Il est l’heure.
Les enfants sont prêts, et Yann doit déposer Claire à l’usine où, aidée de Marjorie, elle achèvera de peaufiner leurs conclusions.
Il conduit en silence, sans urgence pour une fois, la gardant contre lui.
- Tu vas être en retard à ton rendez-vous...
- Nous arrivons, tu crois que ça ira ?
- Oui, je ne sais pourquoi je me sens si effrayée, tellement lasse.
- Je suis de ton côté, tu te rappelles ? Allez, tête haute, nous sommes au bout. Si tu y consentais, je pourrais me charger de cette affaire, mais... plus tard, je te connais si bien, vois-tu, je suis certain que tu finirais par t’en vouloir, et le regretter... comme une désertion.
- Tu as raison... nous y sommes... Mon Dieu ! Pourquoi ?
Sur le parking, son véhicule, à l’endroit où elle l’a laissé, pare-brise éclaté, et pneus lacérés.
- Les lâches ! Je suis écœuré. Tu ne peux pas... tu ne dois pas supporter tout cela. Ils sont complètement fous ! Ce n’est rien, Claire, tu nous accompagnes au Havre, et je réglerai cela plus tard.
- Non ! Pas question de fuir... Ceux qui ont agi ainsi seraient trop heureux de me voir tourner les talons devant du verre brisé. Oh, Yann, une voiture neuve, ma première folie ! Je ne vais pas pleurer, pas devant eux.
C’est dans un silence pesant qu’ils traversent l’usine, le pas décidé, vers, semblant leur interdire l’accès de la partie administrative, un groupe d’hommes immobiles, dont un se détache, s’avance, l’air embarrassé et les attend, allure gauche, empruntée, jetant derrière lui, des coups d’œil inquiets. Un homme que Yann connaît très bien, qui lui a appris l’amour du travail bien fait et les gestes de prudence, un homme qu’il regarde droit dans les yeux, l’obligeant ainsi à baisser la tête.
- Laissez-nous passer. Vous me décevez, tous. Jamais...
- Nous n’y sommes pour rien, c’est pour cela que nous vous attendions. Quand nous sommes arrivés, ce matin, très tôt, nous l’avons trouvée comme cela. Personne, pas un de nous, Mademoiselle, je vous le jure !
- Je... je vous crois. Je ne suis pas ici en ennemie, vous savez.
- Nous avons beaucoup discuté, et nous sommes désolés. Je sais bien, nous le savons tous, que vous, Monsieur Yann, vous ne pouvez pas être contre nous.
- Merci de votre confiance, et c’est vrai que... le problème... c’est à la tête de l’entreprise que nous l’avons, et non parmi vous. Pour l’instant, écartez-vous, nous devons y aller.
- Nous attendons ici, et si vous avez des problèmes, avec ceux-là, vous pouvez compter sur nous.
- Reprenez le travail, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, mais tout se réglera demain, je vous le promets... et merci à tous... Viens, Chérie.
Ils passent au milieu de visages fermés pour certains, pas encore rassurés, tristes pour d’autres... et ils se retrouvent enfin face à la porte du bureau où Marjorie attend.
- Tu tiendras le coup, Claire ?
- Oui, juste un peu de temps pour me reprendre.
- Je n’ai plus envie de te laisser ici, accompagne-nous.
- Ne t’inquiète plus de rien. Pars maintenant, les enfants t’attendent.
Elle le pousse à s’éloigner, et sent fuir ses forces seulement de ne plus l’avoir près d’elle. Et elle se hâte de retrouver Marjorie, se contraignant à sourire, à échanger deux mots, et prend le temps de boire un café, celui d’une cigarette... pas trop... juste assez pour ordonner ses pensées, et tenter d’oublier la sensation de nausée qui l’envahit.
Deux heures pleines à laisser vagabonder son esprit, incapable du moindre travail concret, ne pouvant se concentrer sur les dossiers renfermant les renseignements relatifs aux deux entreprises impliquées dans les nombreuses escroqueries.
Tous ces êtres, devant leurs machines... elle imagine leur angoisse, l’incertitude qui les ronge et...
Elle ne peut supporter l’idée de les laisser ainsi, elle doit les rassurer, leur garantir que tout sera fait pour préserver leur sécurité.
Et elle n’a plus qu’une seule idée, une impulsion brutale, irraisonnée, celle de les rejoindre, et effacer enfin une image de froide indifférence qu’elle a trop longtemps affichée.
Devant elle, un homme avance dans le couloir. Une silhouette familière, qui ramène en elle les peurs d’hier, qui ralentit au bruit de son pas, et qui se tourne, lentement, vers elle, jusqu'à lui faire face... jusqu'à lui donner la confirmation de ce qu’elle sait déjà.
Et lui... pas même étonné de la voir là.
- Thomas !
- Bonjour, Claire... je ne pensais pas te retrouver si tôt. Surprise ?
- Que fais-tu ici ?
- Tu le sauras bien assez vite. Tu es toujours aussi ravissante. Je me demande si je trouverais autant de plaisir à te posséder aujourd’hui que j’en ai eu hier.
- Tais-toi ! Laisse-moi passer, j’ai du travail qui m’attend.
- Joli boulot ! Tu as très vite grimpé les échelons... avec l’aide de qui nous savons. Mes félicitations ! Tu as bien retenu tes leçons...
- Tu es ignoble ! Comment savais-tu me trouver ici ?
- Il ne doit pas y avoir beaucoup de Claire Dorian en France, les nouvelles circulent vite, et d’après la description que l’on m’a faite de ta personne, j’étais certain de ne pas me tromper. Alors, tu es venue me relancer jusqu’ici ? Je t’ai manqué ?
- Toi ? Eloigne-toi, ne me touche pas ou...
- Ou... ? Que peux-tu faire, crier, ameuter tout le monde, ces braves gens qui triment là-bas ? Te ridiculiser à leurs yeux ?
- Qu’as-tu à voir dans ce qui se passe ici ?
- Tu l’ignores vraiment ? Un mauvais point pour toi... Je vais te mettre sur la piste puisque tu sembles si mal informée. Je suis le demi-frère de Bernard Gaillet...
- Son demi-frère ! Mais...
- Tu as mal épluché son dossier, mon nom y figure en bonne place, comme dans ceux des deux entreprises avec lesquelles il a partagé pas mal de contrats. Trop, puisque vous avez eu la puce à l’oreille. Tu aurais dû en prendre connaissance plus tôt, c’est avec des détails comme celui-ci que l’on perd des batailles...
- Mais c’est toi qui as perdu... tout ça, c’est terminé ! Et quand nous en aurons fini avec toi, tu ne pourras plus jamais tromper personne !
- Que de rancune encore en toi ! D’avoir séduit le petit-fils Clériac ne te suffit donc pas ? A ce propos... mes félicitations... c’est une très jolie prise... il serait dommage qu’elle t’échappe...
- Crois-tu me faire peur ?
- Non ? Dois-je te rappeler de quoi je suis capable...
- Des menaces ? Tu oses te montrer devant moi et me menacer ! C’est inutile, tu ne me verras pas trembler... plus jamais !
- Prends garde à ne pas aller trop loin.
Trop loin ? Que pourrait-il lui faire de plus que ce qu’il lui a déjà infligé. Des coups ? Elle s’efforcerait de les rendre aujourd’hui. D’autres blessures ? Pas plus cruelles que celles qu’elle s’est imposées.
- Ne me provoque pas, Thomas. J’ai tout subi, tout enduré, tout assumé, et je serai sans pitié !
- Pas toi, pas la douce Claire que je connais...
- Que sais-tu de ce que je suis devenue durant toutes ces années ? Et tu ne comptes plus... j’ai tout arraché de moi te concernant... j’ai tout détruit. Jusqu'à ce que tu as semé en moi... tu entends !
- En toi ? Que veux-tu dire ? Tu n’as pas...
- Qui aurait pu me l’interdire ? Toi ?
- Sans m’en parler ?
- Comment l’aurais-je pu ? Quand ? Et où ?
Le jour prévu pour leurs noces ? Il n’y était pas et, de toute façon, elle était certaine qu’il n’en aurait pas voulu, pas lui... et elle... Elle avait trop de poids sur les épaules, trop de dettes à rembourser, trop d’incertitudes, et incapable de donner de l’amour à qui que ce soit.... Elle était seule, elle a décidé seule, tout comme elle est seule à expier.
- Un enfant de moi... que tu as refusé ? Ça c’est inattendu ! Je ne t’aurais jamais imaginée capable d’aller aussi loin. Pauvre Claire, tu viens de me donner le moyen de te réduire à l’impuissance.
- Essaie ! Je t’attends, moi, je n’ai plus rien à perdre.
- Rien ? Que penserait Yann Guerec de te savoir là, discutant avec ton ancien amant ? Et si je lui racontais tout, ce qui nous a unis, ce que tu as fait, jusqu’où tu peux aller ?
Croit-il la faire reculer avec de tels arguments ? Il ne sait pas... Il ne peut savoir combien le fait de prendre certaines décisions peut changer les êtres, et puis... depuis elle a Yann. Et toute la force qu’il lui a communiquée. Yann ? Le perdre maintenant, à cause de cet individu ? Supposer que l’amour qu’il dit avoir pour elle ne soit pas assez fort pour résister à un fantôme du passé ?
- Ne t’approche pas de lui, Thomas, il est ce que la vie m’a donné de meilleur et tu ne pourras pas m’enlever cela. Je ne te le permettrai pas !
- Ma consolation c’est la certitude que tu ne sortiras pas intacte de ce que tu as déclenché.
- Tu m’as tout fait subir, alors... il y a longtemps que je ne le suis plus. Mais, depuis, j’ai décidé de vivre, pour Yann, pour moi. Toi, tu ne représentes rien.
- J’étais seulement venu te mettre en garde. Mon rendez-vous, ou plutôt ma convocation, est prévu pour demain, en fin de mâtinée... J’y serai... Je veux avoir le plaisir de te voir baisser la tête devant tous.
C’est sur ces mots qu’il s’écarte enfin, lui libérant le passage, mécontent des résultats de leur entrevue, déçu surtout de ne pas la sentir entièrement déstabilisée par leur rencontre.
Secouée, sans doute, mais pas sans ressource comme il l’avait escompté. Mardi, devant tous, il saura bien la remettre à sa place... il a réussi à l’ébranler, il lui a porté les premiers coups... toute la rancune qu’elle porte en elle, il sait déjà comment l’utiliser, elle ne pourra que la desservir.
Et cet abruti de Bernard, prendre des vacances en pleine guerre ! Heureusement qu’il a eu vent de cette enquête, à temps, pour lui, de protéger ses arrières... d’ailleurs tout est prêt pour un départ rapide. Mais demain, il va prendre plaisir à démolir une façade de gentille fille bien honnête, bien comme il faut... et lui enlever le goût de fouiner dans ses affaires. Bernard ? Il faut bien quelqu’un pour payer l’addition ! Un idiot qui n’a rien compris... pas même inquiet... Il est parfait pour le personnage qu’il va devoir jouer, bien malgré lui... Coupable tout désigné d’une situation qui lui a échappé depuis le début, à laquelle il s’est trouvé mêlé sans le souhaiter, et il est désormais trop tard pour en sortir... Tant pis pour lui...
Mais il y a d’autres Bernard de par le monde... d’autres Claire... bien assez pour s’occuper durant longtemps encore....