Surtout n’ouvrez plus les yeux jusqu’au prochain arrêt.
- Tant que ce n’est pas contre un arbre, promis !
Claire apprécia avec volupté la poussée qu’elle déclencha, qui la plaqua un instant contre le dossier de son siège, autant que de la dominer, de sentir cette force invisible plier sous ses doigts, et la maîtriser jusqu'à la faire douce et sans secousse.
Derrière, pas très loin, pas encore découvert, encore hésitant à se lancer dans une chasse dont il n’avait pas l’habitude, le conducteur de l’autre véhicule prenait son temps. Il s’était laissé surprendre et distancer, étonné de retrouver, ainsi, la même excitation qu’il ressentait, enfant, dans d’autres poursuites ou d’autres jeux. Il hésita encore puis libéra enfin la puissance qui sommeillait entre ses mains.
Il sourit au rugissement d’un monstre vorace qui dévora la route et escamota les kilomètres avant de se calmer à l’approche de la tache grise qui filait devant lui, d’ajuster leurs allures, et ronronner de s’en maintenir à courte distance.
Claire, toute à sa griserie, ne prêta aucune attention au reflet qui frémissait dans le rétroviseur central. Une griserie très vite dissipée par les gouttes plus grosses, plus fortes, plus denses, qui la rappelèrent à l’ordre, lui ordonnèrent la prudence, lui firent enfin le pied léger.
- Déjà ? Où sommes-nous ? S’enquit Rose.
- Décidément, vous allez prendre goût à la vitesse ! He bien… nous sommes pas très loin d’un autre bourg dont je ne me souviens plus très bien le nom. Forges… quelque chose.
- Les Eaux !
- Vous croyez qu’il n’y en a pas assez autour de nous ?
- C’est ce qui est inscrit sur la carte, je n’invente rien... Tiens, nous ne sommes pas seules à nous y rendre. Le beau ténébreux de tantôt est tout juste derrière nous, et il roule trop lentement pour ne pas nous suivre.
- Où ? Ha… oui… Il est prudent, sans plus, à cause de la pluie ! Comme nous ! Rose, c’est une obsession !
- Tu n’es pourtant pas sotte, enfin !
- J’ai raison, voyez, il tourne ! Il change de direction... il emprunte celle de Rouen !
- C’est vrai ? Pas possible ! Pourtant, je t’assure que je ne me trompe jamais.
- Pauvre Rose ! Voilà ! Votre inconnu s’est totalement volatilisé, et vos illusions avec lui. Et il est temps de nous arrêter un peu... Que diriez-vous d’une boisson chaude, vous savez, un quelque chose d’épais, d’onctueux, de crémeux, avec un goût prononcé de chocolat.
- Claire, tu peux accélérer, je ne dirai plus rien. C’est encore loin ?
Trois kilomètres à peine. Et elles pourront s’abriter, se restaurer. Un simple saut de puce.
Ce fut toujours sous l’averse qu’elles coururent vers le premier salon de thé rencontré. Une halte joyeuse, durant laquelle Claire taquina sa voisine, stupéfaite de voir autant de petits gâteaux disparaître en si peu de temps, sans en avoir l’air, avec délicatesse, avec efficacité. Et elle rit tout à fait en regardant Rose, image de petite fille qui ne songeait pas un instant à se cacher, lécher le bout de ses doigts y cherchant quelque reste de crème oubliée.
Ce fut aussi avec grand soin que Rose enveloppa dans une serviette en papier, la part de Moustache, et sans regret qu’elle la lui offrit dès leur retour à la voiture. Mais alors que Claire s’apprêtait à quitter leur stationnement, à reprendre la route, Rose, soudain confuse, se décida à aborder un détail qui l’ennuyait beaucoup.
- Dis, Claire… à Dieppe… tu vas laisser Mâtine et Moustache à l’arrière de la voiture, avec ce temps ?
- Je ne sais comment faire autrement, je ne pense pas qu’ils seront les bienvenus dans la salle d’un restaurant.
- Nous pourrions nous contenter d’un sandwich et poursuivre notre route !
- Vous n’aurez pas peur de l’orage ?
- Absolument pas. Et puis, tout ce qui est naturel est beau. J’aime les éclairs, le vent, le soleil, et, si tu ne roules pas trop vite, la pluie également.
- Vous n’êtes pas fatiguée ?
- Moi ? Pas du tout, mais, j’oublie que, toi, tu conduis.
- Jamais lassée de le faire. La rassura Claire.
D’ailleurs, si ses déplacements ne l’entraînaient aussi loin et avec si peu de temps, entre le train, l’avion ou la voiture, son choix serait vite fait. Rouler, foncer, flâner et s’arrêter à son gré, elle ne se sentait libre qu’ainsi... Continuer ? Elle n’y voyait pour sa part, aucun inconvénient.
À cause du mauvais temps, Claire maintenait une allure raisonnable. Près d’elle, Rose se laissait aller, racontait les petits potins de l’immeuble, les anecdotes croustillantes qu’elle glanait à droite et à gauche, dans les boutiques du quartier. Avec une façon bien à elle, image parfaite de titi parisien, inattendue chez elle et par cela tellement séduisante. Jusqu'à ce que sa voix devienne hésitante, inaudible.
Claire abandonnant Dieppe sur le côté, prit sans hésitation la direction d’Etretat. Il n’était pas très tard, pas trop du moins pour envisager un en-cas sur place. De plus, son amie avait tout prévu, des biscuits, des gâteries, sans oublier ses précieux chocolats.
Ce ne fut qu’une simple averse, pas très longue, le soleil déchirait les nuages, allant jusqu'à les saluer parfois... C’était déjà terminé, sans violence... juste un peu d’eau. Elles suivaient la côte qui porte si bien le joli nom d’Albâtre.
Rose finit par s’endormir vraiment, mains ouvertes autour de Mâtine, en boule, sur ses genoux. La voie était libre, toute droite, une invitation à aller plus vite que Claire accepta sans hésiter. Elle désirait voir son amie s’éveiller devant « ses » falaises.
Elle savait d’où lui était venu l’idée subite de l’emmener avec elle, elle se souvenait... Cette région, Etretat... C’était Rose... c’était elle qui lui en avait déjà parlé… Un endroit à découvrir, un désir à satisfaire, un projet de voyage... remis sans cesse à l’année suivante. Un rêve sans doute en rapport avec son amour disparu trop tôt et...
Elle dut ralentir. Sur le bas-côté, dans une position bizarre… une masse sombre... dont elle approcha à vitesse réduite, redoutant le pire...
- Rose, je vous en prie, réveillez-vous !
- Oui ? Que se passe-t-il ?
- Un accident, je crois… Je vous laisse un instant, surveillez bien nos amis ; qu’ils ne sortent pas de la voiture pendant que je vais voir ce qu’il en est.
- Sois prudente... Non, attends ! Regarde, il y a quelqu’un qui nous fait signe. Mais, c’est... Par où est-il passé ? Il fallait s’y attendre ! Quelle idée de rouler aussi vite ! Il est bien avancé, maintenant !
Claire immobilisa son véhicule à hauteur de l’homme debout au bord de la route, amenant ainsi ce dernier à portée de la colère inquiète de Rose. Qui s’empressa de l’admonester.
- Vous l’avez bien cherché, accusa-t-elle. Voilà qui vous apprendra à être plus réfléchi à l’avenir !
- Doucement, ne le bousculez pas, il est peut-être blessé ! Suggéra Claire.
- C’est vrai ! S’alarma immédiatement Rose. Avez-vous besoin d’aide ? Evidemment, c’est une question idiote.
Yann s’amusait, ravi du méchant tour que le sort avait cru lui jouer. Il avait bien besoin d’accélérer autant ! Alors que celle qu’il tentait de rattraper se trouvait derrière lui. Et maintenant... Elle était...
Elle était l’incarnation même de celle qu’il espérait... depuis toujours !
- Je vais très bien, déclara-t-il calmement, c’est gentil de vous être arrêtées. Mais si, de plus, vous pouviez me conduire jusqu’au garage le plus proche...
- C’est le moins que nous puissions faire, lui assura aussitôt Claire. Si vous n’avez pas peur de ramasser quelques poils de chien, montez.
- Non ! Cria presque Rose. Vous, intima-t-elle à l’inconnu sur le point d’ouvrir la portière arrière, ne bougez pas d’où vous êtes ! Et toi, poursuivit-elle à l’intention de Claire, tu perds la tête ! Ce n’est pas raisonnable, nous ne le connaissons pas. Et puis, tu as dit qu’il prenait une autre route, comment est-il venu là ?
- De toute évidence, murmura la jeune femme, nous ne sommes pas en présence d’un voyou, et nous n’avons rien à craindre.
- Qu’en sais-tu ? Apprends que la meilleure façon de s’exposer au pire c’est de ne pas l’envisager. Il n’a qu’à attendre la dépanneuse. Tu téléphones de la première cabine rencontrée et...
- Je m’appelle Yann, Yann Guerec, et il est important que je sois au Havre dans les prochaines heures. Je ne vous causerai aucun problème, Madame...
- Mademoiselle ! Briand, Rose Briand. Et ce n’est pas moi qui décide, hélas ! C’est à Claire, désormais mademoiselle « risque-tout », que vous devez vous adresser.
Yann souriait, béat.
Claire ! Elle ne pouvait se prénommer autrement car elle allait illuminer sa vie, il le savait... d’une certitude qu’il ne saurait expliquer.
À Paris, et ensuite à Gisors, pourquoi n’avait-il pas cédé à l’impulsion de l’aborder ? Ils auraient déjà un passé de quelques heures !
- Ainsi donc, Claire... tout dépend de vous.
- Je peux vous conduire au Havre, du moins si vous le souhaitez, nous devons y passer la nuit. Mais, je vous préviens, auparavant nous nous égarerons un peu du côté d’Etretat.
- Aucune importance, c’est très gentil de votre part. Pour le Havre, tout dépendra des dégâts et du remorquage de mon véhicule mais je n’oublierai pas votre offre.
- Alors, montez, nous partons. Moustache, pousse-toi. Et vous Rose, je ne veux rien entendre jusqu’aux falaises.
Moustache... chien idiot, beau défenseur, vraiment ! Sur qui elles pouvaient compter assurément ! Le voilà qui donnait de grands coups de langue à un parfait inconnu ! Elles pourraient se faire assassiner sans qu’il lève un sourcil.
- Je suis désolée, s’excusa Claire, il n’agit pas ainsi d’habitude. Grondez-le sinon, il va vous ennuyer tout le long du trajet.
Yann caressa la tignasse hirsute d’un cabot merveilleux qu’il était prêt à adorer, seulement pour l’accueillir ainsi.
- En voilà au moins un qui me voit avec plaisir, dit-il tout en adressant un clin d’œil à Rose, heureux de la surprendre à dissimuler un sourire.
- Hum ! Ça va, je regrette... Mais avec les temps qui courent, on ne sait plus à qui se fier. Toi, Claire, tu devrais montrer un peu plus de méfiance... ou de réserve.
- Rose, vous me surprenez, vous si téméraire ! Ouvrez vos yeux... regardez, les voilà vos falaises... Toutes pour vous.
- Si tu savais ! Merci pour tout cela, mon petit.
- Admirez-les de loin, bientôt vous marcherez vers elles.
- C’est là votre but à toutes les deux ? S’enquit Yann. Je connais très bien la région ! Dans deux ou trois kilomètres, nous trouverons une petite route, sur votre droite ! Prenez-la, elle vous conduira directement au sommet.
- Vraiment ? Si près.
- Vous ne pourriez vous en approcher davantage. Vous verrez, c’est l’endroit rêvé pour découvrir Etretat.
- Merci ! Vous voyez, Rose, un envoyé du ciel, exprès pour vous.
Claire suivit docilement les indications de Yann, et il les accompagna dans leur promenade, leur servant de guide.
Et ils marchèrent, longtemps, au bord des falaises dominant la mer, l’aiguille dressée vers le ciel et les arches creusées dans le calcaire.
Puis Rose s’éloigna, les oubliant derrière elle, ne voyant pas les mêmes choses qu’eux, écoutant une autre voix, suivant une ombre invisible.