- Elles ont pour nom Porte d’Aval et Manneporte. Alors, l’endroit vous plaît ?
- Il est... extraordinaire ! Il me rappelle une autre baie...
- Qui ressemblerait à celle-ci ? Impossible ! Nos côtes sont uniques au monde.
- Vous vivez dans cette région ?
- Je ne m’en éloigne jamais longtemps... J’y suis né... Attention, ne vous approchez pas trop du bord, c’est dangereux.
- Et Rose ? Pensez-vous qu’elle ne risque rien, que nous pouvons la laisser un moment ? Elle a besoin de se retrouver seule.
- Il suffit de ne pas la perdre de vue... et respecter sa soif de solitude. Serait-ce une sorte de… de pèlerinage pour elle ?
- Non, elle n’est jamais venue ici. Disons que c’est… une façon de donner une nouvelle dimension à des souvenirs.
- Et pour vous ?
- Moi ?
Seulement quelques mots, et une falaise se dessina, qui se dressa, émergeant, presque menaçante, d’une mémoire assoupie. Et Claire frissonna. Un voile de tulle blanc, deux alliances, livrés au vent, emportés très loin... Tout lui revint... et elle ne le voulait pas... plus jamais... Terminé.
- Rien d’important, s’efforça-t-elle d’articuler. Je l’accompagne, je dois veiller sur elle, c’est tout. Alors vous êtes né ici...
- En plein cœur de l’océan... avec quelques jours d’avance sur la date prévue, bien trop pressé en tout cas pour attendre le navire qui devait ramener ma mère à terre. Et par une nuit de tempête... J’aime ce pays.
- Ça se voit...
- À ce point ?
- Oui, dans votre façon de... de le respirer, de le regarder.
- Si vous y restez assez longtemps, vous l’aimerez vous aussi.
- Nous ne faisons que passer...
Seulement, s’inquiéta soudain Yann ? Combien de temps devant lui, combien d’heures ? En aura-t-il assez pour éveiller en elle la même attirance qu’il ressentait, lui... pour qu’elle pose sur lui un autre regard que celui qu’elle laissait glisser autour d’eux ? Et où allait-elle ? Jusqu’où allait-il devoir la suivre, la poursuivre ?
- Votre véhicule, c’est une belle machine.
- Mes amis l’appellent « la folie noire »... Mais, pour l’heure, elle est en mauvaise posture.
- Beaucoup de dégâts ?
- Non, un peu de tôle froissée... juste ce qu’il faut pour menacer une roue... et du temps de perdu surtout pour la remettre en état.
- Vous rouliez trop vite ?
- Pas du tout. C’est la faute à un lapin.
- Un... quoi ?
Il aimait la regarder rire et s’appliqua à rendre l’anecdote distrayante
- Une petite bête avec de grandes oreilles, qui a choisi le moment où je passais pour traverser la route. Et...
- Vous l’avez évité ?
- C’était un petit futé, d’ailleurs, il court encore, et moi pas.
- Tant mieux !
- Ce n’est pas gentil de prendre son parti contre moi aussi ouvertement. Qui est la véritable victime dans cette affaire ?
- Je suis navrée pour vous, mais... c’est si drôle. J’ai déjà vu votre auto et je l’ai comparée à un fauve, alors la savoir terrassée par un pacifique lapin, j’ai trouvé l’image amusante.
- Ce n’est rien, il n’y a pas eu de mal, ni pour lui, ni pour moi. Bien mieux, cet incident m’a permis de vous rencontrer. Je vous ai remarquée aussi, là-bas...
- Où ? À Gisors ?
- Oui… J’ai même failli m’arrêter.
- Vous avez bien fait de continuer.
Claire retrouva d’instinct le ton froid, un peu ironique, qu’elle adoptait avec ceux qui pourraient tenter de troubler l’ordonnance tranquille de sa vie.
- En revanche, lorsque vous m’avez rattrapé, je n’ai pas pu résister.
- Vous nous suiviez donc vraiment ?
- Vous l’avez quand même observé !
- Pas moi... Rose... J’ai eu du mal à la convaincre du contraire. Vous avez pourtant changé de direction.
- Mon côté raisonnable qui a repris le dessus.
Puis une impulsion incontrôlable, le besoin de la rejoindre, un demi-tour et... il ne saurait dire où il les avait perdues et il avait pratiquement renoncé quand Jeannot lapin avait surgi devant lui.
- Je vois… murmura Claire. Et c’était une erreur de...
- Pas du tout puisque vous êtes là.
Claire recula d’un pas, semblant ignorer l’intonation plus chaude, et s’éloigna, regard dur, appelant Moustache qui courait comme un fou après tout ce qui bougeait autour de lui. Encore et toujours, elle n’en finira donc jamais de lutter, un homme, un autre...lui et ses pareils... Elle ne voulait plus avoir à faire avec eux.
- Je veux dire... reprit-elle, froidement, que vous n’auriez jamais dû rebrousser chemin... vous n’avez rien à y gagner, bien au contraire. Vous vous leurrez complètement.
- Vous n’êtes pas mariée, ni fiancée... votre amie vous a trahie, et vous ne portez pas d’anneau... Libre comme l’air, je le sais, je le sens... j’en suis certain, il ne peut en être autrement...
- Et alors ? C’est une situation qui me convient.
- Personne ne vous attend ailleurs, vraiment ?
- Et sans envie d’y changer quoi que ce soit. Vous allez toujours aussi vite ?
- Non, ce n’est pas habituel pour moi.
- Bien sûr ! C’était une question idiote...
- Claire... c’est très sérieux, vous savez... et j’en suis le premier surpris. Mais vous me poursuivez depuis... Paris...
- Paris ? Vous exagérez...
- Le Pont d’Arcole, vendredi soir... vous y étiez, ne dites pas le contraire, je ne vous croirais pas. Ensuite Gisors... et j’ai l’impression de vous connaître... et de vous attendre depuis toujours...
- Vous n’avez rien trouvé de mieux que ces arguments d’une platitude banale... Ainsi donc, je devrais considérer vous être destinée à cause d’un malheureux hasard !
- Non, en effet... Et vous avez raison, je suis allé trop vite, j’ai été ridicule d’imaginer que... Mais ne vous inquiétez pas, je saurai m’en remettre. Voilà votre amie qui revient vers nous.
- Nous allons repartir, dès que possible. Monsieur Guerec...
- Yann ! Appelez-moi Yann. Concédez-moi au moins cela ! Monsieur ! J’ai l’impression que vous vous adressez à mon grand-père. Alors, mademoiselle Briand, comment trouvez-vous les lieux ?
- Splendides ! Claire, tu m’as offert tout mon passé. Mon Loïc, il m’a tellement parlé de son Havre natal et surtout de ces falaises, il m’avait promis de m’y emmener un jour. Alors, si tu savais... c’est tant pour moi.
- Venez, Rose, nous devons partir. Monsieur Guerec doit s’occuper de ses affaires maintenant. Mais nous reviendrons, bientôt, je vous le promets. Vous vous rappelez, nous sommes en vacances et demain nous appartient. Venez et ne pleurez pas, je vais finir par me sentir coupable.
Le temps de faire obéir son chien, de cajoler Mâtine qui semblait enfin revenir à de meilleurs sentiments, de regagner la nationale.
Claire se tenait à distance, absorbée en apparence par la conduite, ne se mêlant en rien à la conversation à bâtons rompus entre Rose, tournée vers l’arrière, et Yann, appuyé à son siège. Tout près... Trop près ! Elle respirait son odeur, recevait le son de sa voix à quelques centimètres de son oreille, sentait ses cheveux frémir à son souffle. Combien de chemin avant un garage ? Et elle, sotte, inconsciente, pourquoi lui avoir proposé de le conduire jusqu’au Havre !
Après tout, il n’y en aura pas pour très longtemps et, une fois là-bas, il l’oubliera... il passera à une autre... lui aussi, comme Thomas. Elle ne voulait pas y penser. Plus jamais.
- Où allez-vous exactement ? Demanda soudain, Yann. Vous parliez de vacances.
Elle voudrait qu’il se taise, et oublier sa présence. Où ? Il voulait savoir où ? Et elle se raidit en réalisant la portée de cette dernière question.
- Sur une île ! Répondait complaisamment Rose. Claire, dis-moi, j’ai oublié le nom.
- Ouessant. Lâcha-t-elle à contre cœur.
- L’île d’Ouessant ! Voilà qui est... inattendu. C’est un endroit merveilleux. Quand y serez-vous ?
- Notre passage est prévu lundi, précisa Claire. Nous déciderons sur place si nous y restons ou pas. Ajouta-t-elle très vite.
- Ne pas rester ? S’écria Rose, visiblement surprise. Mais, Claire, tu as parlé de...
- Nous verrons, Rose, là où ailleurs... quelle importance ? Nous approchons d’une station-service, et il me semble voir un atelier. Monsieur Guerec, pendant que vous vous renseignerez, je ferai le plein d’essence et nous attendrons votre décision pour reprendre la route du Havre.
Elle s’arrêta devant la pompe, pressée qu’il sorte de la voiture... qu’il les laisse... un temps... celui de recouvrer un semblant de calme.
Il ne représentait aucun danger pour elle, elle avait toujours su se préserver, il était comme les autres, et elle avait appris, tout au long des dernières années, comment les tenir à distance.
- Que t’arrive-t-il Claire ? S’enquit Rose aussitôt que Yann les eut quittées. Es-tu contrariée ? Tu as repris ta voix des mauvais jours.
- J’ai hâte de nous séparer de cet individu, et je regrette, surtout, de lui avoir dévoilé notre destination.
- Oh. Vraiment ? Tu as raison, et il est très séduisant... bien plus...
- Vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez, Rose... Au fond, nous ignorons tout de lui.
- Toi, certainement, car tu n’as rien écouté de ce qu’il m’a raconté. Il me paraît tout à fait convenable... un peu sérieux parfois, mais très plaisant.
- Sérieux ? Lui ! Au point de se lancer derrière nous pour obéir à un caprice !
- Nous ? Tu me flattes, je croyais que c’était seulement pour toi. Ça va, pas de regard furibond ! Tu sais, je connais les êtres, et je suis certaine que, derrière ses attitudes décontractées, Yann est un homme solide, sur qui on peut compter...
- Et vous avez compris cela, en aussi peu de temps !
- Je ne me trompe jamais, et après tout, il nous suivait bien.
- Vous êtes adorable, Rose, mais, il n’est pas question de me laisser entraîner dans... dans une quelconque aventure.
- C’est déjà commencé.
- Quoi donc ?
- Tu verras bien, tu as encore beaucoup à apprendre. Le voilà !
Claire se tourna vers la silhouette qui approchait. En Jeans, et un pull noir à col roulé qui faisait plus claires les pupilles d’ambre gris. Qu’il était grand ! Et fort, mais d’une force tranquille et sereine qui émanait du moindre de ses gestes... dans la carrure, la largeur harmonieuse des épaules, dans la démarche également... comme si la vie lui appartenait, comme si rien ne pouvait lui être obstacle insurmontable. Et elle frissonna, sous les yeux qui accrochèrent les siens, et elle lutta pour contrôler la panique qui la gagnait, ne comprenant pas ce qui l’éveillait... Sinon la stupeur qui s’installait sur le visage de Yann... qui la dévisageait comme s’il la voyait pour la première fois... ou alors...
Sa démarche ? Presque familière... celle d’une ombre... issue d’un mauvais rêve qui hantait ses nuits... toutes ses nuits...
Lui ? Non... cela ne pouvait être ! Et pourtant... elle se raidit, parce qu’il ralentissait l’allure, parce qu’elle lisait une interrogation dans le regard soudain plus sombre et parce qu’elle devinait, en lui, le retour d’une image du passé.
- Claire, qu’as-tu ?
Un cauchemar, celui qui la tourmentait depuis quatre ans. Elle ne pouvait rester là ! Il lui fallait fuir ! Encore et aller plus loin... Fuir une erreur qui n’en finira jamais de la poursuivre... jamais !
- J’ai déjà rencontré cet homme, Rose, avoua-t-elle, gorge nouée. Et, à cette occasion, il n’était en rien heureux de me trouver sur sa route. Il a deux enfants, deux petits êtres fragiles que j’ai failli tuer dans un moment d’égarement, et... il m’a reconnue... et... j’ai si peur.
- Calme-toi, tu vas tout m’expliquer, lentement... mais... Claire, tu trembles !
La jeune femme ferma les yeux, tentée de se laisser aller, de ne plus lutter contre la lassitude qui l’envahissait. À quoi bon ? L’heure était venue et il lui fallait bien payer !
Payer quoi ? Elle n’avait rien commis d’irréparable et depuis n’avait jamais pu gommer sa honte, effacer sa lâcheté.
Elle n’aspirait qu’à se réfugier dans l’inconscience, disparaître, et ne pouvait rien d’autre qu’attendre, mains moites, sans aucune réaction pour retenir son amie qui abandonnait son siège, pour l’empêcher de se précipiter, ignorante, vers la cause de son angoisse.
Les années à s’endurcir, à mener une bataille sans merci contre elle-même, sans s’accorder le moindre répit, le plus petit relâchement, et l’acharnement démesuré pour se construire une vie ailleurs, détachée de son passé, de ceux qu’elle avait volontairement laissés derrière elle...
Tout cela, éclaté, envolé, uniquement de se trouver confrontée à cet homme. Elle ne leur avait rien fait, elle ne leur avait occasionné aucune blessure... et la peur s’oubliait... avec le temps, elle finissait par s’atténuer, par se dissoudre dans la mémoire... Pourquoi jamais en elle ?
Était-ce seulement Yann qu’elle craignait, ou bien avait-elle focalisé sur l’incident qui les avait mis face-à-face, hier, les craintes, le mal vivre, les hantises qu’elle devait à Thomas, aux blessures qu’elle dissimulait, au point de ne retenir, de n’entretenir que ce souvenir parmi tous ceux qui se rattachaient à cette maudite période de sa vie. Elle sombrait dans l’absurde, l’incohérent ! Et elle n’avait aucun désir de l’affronter, ni surtout la force. Pour dire quoi ? Qu’elle regrettait sa fuite ? Laquelle ? Celle qu’elle conduisait sans faiblesse depuis son départ d’Auriol ? Celle qui l’avait soustraite à sa colère ? La même au bout du compte... n’était-ce pas ce jour-là qu’elle avait commencé à fuir ?
Et depuis, elle n’avait su faire que cela. Pas devant ses responsabilités... elle avait tellement assumé, jusqu'à user ses forces pour honorer les engagements pris par d’autres... et ils lui avaient tant pris... tous... Mais devant la vie comme devant lui... pour ne plus se laisser prendre, ne plus être vulnérable. Elle devait se l’avouer... Lâche... seulement lâche...
Elle devait se ressaisir, quitter le véhicule et marcher, respirer, discipliner son esprit comme elle commandait à ses membres raidis par la tension qui l’oppressait. Pour encore reculer un affrontement inévitable.
Et Rose qui pressait Yann, le poussait presque.
- Venez vite, c’est Claire, je crois qu’elle n’est pas bien.
- Ça va aller, Rose, ne vous inquiétez pas.
- Non, vous dis-je ! Elle a peur ! De… Oh je n’y ai compris goutte ! C’est affreux ! Je ne l’ai jamais vue ainsi. Quelqu’un, je ne sais qui, l’a subitement effrayée et…
- Moi… C’était moi... Voyez-vous, expliqua Yann calmement, si je ne fais pas erreur, elle et moi, nous nous sommes déjà rencontrés.
- Vous ? Comment pourriez-vous… non ! Elle a parlé également d’enfants qu’elle a failli... ha ! Je ne sais plus ! Elle a évoqué un accident, dans son Midi natal et...
- C’est cela, près de Marseille, et j’y étais avec mes neveux. En fait, ce n’était qu’un banal incident qui était sorti de ma mémoire... et qui m’est revenu, à cause de l’expression sur son visage, il y a un instant, et celle de ses yeux ! Savez-vous que je n’ai jamais pu oublier ses yeux ?
- Ses yeux ? De quoi… Oh, s’écria Rose, regardez ! Mais que fait-elle ? Elle s’en va !
- Mais non ! Où voudriez-vous qu’elle aille ?
- Votre logique m’agace, Yann ! Il faut la ramener.
- J’y cours ! Et vous, détendez-vous et attendez-nous, tout se passera bien !
Abandonnant Rose à ses interrogations, Yann se dirigea sans hâte vers Claire, de la même allure nonchalante qu’il aurait à retrouver une vieille connaissance, sans l’interpeller pour chercher à la retenir, se contentant, souriant, d’afficher un regard amical l’engageant à dissiper toute crainte.
Et ainsi, jusqu’à l’arbre ancré à la lisière de la route contre lequel elle appuyait sa détresse, qu’elle ne quitta pas lorsque Yann, à son tour, s’y adossa, silencieux, lui laissant l’initiative.
Ils se tinrent ainsi, côte à côte, telles deux sentinelles figées dans l’observation des flux et reflux mécaniques qui vrombissaient sur l’asphalte, leurs yeux se partageant équitablement et sans jamais se heurter, un amont et un aval nettement séparés par une frontière invisible tacitement décrétée zone neutre.
- Vous m’avez reconnue, n’est ce pas ? Lâcha finalement Claire dans un murmure.
- Ben… Oui ! Acquiesça Yann, d’un ton léger.
- Je… je suis désolée de…
- De quoi ? Tout ceci est amusant au fond ! Vous, déjà sur une route de Provence, vous, encore, ici ! Je vais finir par croire au destin et en remercier le ciel !
- Ne vous moquez pas de moi, Yann ! Je suis vraiment navrée, de ce qui s’est passé hier. Je n’aurais pas dû partir.
- Peut-être, mais aujourd’hui, cela n’a plus d’importance. J’avais oublié, Claire...
- Jusqu'à ma lâcheté ? Combien j’ai été méprisable ?
- N’exagérons rien. Je crois que, autant qu’il m’en souvienne, j’étais hors de moi et plutôt agressif. J’ai dû vous causer une belle frayeur.
- Et celle que j’ai apportée à vos enfants ?
Yann, se tourna vers elle, un peu étonné. Comment pouvait-elle garder cela en elle, telle une blessure vive, encore aujourd’hui ? Et par quels moyens lui faire admettre que la rage qui l’habitait ce jour-là, n’était pas uniquement dirigée contre elle ? En d’autres circonstances, il ne se serait pas même arrêté.
- Pas les miens, reprit-il, ceux de ma sœur. Elle et son époux... Voyez-vous, ils sont morts dans un accident. Pas loin de ce carrefour où nos routes se sont croisées. Vous n’aviez rien de bien méchant à vous reprocher car vous aviez réagi suffisamment tôt pour ne pas vraiment me gêner. En revanche, moi, poussé par cette haine qui m’habitait à l’époque, j’ai cédé à la tentation de vous faire payer la faute d’un autre. En fait, de nous deux, ce fut moi le plus coupable. Rassurée ?
- Ce n’est pas aussi simple.
Non, approuva Yann, in petto. Pas vraiment... mais pas pour la raison qu’elle imaginait. Elle l’avait poursuivi, longtemps. Son corps ployé sous la douleur. Ou la terreur ? Tellement fragile dans les plis froissés d’une longue robe blanche, une main fine crispée sur sa gorge comme si elle voulait en arracher un cri... ou l’y retenir... et l’autre tendue devant elle... dérisoire barrière élevée entre eux... Et en elle une détresse telle qu’il lui était arrivé désirer revenir en arrière... reprendre à la première seconde... et... ses yeux... pourquoi n’avait-il jamais pu oublier ses yeux ? Etait-ce là, l’explication de l’attirance qu’il ressentait pour elle ? De cette attente qu’il portait en lui depuis des années, lui faisant paraître les femmes qui croisaient sa vie, fades et ternes.
Déjà à Paris, peut-être l’avait-il pressentie dans la silhouette qu’il avait caressée d’un regard... et qui avait emballé son cœur d’ordinaire raisonnable... Et à Gisors, sans doute l’avait-il reconnue, inconsciemment...
- Simple ? Répéta-t-il doucement… Non, et pour aucun de nous deux, je crois. Savez-vous que j’ai souvent regretté mon attitude de ce jour-là ?
- Vous ?
- Oui, pour m’être laissé stupidement aveugler par la colère alors que vous méritiez sans doute davantage d’indulgence ! Autant, pour le moins, que j’en ai montrée pour... pour le lapin de tantôt !
- Le lapin ? Oh... Yann !
- Voilà qui est mieux ! Je suis heureux de vous voir sourire... Ça ira maintenant ?
- Oui, je crois. Où est Rose ? Nous devons partir.
- Nous allons reprendre la route. Mes neveux m’attendent au Havre, et, si vous le désirez, vous pourrez les voir. Je vais conduire, d’accord ?
- Vous n’avez plus confiance ? Une punition ?
- Non, uniquement pour vous permettre de vous ressaisir, je vous rendrai les commandes dès que vous le demanderez.
- Ha…
- Et puis, pour vous remercier de votre compagnie, à toutes les deux, le moins que je puisse faire c’est de vous inviter à dîner.
- Pas la peine, Yann. C’est gentil, mais...
- En gage de paix entre nous !
- Alors, j’aurais mauvaise grâce à refuser.
Elle lui offrit un sourire à peine esquissé, sans plus, et ne put retenir un mouvement de recul pour éviter la main que Yann avançait vers son bras, rejetant ainsi le geste anodin d’un homme attentionné, courtois, n’ayant d’autre but que celui de la guider vers la voiture. Ce qui le surprit, le blessa également, parce que, il devina qu’en agissant ainsi, elle lui décrétait fermement être réticente à toute relation entre eux, même simplement amicale.
Yann, cheminant songeur près de la jeune femme, fronça les sourcils. Sur les falaises, déjà, elle avait eu cette attitude fuyante. Pourtant, elle s’était montrée chaleureuse et attentive tout au début de leur rencontre ! Et il réalisa subitement que c’était avant qu’il ne dévoile son intérêt pour elle !
Ce qui le rasséréna, alors qu’il se persuadait que s’il était trop tôt encore pour trouver en elle l’écho de ce qu’il ressentait, lui, elle devrait bien finir par se détendre, par se rendre compte qu’il existait ! À rien ne lui servirait de la presser, il avait du temps devant lui ! D’ailleurs, il lui restait un atout à abattre dans cette partie serrée qui les opposait. Une carte maîtresse à laquelle Claire « risque-tout » ne s’attendait pas.
Elle ne le savait pas, mais en se dirigeant vers Ouessant, c’était lui qu’elle rejoignait. Et dans « son » île, dans sa forteresse de pierre et de granit ancrée en pleine mer d’Iroise, aussi difficile à quitter qu’à accoster, elle ne pourra pas se perdre... ni lui échapper !
Et il frémit d’allégresse. Que les vents soufflent, que les remous s’en donnent à cœur joie, que les récifs dressent leurs barrières incontournables, que la terre, les eaux, le ciel unissent leurs efforts jusqu'à faire reculer les Guerriers valeureux[1] ! Que nul n’ose s’aventurer à aborder son domaine. Tant pis pour les liaisons quotidiennes avec le continent, tant pis pour le ravitaillement... lui, il savourait déjà les émois d’une attente ! Avec un peu de chance... Mais ils étaient déjà près de l’automobile de Claire où une petite souris grisonnante s’impatientait.
- Rose, la taquina Yann, déridez vite ce joli front ! Voyez ! Tout est arrangé et nous allons reprendre la route !
- Ha ! s’exclama Rose, rassurée. Tant mieux ! Alors je m’installe derrière où je pourrais m’occuper de ces deux peluches animées.
- Non ! Pas question, s’écria Claire, je vais bien et…
- Et pour une fois, tu vas obéir sans discuter ! L’interrompit son amie. Tu seras mieux devant qu’à l’arrière, avec un demi Saint Bernard et une princesse drapée dans sa dignité outragée. D’ailleurs, vous deux, continua-t-elle sur le même ton grondeur à l’intention des deux compères à poils, tenez-vous tranquilles ! Nous avons d’autres chats à fouetter que... Hoooo ! Pardon Mâtine ! Tu sais bien que cela ne s’adressait pas à toi ! Alors, Yann ! Nous partons, oui ou non ?
[1] Surnom donné aux marins qui sillonnent ces eaux périlleuses.