Quand le Diable s'en mêle ! voilà une heure que le téléphone ne laissait aucun répit à Julie. Et une tasse de caféserait la bienvenue.
Où donc s’était envolée Claudine ? Qui n’avait pas l’air de comprendre que sa tâche essentielle consistait à filtrer les appels, à demeurer à proximité de son bureau et disponible dans la mesure du possible ! Se promener dans les couloirs n’était pas le plus indiqué pour y satisfaire.
Par ailleurs, cette gamine était tellement gaie et sympathique qu’il était aisé de fermer les yeux sur certains de ses petits travers. Être accueilli par son sourire était le premier vrai plaisir de chaque matin, apte à ranimer un moral au plus bas et qui a viré au gris. Bien plus efficace qu’un médicament !
De plus, lorsque Julie l’entendait rire au téléphone, avec un fournisseur ou un client avant de le lui passer, elle savait que ce dernier, détendu par un mot gentil et une attente agréable, n’en serait que plus facile à manier.
Il fallait cependant se décider à lui faire regagner son poste. Un message par les haut-parleurs et le tour était joué. Une installation fort judicieuse, quelques mots lancés tous azimuts, une bonne dose de patience, et au bout... deux coups à la porte. Déjà !
- Entre ! Où étais-tu encore perdue ? Gronda-t-elle gentiment tout en validant les dernières informations affichées sur l’écran de son ordinateur.
- Dans le hall depuis environ une heure.
- Hein ? Sursauta Julie sous une voix inconnue ! Pas celle de Claudine... sauf si elle avait mué masculine durant la nuit.
- Qui... ?
Le temps de pivoter sur son fauteuil et elle fit face à un homme de haute taille, d’une élégance virile et raffinée – de celle qu’elle pensait disparue à jamais – et qui lui présentait plusieurs gobelets fumants, posés sur un couvercle de boîte à archives en guise de plateau.
D’où sortait-il, celui-là ? Se raidissant un peu sous le regard amusé, Julie tenta d’adopter une allure plus conforme à celle que devrait afficher Madame Castel, responsable en titre chez Musslër & C°.
Sans aucune envie de répondre au sourire que l’inconnu lui adressait, elle l’écouta lui proposer de choisir entre un noisette, un petit noir bien serré et un autre plus léger, sans omettre un café au lait et... du thé !
Rien que ça ? Non, il avait pensé au sucre et même à la petite cuillère !
- Plaît-il ? Je... D’où venez-vous ?
- De la pièce voisine. J’ai entendu votre message, j’y ai obéi, et le distributeur a fait le reste. Ne connaissant pas vos préférences, j’ai pris toute la gamme. Ai-je oublié quelque chose ?
- Posez cela ! Qui êtes-vous ? Non, ne dites rien, je sais ! Mon retardataire…
- Je suis navré de vous contredire, mais j’étais exact à notre rendez-vous. Dix heures précises. En revanche, vous, vous n’étiez pas dans votre bureau et votre secrétaire doit s’être égarée à vous chercher depuis !
Il débutait bien ! Par un sermon à peine déguisé ou bien elle ne comprenait plus rien à rien ! À qui croyait-il s’adresser ?
- L’accueil était pourtant désert à mon arrivée.
- J’ai eu la faiblesse de céder, comme vous, à l’appel d’une tasse de ce breuvage. Lequel préférez-vous ?
- Noir, serré et sans sucre. Asseyez-vous, vous me donnez le torticolis de rester ainsi debout. Vous ne prenez rien ?
- Pas pour le moment. Alors, que faisons-nous ?
En plus, il semblait pressé de se mettre au travail ! Il ne tarderait pas à voir qui donnait le tempo, mais, pour l’instant, elle allait se contenter de boire son café, ensuite...
- Vous êtes bien Julie Castel ?
Non ! L'impératrice de Chine réincarnée ! Faillit-elle lui répondre.
- Le nom sur la porte l’indique assez clairement, il n’y a pas erreur sur la personne. Eh bien… merci pour le café ! Alors… vous - j’ai votre dossier, là - vous êtes... J. Gauthier... « J. » pour… ?
- Pour Julien. C’est amusant, non ?
- Vous trouvez ? Je n’ai plus que très peu de temps à vous consacrer dans l’immédiat, alors autant nous entretenir sérieusement de ce qui vous amène parmi nous. Voyons cela, dans quel domaine souhaitez-vous vous perfectionner ?
- Tout ce qui concerne cette entreprise.
- Pourquoi celle-ci ? Ou cette activité en particulier ?
- Elle en vaut bien une autre, non ?
- Euh… oui… Mais, tout dépend du but à atteindre… et il me serait agréable de connaître le vôtre.
- À dire vrai, je n’en ai aucun de précis pour l’instant sinon celui de voir si ce genre d'emploi pourrait me convenir.
- Vous convenir ? Écoutez… il ne s’agit quand même pas de choisir un job ainsi que vous le feriez de… d’une chemise ou…
- Fichtre ! Je ne m’attendais pas à rencontrer quelqu’un d’aussi…
Un lundi ordinaire ? David hors de lui, Justine... toujours la même, et maintenant, ce type-là !
- D’aussi quoi ? Soyons clairs, si nous vous acceptons parmi nous…
- Si ? Je pensais que c’était un fait acquis !
De mieux en mieux ! Ce type l’agaçait tellement qu’elle en oubliait avoir affaire au protégé d’Ed Musslër !
- Oui… bien sûr… Je voulais seulement souligner qu’intégrer notre équipe vous donnait plein accès à certains secteurs où la plus grande discrétion est de rigueur. Je sais qu’en seulement trois ou quatre semaines, vous n’aurez pas le temps...
- Vous êtes mal informée, cette durée n’est valable que pour ma présence dans votre service. Vous oubliez les autres. Si je m’en tiens aux informations transmises par Ed, je devrais évoluer dans l’agence durant au moins six mois, et plus si nécessaire.
La moitié d’une année avec ce type sur les bras ? À quoi pourra-t-elle l’occuper ? De plus, en cette période, il ne représentera qu’un handicap.
Joli cadeau que Ed lui faisait là ! Pour lequel elle ne tardera pas à le remercier ! Dans l’immédiat, autant s’en faire une raison : quelques jours passeront vite, ensuite elle confiera le « colis » à quelqu’un d’autre.
Julie inspira profondément, s’efforçant de recouvrer un semblant de calme avant de reprendre l’entretien, et sursauta à la porte qui s’ouvrit brusquement livrant passage à un tourbillon en collants noirs et mini kilt à carreaux jaunes et verts sous un pull mauve, le tout surmonté de boucles rouges.
- Claudine ! s’exclama Julie, les yeux écarquillés. Mais… tes… tes cheveux !
- Vite !…. Les clés de ta voiture ! Il faut… oh ! Vous êtes là ?
- Euh… Oui ! lui répondit Julien… Rassurée ?
- Vous ne risquiez pas de vous perdre ! Alors ? comment ça se passe ?
- Claudine, intervint doucement Julie, toute maîtrise d’elle‑même retrouvée, ainsi que tu peux le voir, Monsieur Gauthier est encore entier ! Quant à mes clefs… Pourquoi ?
- Ah oui… les clefs ! C’est ton auto, … il faut la déplacer. J’ai eu toutes les peines du monde à empêcher la fourrière de l’embarquer !
Décidément, cette journée cumulait les ennuis ! Si elle tenait celui à qui elle devait de…
- Tiens ! Demande à David ou à Raymond de s’en charger.
- Tu n’auras plus jamais confiance en moi ! L’accusa Claudine avec une adorable moue boudeuse.
Julie frémit intérieurement en évoquant les dernières mésaventures subies par son cher véhicule. Telle que : une roue arrière engloutie par une bouche d’égout, inattendu résultat de ce qui aurait dû n’être qu’une banale manœuvre ; ou encore coincé entre deux potelets. Qu’il avait fallu desceller pour l’en dégager, uniquement parce que Claudine n’avait pas envisagé, même une fraction de seconde, qu’un cabriolet Toyota pouvait être sensiblement plus large que sa petite Clio ! Non… que cette étourdie lui accorde davantage de temps pour oublier ses exploits… Surtout ce lundi-là ! Dans l’intérêt de tous, et de son automobile en particulier, qu’elle se cantonne au domaine dans lequel elle excellait : les dossiers en attente sur son bureau. Ce que Julie s'empressa de lui rappeler !
En priorité, passer à la composition et transmettre le feu vert pour le projet 104, les documents signés se trouvaient, bien en évidence, dans le bac étiqueté «urgent ».
Ensuite, faire un saut au second, chez Paint, et bousculer Michel : s’il continuait à ce rythme, ils allaient prendre du retard.
- Qu’il m’appelle s’il a un problème. Ah ! Et essaie de voir où sont Justine et David, tu me diras comment ça se passe entre eux.
- Compte sur moi !
Julie suivit des yeux la jeune fille pendant qu’elle quittait la pièce, espérant très fort qu’elle n’oubliera rien, puis, encore dubitative, fit face à son interlocuteur.
- Où en étions-nous ?
- Vous vous tutoyez tous ?
- Pardon ? En quoi cela vous concerne-t-il ? Une analyse personnelle des rapports entre les divers échelons ?
- Seulement me faire une idée de l’ambiance dans laquelle je vais travailler.
- Nous voilà donc à pied d’œuvre ?
- Le temps perdu...
Ô ce sourire ! Que faisait-elle pour l’amuser autant ?
- Je connais la suite... Eh bien, pour satisfaire votre curiosité, non... pas tous, uniquement à cet étage, dans « mon » service ! Nous sommes sept, nous travaillons ensemble, autant le faire dans une atmosphère détendue.
- Mais vous, si j’ai bien compris, vous dirigez la totalité de l’agence !
- Je ne vois pas...
- Une attitude trop... disons… trop « amicale » pourrait affaiblir votre autorité, non ?
Ainsi, à son avis, elle devrait prendre des distances, s’isoler dans une tour d’ivoire et toiser ses collaborateurs !
La barbe ! Pour qui se prenait-il ?
Quelques mots pour une entrée en matière assez drôle, ensuite l’impression, pour elle, de se retrouver sur la sellette, et maintenant, chez lui, rien de moins qu’un ton de professeur !
Elle aurait dû s’y attendre ! Un col qu’elle jurerait amidonné, une cravate, des boutons de manchettes, des pantalons au pli impeccable, aucune fausse note chez lui.
Elle n’avait pas vu les chaussures !
Mais comment imaginer des baskets aux pieds d’un tel personnage ? Pas lui ! Elle parierait un mois de salaire.
- Croyez-vous que l’anarchie règne sous ma direction ?
- Je n’ai rien insinué de tel. Toutefois, en ce qui concerne votre secrétaire, son comportement...
- Claudine ? Vous vous y ferez, et à la longue vous pourriez même en arriver à l’adorer.
Pour en finir, elle lui précisa que c’était à « son » étage qu’il relèvera le plus petit taux d’absentéisme. Elle savait qu’elle pouvait compter sur tous.
Ils travaillaient dans la bonne humeur ? Et alors ? Cela était d'autant mieux que dans leur domaine les tristes mines avaient peu de chance de voir adopter leurs idées...
Elle admettait volontiers ne pas apprécier le style « se taire et obéir » mais, si chacun avait droit de parole et liberté de défendre son projet, il savait aussi qui, au final, décidait, et à tous les niveaux !
- Rassuré ?
- Je n’étais pas inquiet... pas pour vous !
- Je crois que nous ferions mieux de sortir d’ici. Une visite s’impose, vous jugerez par vous-même.
- Excellente idée !
- Vous me voyez ravie de recevoir votre approbation, je n’en espérais pas tant !
Elle enrageait de devoir repousser la tentation de l’envoyer au Diable et avait l’intime conviction qu’avec un pareil collet monté sur le dos, les problèmes ne faisaient que commencer.
Une heure encore avant la pause déjeuner. Pourvu qu’il refusât de se joindre à eux ! Était-il vraiment indispensable de le lui proposer d’ailleurs ?
Elle ? Pas d’autorité ? Il ne tardera pas à apprendre à la connaître, jusqu'à demander grâce.
Julie ne supportait plus ce genre d’individu : très sûrs d’eux, trop ! au point d’estimer en savoir plus que n’importe qui, avec des idées arrêtées sur tout et une ligne de conduite qu’ils considéraient la meilleure !
Si elle pensait Gabriel unique au monde, le hasard venait de lui en offrir un second exemplaire !
Lui seraient-ils tous destinés ?
Qu’avait-elle fait au ciel pour mériter cela ?