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Ce blog est une invitation à partager mon goût pour l'écriture, à feuilleter les pages de mes romans, à partager mon imaginaire. Des mots pour dire des sentiments, des pages pour rêver un peu.

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Falaises - chapitre 20

La nuit... une autre. Pour poser son attente, Claire s’est réfugiée sur la terrasse, dans une obscurité à peine troublée par la faible clarté de la lune et celle d’une lampe oubliée dans la pièce voisine ; recroquevillée sur un fauteuil de jardin, frileusement blottie sous le pull que Yann portait la veille, elle écoute les rumeurs assourdies de la ville monter jusqu'à elle.
En paix... une impression bizarre... elle ne ressent qu’une impatience tranquille, une hâte tempérée de certitude... Une journée étrange qu’il lui semble avoir vécue dans un état second...
Dès un réveil solitaire, si elle oublie la compagnie inattendue d’une bourse de soie délicatement perlée, celle muette d’un feuillet recouvert de mots et de chiffres... et celle taquine d’un petit lapin à la douce fourrure rose et grise, le tout posé sur l’oreiller déserté près d’elle.
Une aumônière dont le contenu l’a menée au bord des larmes, une page griffonnée qui lui a rappelé combien il l’aime, avant de lui indiquer comment le joindre, qui lui a demandé de le retrouver, et qui l’a priée de cueillir de ses lèvres le baiser qu’il a déposé, uniquement à son intention, juste sur le nez de la petite peluche.
Elle s’est levée très vite, comme tous les jours, poussée par la force de l’habitude, elle a avalé une tasse de café noir avant d’allumer une cigarette, ses premiers gestes à chaque matin, et puis... elle s’est tenue, un long moment, immobile au milieu de la cuisine, regardant autour d’elle, dans un état insolite de joyeuse insouciance.
Et elle est sortie, heureuse de déambuler dans les rues de Paris telle une touriste désœuvrée, pleinement attentive à un décor qu’il lui semble redécouvrir. Elle a marché, nez au vent et rire au fond des yeux, presque au hasard... elle a dit bonjour à la Place de la Concorde, elle a promené sa nonchalance dans les allées du Jardin des Tuileries, acceptant l’invitation discrète du Pont-Royal de gagner l’autre rive de la Seine, elle s’est égarée dans le cœur de Saint-Germain-des-Prés, elle a remonté, - ou descendu ? -, la rue Saint-Jacques, jusqu’au Pont-au-Double, pour une révérence à Notre-Dame... et une halte dans une cabine téléphonique… très courte... le temps de confier à une voix abstraite la mission de véhiculer un message...
Une pause sur le Pont d’Arcole, juste un instant, à cause d’une émotion inexplicable, cherchant à se souvenir à quel moment, à quel endroit précis, leurs routes s’y sont croisées un certain vendredi, avant de reprendre son parcours en direction du Marais et de la rue Saint-Antoine.
Devant l’entrée d’un bâtiment, elle a hésité... mais à peine, pour s’y présenter trop en avance sur l’heure prévue, elle a dédaigné l’ascenseur pour gravir, avec délectation, les marches érodées d’un escalier d’un autre siècle, points de suspension reliant trois étages, trois paliers... trois étapes vers deux lourds vantaux, parenthèses de bois verni qui se sont écartées devant elle, l’autorisant à avancer jusqu'à faire face à une jeune femme impassible, regard poli sous des sourcils interrogation.
Il a suffi à Claire de décliner son identité pour qu’un sourire dissipe l’indifférence du visage tourné vers elle, pour qu’une main se tende vers un téléphone et... et elle ne sait pourquoi elle a freiné l’élan qui poussait une secrétaire consciencieuse à signaler sa présence, la priant de seulement lui permettre de patienter près d’elle, et de ne surtout pas distraire Yann.
Sinon... dans le bureau voisin, quatre hommes s’activant autour de l’ovale d’un plateau ébène encombré de maquettes et de documents étalés, dans une intimité toute relative pour être à peine assurée par des stores inutilement baissés sur l’indiscrète transparence de cloisons vitrées.
Elle s’est sagement installée, à l’affût derrière les interstices des lamelles horizontales, yeux avides d’un geste, d’une expression, à deux pas d’une porte entrouverte, attentive aux voix qui s’en échappaient, pour n’en savourer qu’une seule.
Ce n’est qu’après l’avoir vu jeter un coup d’œil agacé à sa montre qu’elle a tapoté la paroi de verre pour attirer son attention.


    La nuit... la même pour Yann…. Combien de temps encore ?
- Vous pouvez confirmer l’option sur le terrain et mettre en place les viabilités... ce qui nous donne environ deux mois avant d’attaquer le gros-œuvre. Voilà, pour le dossier Plouhinec, et avec celui-là, je crois que nous en avons terminé. Bon sang, il est près de minuit !
- Ho ! Ne t’affole pas, il n’est pas si tard que cela, nous avons pas mal avancé, et... elle est sacrement jolie !
- Jacques, j’oubliai Tréboul... où en es-tu sur ce chantier ?
- Aux finitions... Et la couleur de ses yeux ! Tu les as vus, Bob ?
- Les gars... je vous préviens que...
    Ils ont bien caché leur jeu ! À son retour du restaurant, en début d’après-midi, Yann s’attendait à un interrogatoire en règle, et il a été agréablement surpris de ne pas y être soumis, se persuadant finalement qu’il allait y échapper tout à fait au point d’en perdre toute méfiance. Les bougres ! Ils l’ont bien eu ! Pas une fois, il n’a décelé un éclat de curiosité dans leurs regards, et ils se sont tenus, là, tous les trois, lui faisant face, sans qu’un seul clin d’œil les trahisse !
- Non, et toi, Yves ?
- J’ai eu cette chance ! Quand je pense qu’il a pris à peine le temps de nous la présenter, à nous... ses meilleurs amis !
- Juste un mot sur Tréboul et nous en aurons fini...
- Jacques, tu crois qu’il a peur de nous ?
- Sûr ! Il sait que nous sommes irrésistibles si la belle en vaut la peine...
- Si vous décidez de vous y remettre, faites-moi signe !
- Combien d’appels a-t-il donnés ce soir ?
- J’en ai perdu le compte...
- Je serais curieux de mieux connaître celle qui a conduit Yann l’irréductible à agir comme un gamin. Pas vous ?
- Ouais !
- C’est ça ! Amusez-vous, riez !
- Ils étaient touchants, tous les deux, courant main dans la main...
- C’est vrai... ils m’ont rappelé mes quinze ans !
- En voilà assez !
    Il n’en peut plus ! Voilà des heures qu’il s’efforce de discipliner ses pensées, de se concentrer, d’aller au bout de chaque dossier, sans perdre une seconde mais sans rien oublier ni rien bâcler, pour ne pas avoir à y revenir, pour libérer totalement les jours à venir de la moindre contrainte, pour pouvoir se consacrer uniquement à Claire... qui l’attend... toute seule dans un appartement encore inconnu, et... et ils lui font perdre des minutes précieuses !
- Tu n’as jamais été précoce, Yves...
- Je l’aime...
- Il a dit quelque chose ?
- Il me semble, mais je n’ai pas compris... Yann, veux-tu répéter ?
- Volontiers, Yves... J’aime Claire... et je compte bien l’épouser.
- Toi ! C’est un cauchemar ! Pitié, réveillez-moi... pincez-moi !
- Robert, si tu insistes, je peux faire mieux que ça...
- Hé ! C’est sérieux ?
- C’est... tout court ! Votre curiosité étant satisfaite, pouvons-nous en finir ?
- Tu ne t’en tireras pas à si bon compte... Quand as-tu décidé ça ?
- Depuis... depuis le premier jour.
- Doucement Yann, ne t’emballe pas, crois-en mon expérience, tu sais... les femmes...
- Pas elle, Jacques...
- Au début, c’est ce que nous pensons tous... avant de t’engager, fais-moi plaisir, regarde où tu mets les pieds.
- Ne t’inquiète pas pour moi. Pour en revenir à Tréboul... combien de temps ?
- Une semaine... pas davantage.
- C’est parfait, donne la date définitive à Nicole, elle contactera la famille Médérick.
- O.K ! Et... excuse-moi pour...
- Ce n’est rien... Jacques... pour chaque garce il y a un salaud, et, vois-tu, si tu as rencontré l’une, Claire a souffert par l’autre.
- Elle aussi ? Je suis désolé...
- Je saurai la guérir, ce que je regrette, moi, surtout, c’est qu’ils ne se déchirent pas uniquement entre eux, oubliant les êtres tels que vous !
- Ils ne sont pas si bêtes, eux savent se reconnaître de loin ! Je... je suis heureux pour toi.
- Merci, mon ami... Bon, sur ce, je vous laisse.
- C’est ça, sauve-toi ! Mais n’oublie pas, dans dix jours... Rians !
Dix jours ! Déjà ! Dès demain, faire le point, organiser les semaines à venir, et gagner le plus de temps possible, pour Claire... Non... cela elle ne le permettra pas, à en juger d’après son comportement de tantôt, elle ne tolérera jamais d’être à l’origine d’une possible distraction dans son travail.
Qu’a-t-elle fait depuis qu’ils se sont séparés ?

    Une nuit... toujours la même… plus tard… Mais celle-ci... Dieu, celle-ci ! Combien elle lui paraît belle ! Même le ciel lui semble différent... Jusqu’au contact rêche de la laine robuste d’un tricot de marin qui lui est doux... Des effluves enivrants d’embruns iodés et de parfum d’homme mêlés... S’en imprégner, les faire siens... et le porter ainsi, lui, sur elle... à jamais... Est-ce cela, aimer ?
Une légère inquiétude... celle qui se ressent pour l’autre... pour celui qui tarde, pour les dangers qui pourraient le menacer... qui pourraient le lui enlever... mais qui n’entame en rien une foi sereine et une confiance apaisante, dans les mots qu’il dit et dans ce qu’il montre être. Est-ce encore cela, aimer ?
Sereine ? Oui... sans réserve, sans appréhension, et c’est tellement nouveau pour elle... Car elle est impatiente aussi, mais... d’une façon troublante, totalement inconnue... Elle attend... c’est tout, sans guetter vraiment, sans agacement, dans la certitude que chaque minute qui passe le rapproche d’elle un peu plus. Est-ce toujours cela, aimer ?
Elle le veut heureux, près d’elle et en dehors d’elle, dans ce qui les unit et dans ce qui les éloigne l’un de l’autre. Son travail ! Combien il le passionne ! Elle n’a rien compris aux problèmes d’écoulement des eaux, de nivellement du sol, d’orientation ou d’exposition... mais elle a vibré devant un sourire heureux de les savoir résolus. Et le regard dont il caressé la maquette de carton-pâte posée devant lui... aussi tendre que pour... pour... un enfant.
Un frisson... et fermer les yeux pour dissiper une image, et serrer plus fort autour d’elle les mailles d’une armure sécurisante, et frotter son nez contre un col remonté.
Une journée étrange durant laquelle elle a renoué avec des attitudes oubliées et des envies endormies...
Elle s’est rendue dans son appartement où elle s’est appliquée à remettre de l’ordre, décidée à y demeurer jusqu’à ce qu’il soit l’heure de revenir près de Yann... Elle s’est réfugiée dans les gestes d’hier, s’efforçant de ranimer les habitudes d’une existence passée pour les relier à une réalité déroutante, et finalement céder, sans crainte, au caprice de voir du monde, de se faire porter par la vie de l’extérieur.
Elle s’est surprise à observer des visages inconnus, à écouter des voix, et même à répondre d’un sourire à certains regards. Comme autrefois...
Elle a fait un détour sur la rive gauche de la Seine, pour un coup d’œil dans les éventaires des bouquinistes... Mais pas l’un de ses passages rapides dont elle les gratifiait il y a seulement quelques semaines... elle s’y est attardée, discutant avec l’un et l’autre, leur décrivant deux personnages, deux enfants, un petit garçon trop sage escorté d’une bicyclette du début du siècle, coquette et bavarde à souhait, et une petite fille espiègle partenaire active d’un hérisson facétieux... elle leur a parlé d’une mouette ronchonnante et raisonneuse, d’un menhir magique qui se promène dans les bruyères les nuits de pleine lune, et d’un gros crabe aux pinces d’or... et... et elle a oublié les autres, les noms, les lieux... et ils ont fouillé les piles de revues froissées, allant d’un étal à l’autre, complices improvisés dans une quête singulière qui s’est révélée fructueuse... Elle les a quittés emportant avec elle un trésor inestimable, pressée de s’en délecter en solitaire, ainsi qu’un recueil sur les paysages de Bretagne, ses habitants et leurs coutumes. Sans oublier un ouvrage gentiment offert, pour qu’il la guide au gré de contes et de légendes à la rencontre des druides et des fées, dans le mystère de sortilèges assoupis au cœur de forêts enchantées.
 Et qui l’a distraite jusqu'à très tard... jusqu'à ce que l’horloge ventrue qui veille aux pieds de l’escalier dénonce un nouveau hier et la naissance d’un jour... Un balancier imperturbable qui égrène les secondes, un tic-tac qui scande son attente, un carillon qui taquine le silence de sa solitude.
Minuit, déjà... Il va lui revenir bientôt... fatigué sans doute... et heureux également, comme elle, autant qu’elle.
Elle ne savait pas... des émotions jamais ressenties, pas même imaginées. Attendre avec volupté, avec la certitude que seule une présence fera tangible un bonheur dessiné mille fois, sans éprouver le besoin de fuir une forme de dépendance qu’elle a toujours refusée. Et ne plus renfermer ni haine ni peur... et le désirer, lui, jusqu'à oser l’invraisemblable... et être amnésique de tous les serments d’hier, les renier jusqu’au dernier... pour Yann. Et elle a dépensé l’argent d’un homme, sans réfléchir, sans regret ni gêne aucune, et, ce qui est pire, sans retenue ! Combien lui reste-t-il de ce qu’elle a trouvé dans le petit sac noir ? Plus grand-chose... Tant pis... Mais qu’il y ait pensé, qu’il se soit soucié de ne pas l’abandonner totalement démunie dans un appartement vide, de lui donner les moyens de s’en évader, c’est déjà tellement en soi. Où est le petit lapin ? Poser ses lèvres sur une truffe en plastique... et sursauter sous les mains qui pèsent soudain sur ses épaules, et frémir sous le souffle qui effleure sa joue...
- Si je te promets d’être sage, aurais-je droit au même traitement ?
- Yann ! Je ne t’ai pas entendu...
- J’ai tout fait pour ça, je pensais te trouver endormie.
- Tu le croyais vraiment ?
- J’espérais surtout le contraire...
Il a tremblé aussi, de crainte qu’elle se soit envolée ailleurs. A cause d’un comportement déconcertant lors de leur repas, de l’étonnement empreint d’incrédulité qu’il a lu dans son regard à chaque fois qu’il croisait le sien... et également à cause de son refus de le suivre pour partager quelques instants avec lui et ses associés. Et lorsqu’il lui a promis de tout faire pour en finir au plus tôt... que penser de son insistance pour le convaincre de ne modifier en rien ses méthodes de travail, l’incitant fermement à ne rien négliger, et surtout pas pour elle ? Mais davantage encore pour l’imaginer, de retour chez elle, entourée des repères stables d’une solitude sécurisante, reprenant ses distances dans une existence où il n’y aurait pas de place pour lui.
Et il a essayé de la joindre, une fois... une autre... pour maintenir un semblant de lien entre eux, se rappeler à elle, habiter son attente, et à chaque appel sans réponse, il a redouté le pire... Ce n’est qu’aux alentours de dix-neuf heures qu’il a réussi à la contacter... chez lui.
Et alors qu’il avait tant à lui dire, il n’a su que la prier de ne pas l’attendre pour dîner en raison d’une réunion qui s’éternisait... Il a raccroché, assommé de soulagement, et il a dû se faire violence pour sortir d’une sorte d’apathie et se mettre à l’ouvrage.
Quelques absences, vite contrôlées, le temps de se demander où elle s’était rendue, à quoi elle s’était occupée... et lui, qui ne peut tolérer devoir rendre compte à qui que ce soit du moindre de ses gestes, qui ne saurait, pour cela, l’exiger de quiconque et bien moins d’elle, il s’est découvert curieux de gestes, d’images, de mots, d’émotions, de rires, de ces mille riens qui animent un être, jaloux d’instants vécus sans lui, désormais parcelles d’un passé où il n’existe pas, et agacé par une liberté qui l’exclut de sa vie.
En d’autres circonstances, ou plus avant dans leur avenir, il sait que l’assurance de la trouver à la maison, ou bien de devoir, lui, l’y attendre, le satisferait pleinement... mais « leur premier jour »... le plus fragile... il l’aurait voulu différent, sans rien pour les distraire l’un de l’autre...
Et toutes ces heures, avant de l’entendre, de se rassurer au son de sa voix... elles ont été si dures à vivre, si longues à passer !
- Yann ? A quoi penses-tu ?
- Comment ? Oh... à rien de particulier... à nous, à maintenant. Tu ne t’es pas trop ennuyée ?
- Non, j’ai fait plein de choses... Je me suis promenée, et j’ai parlé avec des gens... et je leur ai parlé de toi.... et... viens... viens vite ! Tu vas voir ce que j’ai trouvé !
    Elle l’a entraîné, après elle, jusqu'à l’étage, jusque dans la chambre, devant un désordre de revues éparpillées sur l’épaisse moquette et le dessus-de-lit.
- Regarde ! C’est de toi... Il y en a plein, et dans quelques jours, j’en aurai davantage ! Ils me l’ont promis...
- Chérie... Mais...
    Ne rien dire, ne pas gâter une joie candide, et se promettre de faire disparaître le plus discrètement possible tous les exemplaires soigneusement rangés dans la bibliothèque de sa maison de l’île.
- C’est formidable ! Alors, comme ça, mes personnages te plaisent ?
- Oui... beaucoup ! Pourquoi un vélo qui parle ?
    Pourquoi ? Le début d’une aventure...
Quelques mois après son arrivée sur l’île, Marie a dû être hospitalisée pour une banale appendicite... mais un séjour qui a duré plus longtemps que prévu à cause de légères complications et sur l’insistance de Yann, se refusant à faire courir le moindre risque à sa nièce.
- Je suis certain qu’ils l’ont gardée une semaine supplémentaire seulement pour ça. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, Claire... et j’avoue m’être affolé, au point d’en oublier Michel.
    Qui s’est retrouvé seul, livré à lui-même, s’enlisant dans une inquiétude féroce. Ses parents, ensuite sa sœur... Bien assez pour ébranler sérieusement n’importe quel gamin, même le plus solide.
    Un soir, alors que Yann rentrait à la maison après une journée passée auprès de la fillette, Dominique lui a gentiment rappelé qu’il était temps de se préoccuper d’un petit garçon désespéré, réfugié dans la remise et refusant obstinément d’en sortir. Arrivé devant la porte, il s’est arrêté, étonné d’entendre son neveu parler comme s’il s’entretenait avec quelqu’un... et il l’a surpris donnant un coup de pied rageur à un vélo archaïque, lui reprochant de ne jamais donner de réponses à ses questions, et se déclarant, lui, stupide d’en espérer d’un tas de ferraille muette.
- C’est à cause de ça ?
- Oui, j’ai perdu un temps fou à panser un pneu soigneusement dégonflé, à coller quelques morceaux de sparadrap sur un guidon dévié, et à fabriquer une béquille pour un engin blessé. Et... je lui ai donné la parole au travers de quelques images, lui permettant ainsi d’expliquer et de dédramatiser une situation difficile. C’est venu presque naturellement.
- Et ça a marché ?
- Bien mieux que prévu, puisque c’est depuis que Michel a fait d’énormes progrès en lecture. Ensuite Marie s’y est mise, elle a levé très haut une bannière féministe, trouvant du plus injuste que le héros soit un garçon... d’où l’arrivée d’une petite fille turbulente au possible et à qui il a fallu très vite adjoindre un compagnon, et... et... tu es différente...
Assise au milieu du lit, corps perdu dans un pull trop grand pour elle... et ses yeux...
- Merci pour l’aumônière...
- Je suis heureux qu’elle te plaise, elle appartenait à ma mère...
- Ce qu’elle contenait aussi ?
- Oh... ça ? Non... lorsqu’elle sera vide, pose-la sur mon bureau.
- Dans ce cas... tu peux la récupérer dès à présent...
- Déjà !
- Oui, tu te rends compte... j’ai dépensé tous tes sous !
- Tous ? Pour seulement quelques revues !
- Mais non ! J’ai acheté un livre sur la Bretagne, du champagne et... Mince ! Je ne l’ai pas mis au frais ! Ça ne fait rien, nous le boirons demain. Et puis, j’ai fait deux tours de carrousel, et les tickets de métro, une glace, et des cigarettes, et... j’sais plus... tu es fâché ?
- Terriblement !
- Tu n’en as pas l’air... Ah, et un porte-clés... où est-il passé ? Le voilà ! Tiens, c’est pour toi...
- Pour moi ? Et ces clés ? Ce sont celles de chez toi !
    Un geste inattendu, par lequel elle exprime bien davantage que par des mots... quelques morceaux de métal découpé... un rien mais qui lui offre l’essentiel, qui lui livre son univers... et elle, tout entière...
- Une précaution... sait-on jamais, je pourrais m’endormir en t’y attendant...
- Et ce matin, j’ai vu que quand tu dors, c’est pour de bon... une fanfare ne t’aurait pas réveillée !
- Pas vrai !
- Parole d’honneur ! Et... ne me regarde pas comme ça...
- Comment ?
- Tu le sais... tu joues avec le feu...
- Alors... brûle-moi...
- Claire...
- Embrase-moi... aime-moi...
- Non... toi... Fais-le, toi...
- Moi ?
- C’est ton désir... il a autant d’importance que le mien. Si c’est ce que tu veux, ne demande rien, prends, agis...
- Je ne saurai pas...
- Oh, oui, tu sauras... et si tu m’aimes... un peu, ce ne devrait pas être difficile.
- Je... je t’ai déçu...
- Pas un instant. Comment peux-tu le supposer ? Tu n’as pas eu peur, je t’ai sentie confiante, et attentive. Surtout attentive... et je ne veux pas que tu ne sois que cela. Je ne peux te permettre de t’installer dans une réserve passive, nous en serions meurtris, tous les deux.
- Que dois-je faire ?
- Te laisser aller, ne rien brider en toi...
- Rien ?
- Rien, mon amour... Hier, tu voulais tout... ce soir, c’est moi... Qu’as-tu ?
- C’est le pull... la laine me pique la peau...
- Retire-le...
- C’est ce que je fais... mais... ces manches ! Elles n’en finissent plus !
- C’est dommage, il te va si bien... approche, je vais t’aider... Claire ! Mais... tu ne portes rien en dessous !
- Non...
- Tu as fait ça ... pour moi ?
- Oui... et je me demandais quand tu allais enfin t’en rendre compte.
- Ah ! Et alors ?
- Alors quoi ?
- Ça t’a agacée ?
- Pas exactement... en fait... j’ai trouvé plutôt excitant le fait que... que...
    Ne pas sourire devant le rouge qui envahit ses joues, ne rien dévoiler du trouble qui le gagne devant celui qu’elle trahit, la laisser décrire ses émotions et se libérer par des mots...
- Que... ?
- Que tu ne te sois douté de rien alors que moi... moi...
- Tu en étais pleinement consciente. C’est ça ?
- Oui...
- Joli début ! Ou bien, je me suis trompé quelque part, ou alors, tu apprends vite. J’ai hâte de voir la suite...
- Que veux-tu que je fasse ?
- Ce que je veux ? Toi, mon amour... seulement toi... et il suffit de laisser ton corps parler au mien, et qu’il lui réponde... c’est facile... viens... tu vas voir...
Une initiation durant laquelle elle s’est montrée aussi hésitante que téméraire, qu’elle a débutée comme un jeu, y progressant entre rires et silences attentifs, entre caresses et baisers, entre frémissements et soupirs.
Jusqu'à ce que ses gestes se fassent moins apprêtés, ses attitudes moins étudiées, jusqu'à ce qu’elle l’appelle, qu’elle le presse, et qu’il se détache d’elle...
- Non... Yann... ne me laisse pas... .
- Il le faut... tu n’es pas protégée contre... je ne pourrai pas me contrôler sans cesse.
- Pour m’aider à effacer hier...
- Chérie, non...
- Tu sais, j’avais juré de ne plus être le réceptacle d’un homme... plus jamais...
- Tu dois oublier tout ça...
- Justement, c’est ce que je veux, et avec toi... ma dernière peur... je veux être celle en qui tu commences et en qui tu finis, celle en qui tu nais et en qui tu expires.
- C’est de la folie... je ne peux pas...
- Tu dis que tu m’aimes... comment ?
- Sans mesure. Je te veux pour m’accompagner à chaque jour, tu fais partie de moi. Mais toi...
- Je le veux aussi...
- Assez pour accepter de... de m’épouser ?
- Non ! Pas ça !
- Claire !
- De nouveau m’exposer au pire et ensuite...
- Le pire ! Me connais-tu si peu ? Hé ! Où vas-tu ? Bon sang, tu restes là...
- Aïe ! Tu me fais mal !
- Ce n’est pas vrai, et puis tu n’as qu’à te tenir tranquille...
- Lâche-moi !
- Pas question, je te tiens et je te garde... Chérie, regarde-moi ! C’est moi, Yann, et pas un autre, qui te le demande. Veux-tu m’épouser, sans attendre, sans personne, juste nous deux...
- Nous deux...
- Et les témoins... je crois qu’ils sont indispensables...
- Libère-moi...
- Tu n’es pas bien comme ça ?
- Justement... trop... et ça m’empêche de réfléchir.
- Ne le fais pas... écoute ton cœur...
- Le mariage est donc tellement important pour toi ?
- En vérité, je ne l’avais jamais envisagé... mais depuis toi, depuis la première seconde... j’y pense sans cesse...
- Mais pourquoi !
- J’en sais rien... c’est comme ça ! Parce que je t’aime...
- Et... rien que nous deux ?
- Oui... toi et moi...
Et il se fout éperdument d’un rituel quelconque... à la limite, il lui suffirait de les entendre déclarer en place publique qu’ils s’appartiennent l’un à l’autre, que cela soit un fait établi pour chacun et reconnu par tous.
- Alors... si... si je te dis que... je te prends pour époux, là, sur-le-champ, entre nous... même sans témoin....
- Chérie... as-tu conscience de ce que tu fais ?
- Oui, pleinement, et c’est très sérieux...
- Je le crois... je te crois et je te veux, toi, Claire Dorian, pour épouse, pour t’aimer et te protéger, sans faillir, aussi longtemps que je vivrai...
- Ce ne sont pas seulement des mots...
- Non, je sais, et je les ressens plus fort que si nous les avions prononcés ailleurs. Claire, dès cet instant... tu es ma compagne.
- Jamais de barrière entre nous ?
- Jamais... nous avons tout à partager.
- Attends ! Je dois te dire...
- Quoi donc ?
- Thomas... quand il est parti... j’ai... mon Dieu... je me suis...
- Calme-toi... ne pense plus à rien... Et viens, reviens contre moi...
- Yann... j’ai tellement besoin de toi...
- Et c’est ce qui te fait pleurer ?
- Il faut que tu saches...
- Chut... oublie tout ce qui peut t’être une peine, hier n’a aucune importance, il n’a jamais existé puisque nous n’y étions pas ensemble, ne pense qu’à demain, à ce que nous allons en faire... et viens, viens mon amour... notre vie commence maintenant...
Sur l’île d’Ouessant, les jours ont formé une semaine entière.
Marjorie s’est installée à Brest, préparant de son mieux les documents, livres de comptes, et justificatifs nécessaires à l’analyse de la situation de l’entreprise. Rose, tout à fait rétablie, partage ses secrets avec Lucien, et un début d’inquiétude devant une absence plus longue que prévue et un téléphone qui ne répond plus.
- Très chère, notre petite amie ne risque rien, elle est en de très bonnes mains.
- Oui, c’est bien un raisonnement d’homme ! Si jamais il lui fait verser une seule larme, je saurai le lui faire regretter.
- C’est mon petit-fils, vous savez, vous pouvez lui confier Claire sans crainte.
- Vous ne me direz jamais le contraire !
- Je vous assure qu’elle est pareillement en sécurité avec lui, que vous avec moi. Parole d’honneur !
- Tiens donc ! Vous croyez-vous aussi séduisant que lui ?
- Rose ! Vous allez détruire toutes mes illusions. Je pensais si fort l’être encore !
- Ça dépend pour qui !
- Vraiment ? J’attendrai donc votre avis sur la question. Si nous nous occupions des enfants qui nous restent et qui vont arriver tantôt ?
- Avec ceux-là, au moins, nous avons du temps avant de nous inquiéter de leurs peines de cœur.
- Ma mie, vous semblez oublier que nous pouvons en avoir à tout âge.
- Toujours à badiner ! Allons, ôtez-vous de mon chemin, vous voyez bien que je suis occupée.
- J’adore votre aimable caractère ! Je vais faire un tour jusqu’au débarcadère, et vous, tâchez de ne pas vous quereller avec le balai.
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