Deux jours entiers que Claire abandonne Rose.
Elle se perd dans de longues errances au travers de champs livrés aux ronces et aux fougères, ou bien elle suit avec bonheur le chemin des Douaniers qui la guide du nord de l’île, de la pointe Cadoran, jusqu’aux abords du phare de Créac’h, où elle reste des heures à regarder les flots frapper le rivage. Un endroit singulier, tout en contrastes, balise de chèvrefeuille, d’arums, de roses et d’herbes folles, ancrée aux flots par de redoutables éperons de pierre, un morceau de terre posé sur l’océan... un univers suspendu au sommet de hautes falaises de granit... oublié entre marécages et cascades, entre ajoncs et bruyère, aux baies enclavées de minuscules plages de galets, de goémon ou de sable fin, aux eaux vertes et transparentes... ceinturé de côtes grises éclatées en masses aux formes étranges qui se dissimulent, sournoises et traîtresses, aux creux des vagues, ou se montrent parfois prévenantes au point d’accepter recevoir et porter le flambeau qui guide les navires vers la sécurité.
Et le vent ! Un seul souffle ? Non, plutôt une réunion de démons déchaînés, s’affrontant en hurlant de toutes leurs forces dans l’unique but de décourager et de briser le cœur des marins intrépides, dressant contre eux des murailles mouvantes, les poursuivant jusqu’au moindre abri, arrachant parfois à leurs mains adroites, la direction des fragiles esquifs qui les portent.
Un refuge ? Ici ? Autour d’elle, rien n’est épargné, tout est assailli, bousculé, déchiqueté. A son image. Elle s’y reconnaît, tant elle aime l’aspect sauvage de la nature, les moutons qui vont sans entrave, seulement agacés par Moustache qui court, l’oublie, lui revient, à en tomber d’épuisement, les petites maisons dont certaines si pittoresques, trapues, toutes ramassées sur elles-mêmes pour mieux faire front devant les attaques du ciel et de l’océan. Elle s’y confond au point de se livrer aux rugissements de ce dernier lancé à l’assaut des terres, de se laisser porter par lui, et puiser dans sa violence l’énergie qu’elle sent fuir d’elle.
Elle perd ses forces, ne retrouve pas un équilibre qu’elle a maintenu avec beaucoup de peine pour en arriver là où elle en est aujourd’hui... Sa situation qui, grâce à l’aisance financière qu’elle lui apporte, lui offre une totale indépendance... et son appartement, trop grand, trop cher au début, et où, désormais, elle aime tant se détendre. Tout ce qu’elle possède, elle ne le doit qu’à elle, sans aide aucune et au prix d’énormes sacrifices. Sans oublier la satisfaction d’avoir obtenu par elle-même, ce que d’autres femmes attendent des hommes. Elle ne veut leur être redevable en rien, ni se trouver en position d’infériorité devant eux. Jamais. Ne jamais plus devoir céder.
Seule ? En effet... ce qui la maintient à l’abri de leur désir et de leurs mensonges. Des brutes, des voleurs, des tricheurs... et elle ne veut rien qui lui vienne d’eux...
Rose doit s’inquiéter, encore une fois. Elle n’aime pas la savoir seule. Claire regrette presque de l’avoir emmenée. A cause de son humeur, le séjour risque de prendre une allure de corvée. Elle doit se débarrasser de toute cette amertume. Se forcer à sourire. Son amie n’est coupable de rien. Bien au contraire, sa présence lui rend la vie plus douce. Trop, sans doute. Son affection, ses attentions, sa gentillesse, tout cela la fait plus vulnérable, l’oblige à se laisser aller, à se livrer. Ses premiers mots, à Brest... dans leur chambre... elle les a regrettés sitôt prononcés. Elle s’en veut de s’être ainsi dévoilée, et se sent plus fragile depuis. Comme si, de les garder en elle, ils faisaient partie d’une armure. Son armure.
Plus bas, deux enfants jouent. Encore ces gosses.... Hier déjà, ils traînaient là, sans surveillance. Moustache les a adoptés, et quelquefois, il l’abandonne pour eux. Trop douloureux de les regarder courir, vivre si fort. Elle devine leurs rires, leurs cris, leurs appels. Parfois le vent les lui porte, mêlés aux jappements du chien.
Elle descend vers eux, il est temps de récupérer un cabot infidèle, et de revenir près de Rose.
En la voyant approcher, les deux petites silhouettes interrompent leurs courses, se tiennent toutes droites, chacune d’un côté de Moustache, assis langue pendante, truffe noire, yeux invisibles sous un rideau de mèches chocolat noir.
Deux casques dorés de boucles courtes et rebelles, même regard couleur d’eau profonde... pas la teinte opaque de l’océan... celle des calanques de sa Méditerranée quand le soleil s’y noie et les illumine... des joues rondes et roses maculées de poussière, et statures jumelles. Même voix, pour la saluer et rappeler le chien qui les délaisse pour retrouver sa maîtresse.
Claire se penche, laisse ses doigts s’égarer dans la toison laineuse, et sourit aux deux frimousses.
- Bonjour, je vous présente Moustache, il n’a pas pu vous donner son nom tout seul, j’ai oublié de lui apprendre à parler. Et moi... je m’appelle Claire.
- Tu es belle, quand je serai grande, je te ressemblerai.
- Oh ! C’est vrai ? Merci, mais à mon avis tu es bien plus jolie déjà.
- Tu crois ? Pourtant mon oncle dit que je ressemble à un petit hérisson.
- Sans doute à cause de tes cheveux emmêlés par le vent. C’est très beau un hérisson aussi, tu sais.
- Marie, on ne doit pas parler aux inconnus.
- Tu ne connais pas le chien et tu lui parles bien toi !
Leur oncle ? Des jumeaux, leur ressemblance est trop forte pour qu’il en soit autrement, leur âge également... et ce prénom de Marie ?
- Ton oncle ? Marie ? Tu t’appelles Marie ?
- Oui, et mon frère, il...
- Michel, je parie que son prénom est Michel !
- Marie, viens, je te dis qu’il faut pas lui causer, c’est une sorcière.
Si Claire en avait les pouvoirs elle saurait bien contre qui les diriger. Pas totalement certaine, alimentant un dernier doute, s’y accrochant de toutes ses forces, pas lui... pas Yann, pas ici.
- Pourquoi une sorcière ? Les fées sont tellement plus gentilles. Ai-je donc l’air si méchant ?
- Oh. Non ! Justement... Et puis... on ne sait pas qui tu es.
- Et pourtant, je crois connaître votre oncle. Il s’agit de Yann Guerec, n’est-ce pas ?
- Comment tu le sais ? Tu l’as rencontré à terre ?
- Oui, c’est ça... à terre... Il est vrai, qu’ici, on peut imaginer se trouver sur un merveilleux navire. En fait, j’ai conduit Yann au Havre... et vous, vous habitez sur l’île ?
- Nous n’y venons qu’aux vacances, mais oncle Yann vit ici. Sa maison est là-bas... juste au-dessus de la baie de Béninou... tu vois où ? J’ai compris... c’est toi qui l’as dépanné !
Elle n’entend plus rien... Sa maison ! Elle s’y est arrêtée, souvent... elle s’est assise sur le muret qui délimite un jardinet soigneusement entretenu, face à l’île Keller, pour y observer le ballet des mouettes et des goélands et s’étourdir sous leurs cris. À quelques centaines de mètres de celle de Clériac, jusque-là invisibles l’une pour l’autre, et soudain, pour Claire, trop présente, au point d’envahir l’horizon. Elle se redresse, se tourne vers le large. Ainsi donc, Yann demeure sur l’île, il savait qu’elles s’y rendaient et il n’a rien dit... Et depuis ? Elle ne l’a pas même aperçu. A moins qu’il ne se tienne volontairement à distance, ou que le hasard ne les ait pas encore rapprochés. Ou bien... ce serait trop beau.
- Est-il là... en ce moment ?
- Non, il s’occupe de récupérer son auto. Ça fait deux jours qu’il peste et grogne à cause de... de... j’sais pas qui !
- Michel ! Il ne faut pas parler de ça ! Dis, Claire, tu habites loin ?
- Non, pas très.
À quelle heure, le prochain bateau ? Trop tard pour ce soir, il va lui falloir patienter jusqu'à demain, prendre le temps de se calmer, de réunir leurs affaires... et décevoir Rose ?
- On peut venir avec toi ?
- Où cela ? Oh, oui, si vous voulez. Mais personne ne va vous chercher ?
- On ne doit rentrer qu’à cinq heures, on a encore le temps. Comme ça, on peut avoir Mousach...
- Moustache, comme les moustaches du hérisson. Je peux vous le laisser encore un peu, à condition que vous vous rapprochiez du phare, vous êtes trop près de la côte.
- Mais après, il va se perdre.
- Non, il retrouvera son chemin. Ne vous inquiétez pas. Mais si vous voulez m’accompagner, je peux vous offrir un bon goûter et vous présenter mes amies, Rose et Mâtine.
- Michel, on peut ?
- Oui, mais pas longtemps. Si on rentre après cinq heures, Dominique va nous attraper, il va se plaindre à oncle Yann et demain... pas de sortie !
- Je vous promets, à tous deux, de surveiller l’heure. Quand votre oncle doit-il revenir ?
- Demain, il sera là demain matin, et nous allons bien nous amuser avec lui. Pas vrai, Michel ?
- Si tu le dis ! On verra... mais avec la colère qu’il a, je ne sais pas.
Claire avance, à peine consciente de leur présence derrière elle, sourde à leurs rires alors qu’ils taquinent Moustache... Très loin d’eux, déjà sur le départ. Demain. Demain, il faudra avoir quitté l’île. À quelques pas des volets bleus... et elle réalise que les enfants se sont immobilisés, lui jettent des coups d’œil intrigués, parlent à voix basse, semblant partager le même étonnement, et se sourient, complices, sans pouvoir en définir la raison.
- Dis, c’est ici que tu habites ?
- Oui, pour le moment. Au fait, Michel, tu devrais en connaître le propriétaire, il m’a prêté sa maison pendant quelques jours.
- Evidemment que je connais, c’est... un vieux monsieur très gentil, pas vrai Marie ?
- Chut, Michel. Viens, regarde... Il y a quelqu’un là-bas.
Rose est sur le pas de la porte, abasourdie par le trio qui se présente à elle.
- Seigneur ! D’où sors-tu ces deux-là ! Regarde-moi ça ! Crottés jusqu’aux cheveux !
- Je suis ravie de vous présenter Marie et Michel.
- Marie et...
- Oui, la nièce et le neveu de Yann. Le monde est petit n’est-ce pas ? Que pouvons nous offrir à ces ogres affamés ?
- Yann ! Hé, halte-là ! Frottez bien vos pieds sur le paillasson ! Et ne courez pas dans la maison...
- Laissez-les jouer...
- Alors... Yann est sur l’île... Il n’en a pas parlé lorsque nous lui avons indiqué notre destination.
- Je sais. Ce n’est pas grave... Rien de bien important.
- Je comprends pourquoi il s’est montré si... c’est un...
Montré comment ? Qu’y a-t-il d’étonnant dans son comportement ? Pourquoi serait-il différent de tous ?
- Un quoi ? Quel que soit l’adjectif, je suis entièrement d’accord avec vous.
- Un coquin, bien plus futé que prévu. Ça ira ?
- J’attendais davantage de sévérité. Alors, Rose, pour ce goûter que faisons-nous ?
- Pauvre de moi, je viens de préparer une montagne de crêpes, ils ne vont rien me laisser !
- Tant mieux, je m’occupe du reste. Alors, vous deux, du chocolat, de la confiture ? Je crois qu’il y a aussi du sirop d’érable. Et un grand bol de lait chaud pour chacun.
Claire se laisse prendre à leurs grimaces, aime regarder leurs joues roses du vent du large, collantes de trop de gourmandise. Elle joue avec eux, perd sans remords au jeu de qui mangera le plus de crêpes, à celui de qui le plus vite. Les couve du regard pendant qu’ils tentent de séduire une Mâtine plus hautaine que jamais. Trop de monde pour elle. Trop d’inconnus à troubler encore et toujours la quiétude de son nouveau royaume. Elle n’arrivera donc jamais à trouver un semblant de paix sur cette île ! Claire rit de la voir s’éloigner, dédaigneuse, et eux, tout contrits.
Et les minutes s’effacent, se diluent dans un passé qu’ils ne peuvent retenir, il est temps de se séparer, de les laisser regagner un autre toit. Et comment rester sourde à la prière d’emmener Moustache, de prolonger leur plaisir ?
Seulement jusqu'à leur porte, une escorte pour la route. Il rentrera tout seul... ce n’est pas loin... pas assez pour qu’il se perde.
- On ne peut pas le garder cette nuit ?
- Marie, je suis navrée, je ne crois pas que...
- Dis oui, Claire, s’il te plaît. Rien que cette nuit. Nous sommes seuls avec Dominique, il ne nous laisse rien faire. Il a même fermé à clé la porte du bureau de Tonton Yann !
- Ça vaut mieux, tu ne crois pas, un bureau ce n’est pas pour les enfants.
- Oh, tu verras, pas celui-là. Alors, on peut ?
Un regard éperdu, vers Rose, de qui elle espère une aide, un conseil ou un soutien pour refuser d’accéder à une prière d’enfants. Elle ne sait que faire, ne pouvant se résoudre à leur occasionner une peine, si légère qu’elle soit.
- Laisse-le aller, Claire, une nuit passe vite.
- Mais, demain.
- Demain te le ramènera.
Justement, il revient demain. Déjà demain !
- Bien... c’est d’accord, les enfants, mais une nuit, juste cette nuit. Et vous lui ouvrez la porte très tôt, dès le matin. Je peux compter sur vous ?
- C’est promis. Michel, tu vois, j’ai bien fait de lui parler. Elle est aussi gentille que belle. Tu es bête, c’est une fée, pas une sorcière !
- Allez Marie, on part vite, sinon Dominique va dire que nous sommes en retard. Rose, merci pour les crêpes. A demain, Claire !
Elle les reçoit tous deux, contre elle, spontanément, pour un baiser sonore sur chaque joue. Les laisse partir, un peu indécis pour les larmes qui naissent aux bords de ses paupières.
Rose est de plus en plus troublée.
« Il revient demain » ? Pas le chien, elle parlait de Yann.
- Claire, mon petit, je n’y comprends plus rien. Je ne sais comment te consoler. Pourquoi ces pleurs ?
- Pour rien, Rose, ce n’est rien. Nous devons partir d’ici... dès que possible.
- Partir, mais... si vite. Non, pas question ! Tu as vraiment l’intention de déguerpir ! Tu comptes esquiver la vie encore longtemps comme cela ?
Claire ne peut plus dissimuler, elle ne fuit rien, sinon elle-même, tout lui échappe, elle est... comme l’un de ces vieux navires que le courant abandonne sur un rivage, prenant eau de toutes parts, et elle se sent sombrer.
- Tu as si peur de lui ? Il ne te fera jamais de mal, pas Yann !
- Peut-être pas... ou alors pas de la même manière, chacun a la sienne...
- Il ne ressemble en rien à... ce monstre.
- Je n’en sais rien... et je ne veux pas le savoir. Mais je n’ai pas peur de lui.
- Non ? Ce n’est pas l’impression que tu donnes...
- Je n’ai plus envie de me battre, c’est tout... ni contre lui, ni contre quiconque... et je suis lasse de me cacher. Je ne recherche que la paix et j’ai envie que tous m’oublient.
- Moi aussi ?
Rose ? Alors qu’elle n’a plus personne à qui se fier ? Il ne lui reste que ce petit bout de femme en qui elle puisse croire, et à qui elle permette de la bousculer parfois.
D’ailleurs, son amie a raison, elle ne doit pas partir. Si elle évite l’affrontement, elle ne saura plus où sont ses limites. S’imposer une nouvelle défaite sans combattre ? Le meilleur moyen de se détruire tout à fait.
- Vous Rose ? Je suis désolée, je vous fais de la peine. C’est bon, nous restons... encore un peu, au moins demain.
- Je te reconnais maintenant. Tu n’es pas seule, je suis avec toi, toujours.
- Je sais, vous, je peux compter sur vous.