Une semaine entière... au terme de laquelle il leur a bien fallu rentrer, revenir vers ceux qui attendent... et ils flânent encore, isolés dans leur monde, n’approchant que par de longs détours du quai d’où partira le bateau qui les rendra à d’autres contraintes.
Claire à son travail, cette mission à Brest, Yann à une échappée dans une région qu’elle connaît très bien... A Rians, dans son Midi natal, pour des plans à fignoler et un chantier à mettre en place... Sans moyen de concilier les deux sinon accepter une première séparation qu’ils se promettent faire la plus brève possible. Pas vraiment certains de leur réalité, pas déjà habitués l’un à l’autre, et se refusant à être tout à fait raisonnables...
Ce qui leur est facile pour porter encore en eux le merveilleux d’une escapade au travers d’une Bretagne envoûtante. Ils ont emprunté un itinéraire d’écolier qui fait l’école buissonnière, sans remords aucun, oublieux de tout ce qui n’est pas eux.
Un chemin ensorcelé, tout au long duquel ils ont traqué les légendes, du Mont-Saint-Michel au golfe du Morbihan, de Saint-Guénolé au cap Fréhel, du sillon de Talbert à la pointe du Raz...
Ils ont suivi un tortueux défilé qui les a menés à Fougères, gardienne de l’intégrité d’un territoire maintes fois envahi et reconquis. Par un soir de tempête, ils se sont aventurés jusqu’au château de Lusignan, ils ont gravi les degrés menant au sommet de la Tour Mélusine, prenant garde de ne pas éveiller le lutin malicieux qui se cache dans la Tour Gobelin, fermant leurs oreilles aux sifflements du vent, craignant qu’ils ne leur dissimulent les plaintes de la femme-serpent qui rôde sous les remparts. Ils se sont enfoncés sous les frondaisons de ce qui subsiste de la forêt de Scissy qui s’étendait, paraît-il, jusque dans la baie du Mont-Saint-Michel.
Ils se sont amusés à rechercher au fond des eaux de l’étang de Comper le château où se cache Merlin, et ils se sont lancés à la poursuite de Viviane, de Lancelot du Lac et du roi Arthur, dans un univers de brumes vaporeuses peuplé de mille mouvements d’animaux invisibles, troublant à peine un silence frémissant de mystères... Brocéliande, territoire interdit, où se perdent en murmurant le Frion, l’Elorn et le Blavet, rivières connues seulement des fées et des druides, domaine des korrigans, génies minuscules qui s’animent avec la nuit...
Mais également, Carnac et ses Menhirs, fièrement dressés, défiant le ciel et les hommes, Fréhel et son Rocher-aux-Mouettes, les gorges du Doulas copie réduite de celles du Verdon, l’Argoat aux mille hameaux habités d’une multitude d’hommes et de femmes farouchement attachés à la langue de leurs ancêtres, Douarnenez et sa baie, au fond de laquelle repose Ker Is, la belle ville d’Ys...
D’un Calvaire à un dolmen, d’une anse à un cap, d’un vestige de mont à un gouffre... un conte pour chaque coin de terre, vérité déguisée pour dérouter l’étranger...
Et Yann a guidé Claire de l’un à l’autre, faisant de chacun une étape dans un parcours apparemment capricieux et spontané mais qui les a menés jusqu'à la pointe de Brézellec, sur la frange d’une rade, dans un décor d’une beauté saisissante où s’exposent le cap de la Chèvre, les pointes de Pen-Hir, de Saint-Mathieu... et du Van...
La pointe du Van... sœur jumelle, ou peu s’en faut, de celle du Raz, presque oubliée pour être mal connue des touristes... Face au large, sans rien pour troubler l’infini de l’immensité marine, pas même un îlot...
Quelques heures devant eux avant de reprendre la route en direction du Conquet... bien assez pour s’égarer au-delà du sentier qui conduit à la Chapelle de Saint-They accrochée au bord d’une falaise de soixante mètres inlassablement rongée par la mer, pour prolonger leur promenade jusqu'à la fontaine sacrée jaillissant du dessous d’un toit de dalles incroyables, et bien après le rocher de la fée Morgane... et plus loin encore... tout au bout d’une étendue de lande désertique... jusqu'à un vallon de quiétude au-dessus duquel s’appellent et dansent de merveilleux oiseaux marins...
Un endroit à l’abri, presque caché... celui-là même où Yann espère bâtir la maison dessinée, celle qui semble flotter entre ciel et eau, sans rien pour cacher l’horizon, future cargaison précieuse d’un navire d’arbres et de terre ancré au bord de l’océan. Un paradis effacé des mémoires humaines.
Leur dernière halte... et ils se sont mis en route, ils ont rejoint Le Conquet et ils se sont résignés à embarquer...
Debout à la proue du bateau, Yann tenant Claire devant lui, l’encerclant prudemment de ses bras, ils rient en évoquant ceux qui les attendent, certains de ne pas les trouver surpris, et ils frôlent l’île de Béniquet, ignorent superbement Molène, franchissent le passage de Fromveur regards tendus vers Ouessant.
- Chérie, regarde combien elle est belle !
- Et toi, tu en es amoureux... je ne comprends pas que tu envisages de vivre ailleurs ! Pourquoi construire une maison au Van alors que tu es tellement épris de ton rocher ?
- L’endroit ne te convient pas ?
- Ce n’est pas la question... Là ou autre part, pour moi, c’est la même chose. Dans ce domaine, nous ne nous ressemblons pas, tu es attaché à tes racines, tu es profondément lié au sol sur lequel tu es né, alors que pour moi, un endroit en vaut un autre...
- Il faut pourtant que tu te sentes bien, que le décor te convienne, ou encore... je ne sais pas...
- Pour le décor, l’ambiance d’un foyer, oui, bien sûr... Mais toi... c’est davantage que cela... tu as besoin de... comment dire... de poser... d’assurer ton existence sur du solide... de la fixer sur un territoire qui t’appartienne... tu ne construis pas seulement pour toi ou pour... pour nous deux... Ne fais pas attention... je dis n’importe quoi...
- Pas du tout, continue... Tu ne ressens donc pas le besoin de posséder un chez-toi, totalement ?
- Justement, c’est le posséder qui m’indiffère... En user, le faire le plus chaleureux possible, c’est essentiel mais... seulement parce que nous y serons ensemble... alors pourquoi pas sur ton île si tu y es heureux !
- Non, la vie y est trop rude pour une femme...
- Tu exagères, ta maison est très confortablement équipée...
- Tu n’as pas eu à affronter de grosses tempêtes, de celles qui font le continent inaccessible durant des jours entiers...
- Des jours entiers, coincés sur ton petit morceau de terre... rien que toi et moi... l’idée ne te plaît pas ?
Comme elle change rapidement ! Combien elle aime le rire ! Et elle est tellement douce, et tendre... autant qu’indépendante et entêtée ! Telle qu’il l’espérait !
Comment a-t-il pu une seule fois l’imaginer docile... Elle ? Il n’a jamais eu à composer avec quelqu’un d’aussi raisonneur !
- L’idée, oui... mais la réalité est moins rose. Je crois t’avoir raconté que je suis né sur Ouessant, par une nuit de tempête...
- Oui... en avance parce que déjà impatient !
- Une impatience qui a failli coûter la vie de ma mère, elle a mis longtemps pour s’en remettre, et je ne veux pas que l’histoire se répète...
- C’étaient d’autres temps... ce n’est plus pareil aujourd’hui...
- Tu crois ? Regarde, chérie... regarde ces eaux... en ce moment elles sont complaisantes et placides... elles ne sont que houle légère et amène... elles savent se montrer cruelles également. Je suis issu d’une longue lignée de marins qui a versé un lourd tribut de vies humaines à l’océan.
- Et pourtant... il te fascine.
- Il est si vaste qu’il semble infini, et il est tellement puissant !
Lorsqu’il se met en colère, qu’il gronde et qu’il roule, qu’il cuirasse ses vagues de violence froide et aveugle, les hommes tremblent... Ils tremblent mais ils se battent... il faut les voir faire front, arc-boutés et solidaires, dents serrées et muets, hargneux et jurant, acteurs dérisoires et involontaires dans une guerre titanesque sans autre enjeu que leur survie... Une bataille sans victoire sinon celle de ramener leurs navires à bon port...
Oui... il aime l’océan, pour ce qu’il est, et parce qu’il sait façonner les hommes, en faire des êtres rudes et réalistes, obstinés et lucides, téméraires et déterminés, fiers et indépendants...
Il aime l’océan, mais il le craint, et il le respecte...
Son père était originaire de l’île de Sein, et les Sénans n’ont d’autre ressource que la mer... ils sont pêcheurs de père en fils, et dans des eaux hostiles, parsemées d’îlots affleurants comme autant de pièges... Les veuves de marins n’ont pas toujours les cheveux blancs et des rides au front... Sa mère, elle, avait à peine trente ans et deux jeunes enfants à élever...
Il l’a vue s’éteindre peu à peu, jour après jour, assise derrière une fenêtre, les yeux fixes... combien de fois est-elle allée dans la baie des Trépassés... celle où parfois les courants ramènent les corps des « péris en mer »... Un matin, elle l’a réveillé très tôt... il se souvient qu’il faisait encore sombre... A midi, il était à Paris, dans les bureaux de son grand-père...
- C’est près de lui que tu as grandi...
- Le seul moyen qu’elle avait pour m’éloigner de l’île...
- Avec toi...
- Nous ne serons pas toujours ensemble. Je devrai m’absenter, et toi aussi... tu as ton travail... et plus tard, si jamais... Claire, il y a un point dont nous n’avons pas discuté.
- Lequel ? Il y en a tellement...
- Les enfants...
- Marie et Michel ?
- Oui...
- Pour moi, il n’y a aucune question à leur sujet, ils font partie de toi.
- Et si... un jour nous en avons un bien à nous ?
Il ne peut voir le regard de Claire chavirer, seulement la sentir frissonner, et se trompe sur ce qui en est la cause.
- Chérie... Tu n’en veux pas ?
- Oh, oui ! Le tien, les tiens... oui, je veux les porter.
Surpris par le son de sa voix, plus encore au demi-tour qu’elle opère pour se serrer plus fort contre lui, visage caché dans le col de sa veste, il ne comprend pas les larmes sur ses joues quand il se penche pour chercher sa bouche.
- Ne pleure pas, il n’y a pas urgence, tu sais... et je me découvre égoïste... pour l’instant, je n’ai envie de te partager avec personne... Essuie tes yeux, nous arrivons...
A peine le temps de ramener le calme en elle, de se composer une image sereine. Le ponton avance vers eux... à deux mètres... contre la coque maintenant, et ils sont là, tous... jusqu'à Mâtine... Et eux, pas tout à fait à terre et déjà entourés, questionnés, embrassés.
Marie et Michel se tiennent un peu en retrait, comme en attente de son accueil à elle. Désorientés par leur absence, mal informés, seulement par ce qu’ils ont cru comprendre au travers des mots entendus et des conversations surprises entre Rose et leur grand-père, devinant un changement dans la vie de cet oncle qu’ils aiment tant, craignant de ne plus en faire vraiment partie. Mais devant le sourire de Claire, ses bras ouverts tendus vers eux, c’est d’un même élan qu’ils s’y jettent, qu’ils s’y laissent enfermer, sous le regard heureux de Yann, les contemplant tous trois.
Encore un peu de temps devant eux... deux jours...
Deux jours, et Yann repartira, pour une semaine tout au plus...
Deux jours, et Claire prendra la direction de Brest...
Et pas avant ! Ordre formel de Lucien Clériac, trop content de voir son rebelle de petit-fils enfin capturé, et bien plus par quelqu’un qu’il aime, lui, tout particulièrement. Pas question de tenir ces deux-là éloignés l’un de l’autre plus qu’il ne le faut. Des chiffres qui déplaisent, des situations pas très bonnes ? Rien qui ne puisse attendre.
Quelques heures... à peine assez pour revenir d’un autre monde, pour situer les repères de leur nouvel univers, pour s’y installer, y devenir plus forts...
C’est tellement court... quelques heures... même avec la complicité de tous leur assurant une totale solitude...
C’est ensemble qu’ils reprennent le bateau jusqu’au Conquet... et ils ont du mal à se séparer pour prendre place, chacun, derrière un volant. C’est au même instant qu’ils démarrent, l’un vers le midi de la France, l’autre vers un bureau où Marjorie s’impatiente.
Yann suivant Claire, route commune jusqu'à Brest... jusqu'à l’usine. Sur le parking des Etablissements Clériac, il s’arrête près d’elle, il la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse, après un signe de la main, derrière la lourde porte de verre opaque, et c’est seulement à ce moment-là, qu’il bouscule sans douceur la puissance du moteur endormi, libérant un fauve agacé et rugissant du même cri de révolte qui résonne en lui... pour la laisser là, pour ne désirer qu’y rester... la guetter... et la retrouver... elle !
C’est le cœur lourd que Claire avance dans le couloir au bout duquel, suivant les indications de la jeune fille de la réception, elle trouvera le bureau où Marjorie l'attend. Un peu de mal à reprendre ses marques, et à suivre les explications de cette dernière.
Quelques minutes, le temps de fumer une cigarette, d’avaler un café... sans hâte... debout devant la fenêtre, s’efforçant de faire le vide en elle.
Mais, quand enfin, elle revient s’asseoir à son bureau, lorsqu’elle pose la première question, quand sa main se tend vers le dossier, lourd, épais devant elle, Claire Dorian est tout entière à l’étude qu’on attend d’elle, détachée de ce qu’elle a laissé, de ce qui fait, de ce qui est sa vie, hors de ces murs.