Encore le dimanche matin, pour classer des documents, élaborer une stratégie efficace et définir avec précision la responsabilité des deux personnes impliquées, le directeur, Bernard Gaillet, absent jusque-là, dont le retour est prévu dès lundi, et un responsable du réseau commercial, en tournée depuis le milieu de la semaine, donc peu informé.
En admettant que rien de ce qui concerne son enquête n’ait filtré, ce dont Claire doute, l’effet de surprise jouera contre eux. Quant aux complicités extérieures, il s’agit de deux petites sociétés inconnues de tous.
- Nous avons toute une journée pour réunir un maximum d’informations à leur sujet... Marjorie pourra s’en charger... et prendre contact avec leurs dirigeants sous un prétexte quelconque, avant que qui que ce soit puisse les alerter, et là... je ne sais pas... il va être difficile de maintenir nos deux personnages dans l’ignorance du motif de notre présence.
- Je pourrais te présenter comme le plus adorable des agents du fisc...
- Ne compte pas sur moi pour me rendre coupable d’usurpation de fonction.
- Dommage... l’idée me plaisait bien... un contrôleur en jupons que je m’appliquerais à distraire...
- Yann !
- Je sais, tu demeurerais incorruptible... même avec moi... et insensible, également ?
- Sois sérieux...
- D’accord... pour deux minutes encore, et pas une de plus. Et puis, nous sommes prêts, non ?
- Oui, c’est vrai.
- Eh bien, c’est parfait. Maintenant, tu oublies tout ça, et... sortons d’ici !
À l’extérieur, ils retrouvent les deux enfants, sagement assis... bien trop. Et Moustache, allongé à leurs pieds, semble désolé de ne pas les intéresser... Jusqu'à Mâtine qui va de l’un à l’autre, se frottant contre leurs jambes, miaulant à n’en plus finir pour se rappeler à eux, tentant vainement de les dérider.
Et Yann passe près d’eux, ébouriffant leurs cheveux d’un geste distrait, avec un sourire qui ne demande pas de réponse... et s’immobilise quelques pas plus loin, dans l’attente de Claire qui, elle, s’est arrêtée, surprise de les trouver là.
- Et alors ? Pas de courses dans les bruyères, pas de coquillages à trouver, ou de brigands à affronter, aujourd’hui ?
- Non.
- Ça ne va pas ? C’est de retourner au Havre qui vous chagrine ?
- Non.
- Ah ! Michel, et si tu me parlais de ce qui t’ennuie ?
- Y a rien, Claire, rien du tout.
- Et moi, je pense avoir compris ce qu’il t’arrive....
- Encore ! Dis pour voir ?
- Du moment que tu n’as rien... il n’y a rien à te dire... Mais toi, Marie, écoute, je vais te le murmurer à l’oreille.
- Pourquoi elle ? C’est toujours elle !
- Bon, ça va... si vous acceptez de nous accompagner, Yann et moi, nous pourrons en débattre tous ensemble.
- Allez, Michel ! Raconte-lui tout !
- C’n’est pas la peine, ça changera rien !
- Eh bien, moi, je pars avec Claire, et avec oncle Yann. Et tant pis pour toi... Même si il ne... si nous ne le... si...
- Il semble ne plus se soucier de vous, et vous vous sentez abandonnés de tous. Est-ce que je me trompe ?
- Non... Tu vois, Michel, je savais bien qu’il fallait lui dire !
- Je vous aime, tous les deux, très fort... et nous allons tout vous expliquer. Yann ! Viens m’aider à consoler deux cœurs malheureux.
- Vous discutez beaucoup, oncle Yann et toi.
- Rien de grave, Michel, seulement les difficultés que rencontrent les adultes dans leur travail.
- Que vous arrive-t-il, moussaillons, un vent de travers ?
- Chéri, ils sont inquiets... à cause de nous.
- De nous ? C’est vrai, les enfants ?
- Ben, t’es plus jamais là... alors...
Alors ? Il est aisé de mesurer dans ce seul mot combien ils se sont sentis délaissés durant les semaines écoulées, ainsi que leur angoisse d’être oubliés au-dehors de la nouvelle existence de leur oncle, et dans la réticence évidente de se confier à Claire, Michel a montré qu’il l’en rendait responsable.
- Nous ne pouvons plus rentrer chez nous... et dormir dans nos lits. Et tu nous laisses avec Rose, et elle est pas comme toi... et tu nous fais plus des histoires... alors on saura pas où s’est caché l’albatros blessé... et tu ne nous demandes plus rien, tu ne penses qu’à... tu ne t’occupes plus de nous !
- C’est faux, et tu le sais bien ! Je me suis toujours adressé à toi d’homme à homme, et je t’ai expliqué que, quelquefois, des choses importantes arrivent dans la vie... Dans la mienne, d’abord, il y a eu vous... et je me suis battu pour vous garder. Maintenant...
- Maintenant c’est Claire...
- Oui, bonhomme. Et je vous avais prévenu que je serai moins présent...
- Je sais... Mais depuis hier...
- Nous avons également des problèmes avec l’usine de Grand-père, et avec Claire...
- Mais c’est fini, nous ne parlerons plus travail de toute la journée, n’est-ce pas Yann ?
- Oui, chérie...
- C’est parfait ! Que diriez-vous d’une chasse aux trésors cachés ?
- Claire ! Je vis dans cette île depuis ma naissance, il n’y a aucun trésor.
- Demande à Michel, lui, il sait bien que je suis un peu sorcière.
- C’est vrai, oncle Yann, elle sait toujours tout. Où faut-il chercher ?
- Dans les endroits les plus secrets, ceux que tu m’as montrés, tu t’en souviens ? Un génie y a oublié quelque chose de précieux, qui appartiendra à celui qui le trouvera. Dépêchez-vous, nous vous accordons une avance de cinq minutes...
Et les voilà seuls, tous deux, à regarder courir vers les petites cavernes que la mer a creusées, deux enfants criant et riant suivis d’un chien toujours aussi crotté.
- Où vont-ils ? Viens, suivons-les, je veux savoir. Et ce trésor, c’est quoi ?
Rien de plus qu’une étoile de mer déposée sur la grève par une vague, la veille. D’un bleu turquoise à faire rêver... Claire l’a découverte, au matin, au cours de sa promenade avec Moustache, alors que Yann, paresseux au possible, dormait encore. Elle n’en a jamais vue d’aussi grande, ni d’une telle couleur. Si belle, qu’elle n’a pas eu le cœur de l’arracher à la flaque où elle doit se trouver encore. Dès que les gamins la verront, ils comprendront.
- Et que vas-tu leur raconter ?
- Qu’elle est tombée du ciel, à cause de l’orage de la nuit dernière, qu’un génie a tenté de s’en emparer mais que le tonnerre s’y est opposé et l’a fait fuir, très vite, l’oubliant là où ils l’auront dénichée. Ça t’ira ?
- Que vont-ils gagner ?
- Ils ne me croiront pas, ils sont trop grands pour cela, mais ils vont avoir le plaisir de la chercher, celui de la trouver, de nous la faire découvrir et de rêver en la regardant. Si cela ne suffit pas, quelques friandises en plus.
- Et si c’est moi qui la trouve en premier ?
- Pour toi... Yann...
La serrer très fort, contre lui, et chavirer au trouble qui voile son regard, à la promesse qu’il peut y lire.
- Qu’aurai-je en récompense ?
- Toi ? Je ne sais pas... quelque chose de spécial... Hé, ou cours-tu ?
- Je ne vais quand même pas me faire battre par deux morveux !
- Tu triches, Yann ! Attends-moi ! Ce n’est pas juste.... Tu sais déjà ce que c’est !
Ils ont couru, se poursuivant, à en perdre le souffle, jusqu'à retrouver les enfants accroupis devant une mare d’eau salée, au cœur d’une grotte.
- C’est Moustache qui l’a trouvée. C’est ça le trésor, Claire ?
- A ton avis, Marie ?
- C’est si beau ! Oui, j’en suis sûre, c’est ça.
- Tu as raison.
En cercle, à imaginer son histoire, l’un commençant, improvisant, s’arrêtant pour donner la parole au suivant, qui la reprend, la complète, la modifie à sa manière, pour laisser le voisin composer une nouvelle suite. Et décider, tous ensemble, de la rendre aux flots d’où elle est sortie pour leur donner un instant de joie, un peu de beauté, la possibilité de rêver... La remettre dans son élément pour qu’elle continue à vivre, et qu’un jour, ailleurs, d’autres enfants la découvrent, s’émerveillent comme eux, vivent la même émotion.
Ils ont repris les jeux délaissés, les courses, les cabrioles. Ils ont appris les haltes devant une pierre de forme particulière, un buisson que le vent a façonné, lui imposant une direction, devinant au travers des branches tordues la résistance de l’arbuste.
- Claire, parfois j’ai l’impression que tu es bien plus gamine qu’eux.
- Crois-tu ? Tant mieux, l’enfance, Yann, c’est le plus beau de tous les royaumes. Tout y est encore possible, tout y est offert.
Ils ont échangé des devinettes, et ils se sont donné des gages. Et Claire a perdu... souvent... se soumettant volontiers à leurs exigences, à celles de Yann... et ils sont rentrés la faim au ventre, épuisés de tant de marche.
Ils ont prolongé le déjeuner, plus tard qu’à l’ordinaire, et Claire a résisté à Yann, elle l’a renvoyé près de Rose et de Lucien Clériac, préférant s’attarder en compagnie de Marie et Michel, et les écouter lui raconter leur classe, leurs camarades, leur vie loin de l’île...
Elle ne les a laissés que très tard dans l’après-midi, heureuse de les sentir rassurés, se promettant de ne jamais les tenir à l’écart de son bonheur, de leur donner toute la place qu’ils demandent.