- Madame Castel ! Cela faisait si longtemps ! Vous me manquiez et je suis ravi de vous voir.
- Moi aussi, mon cher Lucciano. Dites-moi… beaucoup de monde, ce soir ?
- Non, l’ambiance est exactement telle que vous l’aimez.
« Chez Lucciano » ! Julie y avait ses habitudes, elle en appréciait le raffinement de la décoration, la discrétion du personnel, et, accessoirement, la cuisine.
Sans plus attendre, elle se dirigea vers « sa » table, précieux héritage de son divorce. Stipulé noir sur blanc : interdiction à Gabriel de l’occuper ! Elle aurait tout concédé en échange de cette seule exigence ! Ridicule ? Sans doute ! Néanmoins, cet inestimable privilège lui donnait le réconfortant pouvoir de faire payer à une brute quelques humiliations pas totalement digérées.
- Chaque fois que nous venons ici, j’ai l’impression d’être le Prince Consort de sa Majesté la Reine !
- Les miettes d’un passé brillant, sans plus !
- Et toujours cette table ! C’est incroyable !
- Tu n’y comprends rien ! C’est « ma » table… La meilleure pour un repas tranquille sans rien perdre de la salle. Tu entends cette musique ?
- Si tu veux, nous passons notre commande et ensuite je t’offre un tour de piste.
- Tu sais bien que ce n’est pas la peine ! Qu’il est inutile de t’inquiéter du menu ! Lucciano connaît mes goûts, tu peux être certain qu’il se souvient très bien des tiens, et il va se mettre en quatre pour nous étonner ! Ah ! C’est un vrai magicien ! C’est pour cela que j’aime tant venir ici, j’y entre de même que j’aborderais un rivage où l’imprévu m’attendrait à chaque pas, y compris dans mon assiette.
- Tu acceptes donc quelquefois de laisser les décisions à un autre ?
- Que crois-tu ? Je suis comme tout le monde. Alors, que me proposes-tu ? Valse ou tango ?
- Valse ou… Tu te moques de moi, là, dis !
- Évidemment !
- Ouf ! Allez, en avant ! Et ne souris pas ! J’ai du mal à résister moi-même, alors imagine ces hommes autour de toi !
Belle, par une démarche légère, par un regard glissant autour d’elle, captant chaque détail sans rien en laisser paraître. Mais interdite à tous par la manière de se retenir d’une main possessive au bras de David, la tête presque posée sur l’épaule masculine, et par la totale, bien que feinte, indifférence affichée à l’intention des yeux qui la suivaient.
- Il n’y a personne que je connaisse ! Quel dommage !
- Vraiment ? Tu dis pourtant aimer la nouveauté.
- Ne cherche pas à comprendre, c’est entre moi et moi.
- À d’autres ! Je te connais trop bien. Jusqu'à m’en paraître transparente ! Au point de deviner le besoin de te prouver, ainsi qu’à ceux qui t’ont connue, que tu n’es pas devenue une antiquité.
- Mufle ! N’exagérons rien... Neuf ans, ce n’est pas si loin dans le passé !
- Pas tellement en effet, surtout en rapport au chemin parcouru depuis. Madame… je suis fier de toi ! Me feras-tu l’honneur de m’accorder cette danse ?
- Un slow ! T’as de la veine, hein ! Le taquina-t-elle ! Et oui, je veux bien… avec plaisir !
Un plaisir qu’elle trouva aussi intense qu’à ses vingt ans.
Ils glissaient, enlacés, un couple parmi d’autres, mais avec cette aura singulière que seulement quelques-uns dégagent. Jusqu'à ce que les yeux de Julie s’arrêtent sur un Lucciano se hâtant vers eux, affolé et gesticulant.
- Aïe ! David, je crois que l’inattendu s’annonce ! Viens, allons voir ce qui contrarie le maître des lieux.
- Madame Castel ! Monsieur vient d’appeler pour retenir quatre tables… il arrive, avec des amis…
- Lui avez-vous dit que j’étais là ?
- Oui… mais…
-… cela ne l’a pas incité à se rendre ailleurs.
- Non… Et, au contraire… je suis désolé… j’ai eu l’impression que… qu’il… qu’il en était plutôt content… Alors j’ai pensé vous avertir et…
- Vous avez bien fait… Qu’avons-nous à dîner ce soir ?
- À dîner ? Euh… je vous ai gâtés ! Encore deux petites minutes de patience et vous saurez.
- Merci Lucciano, je vous adore.
Le ton à peine tendu… Mais pourquoi être surprise de la tournure des événements alors que, depuis le matin, tout allait de travers dans son univers ?
- Julie ? Si tu veux, nous pouvons...
- Partir ? Tu es fou ! J’y suis, j’y reste ! Asseyons-nous, et commande-moi quelque chose de fort.
- Tu as besoin de ça pour l’affronter ?
- Pas lui, du moins, pas ainsi que tu sembles le supposer. Excuse-moi, il me faut un moment pour me calmer. Ce n’est pas vrai ! Je craque ! Regarde qui est là aussi ! À croire que cet endroit va devenir le lieu de rendez-vous de tous mes cauchemars.
La coupe était pleine ! J. Gauthier, ici ! Mais qui, apparemment, ne l’avait pas vue encore. Elle qui ne rêvait que de détente, d’oubli… une réussite ! Pas mal, cette fille qui l’accompagnait, un style un peu extravagant, mais cependant très attirante… Ce qui indiquait que, dans ce domaine du moins, Julien avait bon goût ! Ah, non ! Cette dernière n’était pas pour lui si elle se fiait au baiser passionné donné par ladite demoiselle à l’homme qui venait de les rejoindre ! Bien fait ! D’ailleurs… quelle femme sensée pourrait s’intéresser à un pareil bonnet de nuit ?
Ce type l’avait littéralement épuisée. C’était à cause de lui - encore ! - qu’elle se retrouvait dans cette situation. Uniquement pour oublier le harcèlement qu’il lui avait imposé.
Des chiffres, des comparaisons, des questions à n’en plus finir ! Elle avait même perçu, à un certain moment, qu’il souhaitait la voir reconnaître quelques erreurs dans la manière de concevoir la gestion de son service ! Au point de devoir réunir toute son énergie pour garder un semblant de calme et maîtriser tout geste d’agacement.
Il était pratiquement parvenu à lui restituer toute une sensation d’insécurité, celle de ses débuts, de ce temps où elle était gauche, hésitante, malhabile à s’imposer dans son travail. Une période très courte mais qui avait imprimé dans son inconscient un réel sentiment de malaise. En fait, ayant été vulnérable dans le passé, rien ne lui garantissait qu’elle ne pourrait l’être encore un jour… demain !
Durant quelques secondes, Julie avait eu également l’étrange et désagréable impression que, peu à peu, les rôles s’étaient inversés, qu’il était le « chef » et elle la « stagiaire » ! Cela avec assez de netteté pour la pousser, subitement, à prendre le ton que tous détestaient autour d’elle : un fluide acide et glacial.
Le bougre ! Pas sot pour deux sous ! Pour lui, elle devait être aussi limpide que du cristal. Rien qu’à observer sa façon de hausser le sourcil à la première remarque ironique qu’elle lui avait jetée… et qu’il avait eu la sagesse de ne pas relever. Tout autant que les suivantes !
À midi, ayant accepté une invitation pourtant formulée du bout des lèvres, il les avait suivis jusqu’à leur petit restaurant habituel. Là, ayant plus que du talent pour orienter les propos comme bon lui semblait, Julie avait pris un malin plaisir à le tenir à l’écart de leur conversation. Autant se l’avouer, elle avait surfé sur la frontière de la grossièreté avec lui.
C’était aussi cela qui lui avait donné l’envie très forte de se plonger dans une atmosphère raffinée. Pour effacer d’elle ce qu’elle y avait dessiné de désagréable tout au long de cette abominable journée.
Gabriel d’un côté, Julien Gauthier de l’autre ! Adieu à son ambition d’une bonne soirée. Et David, malgré ses nombreuses qualités, n’était pas de taille à éclipser deux personnalités si bien trempées ! Trop jeune, trop spontané, parfois naïf, pas assez roué pour jouer le rôle qu’elle aimerait tant lui voir tenir.
Cette soif de revanche ! Elle ne lui laissera donc jamais un instant de répit ? La ressentir si fort ne pouvait que signifier qu’elle demeurait reliée à son ex mari, d’une manière ou d’une autre, pas enfin indifférente !
- Julie, tu en oublies ton assiette. C’est délicieux ! Un crime d’en laisser une miette.
- Oui, c’est comme tu veux ! Pardon ? Tu disais ? David, gronde-moi, je suis impardonnable ! Je gâche ta soirée.
- Surtout la tienne. Tu n’as jamais fait allusion à ton union. C’était si moche que ça ?
- Pour être sincère, c’était une vie que beaucoup de femmes souhaiteraient certainement avoir. Ce serait trop difficile à expliquer.
- Je ne veux pas te forcer à en parler.
- Non, cela m’est égal, mais… Comment te décrire la débâcle d’un mariage d’amour ?
Gabriel lui donnait tout. Des cadeaux classiques, tels fleurs, parfums, bijoux… à d’autres bien plus onéreux… tableaux, sculptures, éditions rares… Un distrait regard sur quoi que ce soit et Julie l’avait, même sans le souhaiter vraiment. Au point de ne plus oser poser les yeux sur rien. Une existence sans désir… Qui pourrait imaginer ou comprendre ce que cela représentait ?
Jusqu’à ses vêtements ! Il les choisissait pour elle, tous, sans exception… même ceux qui ne se montrent pas. Son mari prenait plaisir à la modeler à sa convenance, avec un goût parfait, avec réussite, elle devait le lui concéder, mais, quelque part... c’était elle qui ne se reconnaissait plus.
Elle en était arrivée à détester également le ton qu’il prenait pour la présenter aux hommes qu’il fréquentait, sa façon d’appuyer sur le possessif. Il disait « ma femme » avec la même intonation qu’il eût dit « ma chose ». Au point, qu’elle se sentait étouffer sous l’impression de ne plus avoir d’identité véritable...
- Durant toutes ces années de vie commune, il ne m’a jamais demandé mon avis sur quoi que ce soit… et… et le reste ! Je préfère ne plus y penser !
- Beaucoup d’hommes lui ressemblent. T'es-tu regardée dans un miroir, ce soir ? Il devait être fier de toi, heureux de montrer à tous « sa » chance de t’avoir épousée.
- Du style : « Sois belle et tais-toi ! » ?…
Très peu pour elle !
- … merci bien !
- Non… ce n’est pas cela… tu es bien trop intelligente pour qu’il n’y ait eu que…
- … Mon physique ? À la limite, cela me consolerait…
Mais Gab, de son propre aveu incapable de partager le quotidien d’une femme « stupide », n’appréciait qu’une certaine élite intellectuelle et disait qu’elle en était le meilleur exemple. En revanche, pour ce qui était de lui accorder la moindre parcelle de pouvoir de décision, il en allait tout autrement. Que dire aussi du ton qu’il employait pour la convaincre lorsque, à l’occasion, elle tentait de se faire entendre ! Celui dont on userait pour persuader un enfant têtu !
- ...et il n’y avait pas que ça…
- Tu l’as supporté combien de temps ?
- Quatre années interminables.
Sans compter les deux autres, à se battre pire que des chiffonniers, avant que soit prononcé le divorce. Et même plus tard… de longs mois encore durant lesquels rien n’avait changé dans l’attitude autoritaire de Gabriel. Il avait même doublé le montant de la pension mensuelle fixée lors du jugement… Pour bien lui montrer, qu’en finalité, c’était lui, et lui seul, qui décidait.
- Mais… et ce n’est pas suffisant pour en vivre ? S’étonna David.
Largement ! Mais Julie n’en voulait pas, pas un centime. Gabriel allait se retrouver à la tête d’une petite fortune : elle bloquait les sommes sur un compte pour, un jour, dès qu’elle en trouvera le courage, lui faire un virement global.
Elle sourit, un peu amère devant l’air éberlué de son compagnon. Lui avait-elle parlé des cadeaux dont son « époux » la submergeait ? Non ? Il n’avait qu’à aborder la question avec Claudine, c’était elle qui se chargeait de les renvoyer.
- Il persiste encore ?
- Pour lui, rien de plus normal.
Du point de vue de cet entêté qu’elle avait eu la douce folie d’épouser, ils étaient toujours mariés… et leur séparation, rien de plus qu’un vulgaire caprice qu’il avait la largesse de tolérer.
- Il attend que ça me passe, que je lui revienne... pour un jour, sans doute, me quitter, lui !
- Tu exagères ! C’est...
Exagérer ? Que savait-il, lui, gamin présomptueux, des passions qui agitent certains êtres ? Gabriel était l’un de ces hommes qui se disent amoureux mais qui ne savent pas aimer… qui aiment très fort, mais suivant leur propre conception de ce sentiment…. Pas ainsi qu’elle concevait l’amour, pas comme elle l’avait souhaité. C'était tellement compliqué !
Quelle idée David se faisait-il d’elle ? Comment lui expliquer, tout lui dire sans le heurter, sans ombrer l’image qu’il avait d’elle ?
Gabriel, avait été… était toujours ! un amant merveilleux, qu’elle n’avait jamais su repousser totalement et qui la connaissait mieux que quiconque.
S’approcher de lui ?
Pas question de prendre un tel risque uniquement pour tester sa vulnérabilité sur ce plan-là ! Autant sonner à sa porte avec armes et bagages à ses pieds, deux coupes de champagne dans les mains, et en tenue d’Ève !
- Un peu de courage ! Après neuf ans de séparation...
- Pas vraiment...
- Comment cela ? Ne me dis pas que... après votre divorce ?
- Je dois avouer, que jusqu'à… il y a quelques semaines...
- Julie !
- Ben quoi ! C’était Noël… et les vacances... j’ai un peu perdu la tête. Et… et… c’était Gabriel ! Pas un inconnu qui passait par là !
- Tu affirmes souhaiter le voir cesser de te poursuivre, et tu entretiens un mariage en… en pointillés ! Vous me faites penser à deux voyageurs qui s’accordent des escales communes. Je crois surtout que tu ne sais pas ce que tu veux !
- Merci ! Crois-tu que ce soit facile pour moi ! C’était le seul aspect positif de notre union. Et pas qu’un peu ! Mais, je te jure que depuis je l’évite plus que la peste.
- Trouve-toi un autre compagnon !
Simple comme bonjour ! Aussi peu compliqué que passer une petite annonce du style « Femme, cherche homme, commode à vivre, et capable de lui en faire refuser un autre ».
Pour qui David la prenait-il ? Elle n’avait pas épousé Gabriel sur un coup de tête. Elle en avait été follement éprise et ne l’avait fui que parce qu’il l’étouffait.
- Pour accourir au premier claquement de doigts ?
- David !
Lui aussi était donc incapable de la comprendre !
Après s’être retrouvée seule, tous ces défauts lui avaient semblé, quelquefois, sinon insignifiants, du moins quasi supportables.
Assez pour qu’elle le regrettât, lui.
Alors, lorsque la solitude devenait trop pesante, les nuits trop froides, quand le silence rugissait d’angoisse... elle n’avait plus la force de dire non.
Un autre que lui ?
À quoi bon ! Avec Gabriel, elle savait comment s’y prendre. De toute façon, il ne le permettrait pas !
- J’ai essayé, tu sais, mais...
- Si je m’attendais... Alors, s’il nous surprenait, ici… ensemble et…
- Dégonflé ! Je ne pense pas qu’il condescende à t’agresser physiquement. À son avis, tu es bien trop jeune pour représenter une réelle menace. À la rigueur, il pourrait te considérer tel un jouet que je serais tentée de m’offrir, ou une distraction qu’il aurait la libéralité de m’autoriser. En revanche, s’il estimait sérieusement que tu comptes un tant soit peu pour moi, il ferait tout pour te diminuer à mes yeux, et te faire sentir le poids de sa supposée supériorité.
- Merci bien ! Si ton mari se montre aussi blessant que toi, je comprends que tu aies pris le large.
- Mon ex ! David ! Tu n’as aucune raison de te fâcher, je n’ai fait que t’expliquer le cheminement de son raisonnement.
- Je vais chercher ton vestiaire. Nous partons immédiatement, cela nous évitera une rencontre déplaisante.