Ouessant ! L’île était à portée de vue... Elles approchaient... encore quelques minutes, et elles y débarqueront... enfin !
Se tenant à l’abri des lambeaux d’océan que l’étrave du navire arrachait aux vagues furieuses et rugissantes, Rose observait la gracile silhouette qui se découpait sur fond de ciel d’orage et d’eaux assombries de colère pareille à une fragile figure de proue tendue en offrande à un Neptune impitoyable.
Celle de Claire qui n’avait pas bougé d’un pouce depuis leur départ du Conquet, pas même durant leur escale à Molène, sourde à toute recommandation de prudence...
Malgré son expérience des difficultés qui empoisonnent une vie, Rose ne sait plus que faire, et ne cesse de s’interroger sur les raisons de cette fuite... Car c’en est une ! Une attitude qui ne ressemble en rien à une jeune femme qu’elle a toujours connue solitaire mais aussi décidée et obstinée.
À cause d’un mariage qui ne s’est pas fait ? Vu l’énergumène décrit dans la demi obscurité de leur chambre d’hôtel, il est heureux que leur histoire se soit achevée ainsi ! Une vie entière avec un individu pareil ? La pauvre petite n’y aurait pas résisté !
Mais si Claire s’en croit libérée, elle se trompe... Trop de silences... elle n’a pas tout dit... elle porte en elle trop de douleur et de rancune pour les avoir évacuées en quelques mots... Il est trop tôt... ou alors.... il y a autre chose... Ne pas la forcer... Des années à supporter, seule, un tel fardeau ! Et sa famille ? Elle n’en parle jamais.
« A choisir mes parents, je vous aurais choisie, vous. »... Y aurait-il si peu d’affection entre eux ? Et pourquoi s’en tenir autant éloignée ? Pourquoi redouter le moindre contact avec des inconnus ?
Il leur a fallu de longs mois, à tous, dans leur immeuble, à Paris, pour briser - et à peine - l’isolement dans lequel elle s’enfermait. Et seulement des personnes âgées... Rose s’en rend bien compte aujourd’hui... Pas de jeunesse dans les escaliers, pas d’homme... pas une fois... personne n’a jamais été admis entre les murs de l’appartement de Claire. En dehors d’elle... Très souvent, elle a été choquée par la sécheresse de ton que Claire adopte devant un nouveau visage. Au début de leur relation, la même indifférence.
Jusqu'à l’arrivée de Moustache. Elle revoit l’expression inquiète de sa voisine de palier lui demandant de l’aide, enfin humaine devant une fragile boule de poils cause de tant d’angoisse. Elles se sont relayées, la nuit durant, pour réchauffer, tenter de nourrir, et maintenir en vie un fantôme de chien, jusqu'à pouvoir le conduire chez un vétérinaire. Elles ont préparé les biberons, elles l’ont veillé, et elles ont reçu le premier coup de langue, le premier regard, ensemble. Depuis, leur affection n’a cessé de grandir, et Rose confierait sa vie à Claire... elle voudrait surtout lui en redonner le goût. Mais pour cela, il faudrait qu’elle rencontre des jeunes gens de son âge, tel que Yann... Ah, celui-là ! Elle ne le supposait pas maladroit, et pourtant...
Ils ont dîné, et conversé surtout... et ri aussi... Une soirée très agréable, durant laquelle Claire s’est montrée diserte, détendue et avenante comme elle ne l’a jamais été avec quiconque auparavant, le regard lumineux, sans manifester la moindre hâte d’abréger l’instant, et les joues roses... D’émotion, ou bien, tout bonnement, à cause de la chaleur de l’âtre près de leur table ? Comment savoir ! Pas grâce à ce grand dadais, en tout cas ! Car il n’a rien tenté, pas la plus petite approche. Un adorable décor de chandelles romantiques, des mets délicats, un vin grisant et de la musique... Ah, cette musique... un rêve ! Que lui fallait-il de plus ? Si encore il l’avait invitée à danser ! Mais non ! Il s’est contenté de rester là, à la dévorer des yeux. Imaginait-il disposer de l’éternité pour la séduire ? Ignorait-il que le temps lui était compté ?
Ces jeunes étourneaux ! Quand apprendront-ils qu’il faut prendre le plaisir à pleines mains, dès qu’il se présente ? Que le bonheur est souvent éphémère, et pour cela ne jamais le bouder...
Loïc ! Son Loïc... comme il a su la captiver ! Un regard, un seul, et elle a compris qu’il lui était destiné. Où sont passés les hommes d’antan ?
Et elle-même, pourquoi, sous un prétexte quelconque, ne les a-t-elle pas laissés seuls ! Quelle idiote de ne pas y avoir songé avant!
Rien n’a duré d’ailleurs. Quelques minutes de route ont suffi à Claire pour se ressaisir, et s’isoler dans sa forteresse.
Redevenue tout à fait elle-même, elle a repris le volant dès leur arrivée devant la pension qui accueille les neveux de Yann, pour s’en éloigner très vite, avant que ce dernier n’en ait passé la porte, et sans un signe d’adieu !
Pas moyen de l’en empêcher !
Et l’extravagante consigne interdisant au réceptionniste de l’hôtel de dévoiler leur présence en cas d’appel téléphonique ! D’où lui viennent de telles idées ? Une véritable paranoïa !
Leur départ, au matin, très tôt... Toujours aussi tendue, jetant des regards autour d’elle, comme si elle s’attendait à être suivie, épiée ou surprise.
Même attitude tout au long du dimanche au Mont-Saint-Michel, où, crispée par la hantise d’une peur secrète, elle a promené un visage fermé, fuyant devant Yann avec autant de détermination qu’elle en aurait montré pour distancer les âmes des habitants des villages de la forêt de Scissy engloutie par l’océan, lancées à ses trousses !
Jusqu'à très tard, dans leur chambre d’hôtel, où elle s’est enfin confiée.
Ce type ! Quel ignoble individu. S’il s’était uniquement contenté de déserter devant le maire et le curé ! S’il ne s’agissait que de cela... Un être méprisable, coupable du pire... d’un acte cruel et barbare... le plus abject qui soit... Un viol dans toute son horreur...
Ce... comment déjà ? Ah, oui !... ce Thomas... obtenir de force ce qu’il désirait, indifférent aux plaintes, à la souffrance... Quelle sorte d’homme peut agir ainsi ! Un animal... une bête féroce... un... pas de mot assez fort pour décrire le personnage... un... un salaud ! Voilà, c’est dit ! Et de la pire espèce...
Et Claire ! Pourquoi n’a-t-elle rien dénoncé ? Cela dépasse l’entendement ! Pourquoi a-t-elle accepté d’en subir davantage ? Et garder cela secret... toutes ces années !
Et désormais, comment la guérir de l’animosité, et de l’aversion, qu’elle éprouve pour les hommes en général ? Comment lui expliquer et lui prouver que tous ne sont pas comme ce monstre ?
Le pire ? Oui, elle a connu le pire. De quoi justifier amplement son « sauve-qui-peut » devant Yann. Trop de vigueur en lui, bien plus qu’il n’en faut pour effaroucher une jeune femme meurtrie, incapable de faire la différence entre une force qui ne sait que protéger et celle qui se veut aveugle et brutale.
Reste à éviter qu’elle repousse, à cause de cela, tout ce que l’avenir peut lui apporter de bon.
Et Rose ne sait comment s’y prendre...
Devant, tout à l’avant du bateau qui approche du débarcadère, Claire se tient, droite et raide, ignorant la présence immobile de Moustache à ses pieds, conscient sans doute de la détresse de sa maîtresse.
Et Rose a peur... Elle voudrait la voir se livrer sans souffrance et sans crainte... mais là...
Une première fissure à une carapace de froide impassibilité... des hésitations bousculées par des impatiences agacées et des absences rêveuses dissipées par des colères muselées ! Les signes évidents de défenses qui s’effritent... A cause de Yann ? Une rencontre trop brève, et lui... il ne peut pas déjà être amoureux au point de s’obstiner et... et de se lancer à sa poursuite ? Non, elle n’y croit pas !
Quel dommage ! Il lui plaisait bien. Tant pis, c’est trop tard pour lui. Elles, pour le moment, les voilà perdues dans un chaos d’eaux mugissantes. Quelle idée aussi ! Ouessant... Pourquoi pas la lune !
Et Claire qui se tourne vers elle... Seigneur, comment peut-elle résister aux assauts des vagues démentes ! Si elle pouvait affronter l’existence avec la même audace qu’elle affiche face aux éléments déchaînés de la nature !
Et qui lui fait signe de la rejoindre... Elle ? Pas question ! Elle aurait bonne mine cheveux dégoulinants d’eau salée !
Vivement que le trajet s’achève. L’Atlantique en cette saison ! Et dire qu’il va leur falloir de nouveau subir cela au retour.
Combien Brest, le Conquet et la terre ferme lui semblent loin. Inaccessibles !
Stiff est là... à quelques encablures... Elles ne vont pas tarder à se retrouver dans la maison de l’île. A l’abri... et elle se promet de tout faire pour aider sa jeune amie à aller jusqu’au bout, à vider complètement l’abcès qui l’empoisonne.
Oui, elle en est certaine, il y a bien plus encore.