Où est Claire ? Voilà bien un quart d’heure que Yann est à sa recherche. Il est pourtant parti dans la bonne direction, de la fenêtre, il n’a pas perdu un seul de ses gestes.
Quelle erreur ? Il a cependant réussi à effacer toute lueur de crainte dans ses yeux. Et il est certain d’avoir choisi la bonne méthode... du moins, il l’espère très fort.
Là, entre les rochers, à l’extrême limite de la pointe de Bac’haol... toute droite face à l’océan, aux assauts du vent.
De l’observer, ainsi, tendue, défi aux éléments qui s’opposent autour d’elle, il ne peut la croire fragile, et encore moins brisée par une mésaventure. Elle a tant à offrir et ne peut qu’en être consciente. Elle ne peut pas être de celles qui baissent la tête devant les mauvais coups de la vie. Pas elle !
Le bruit des vagues... son meilleur complice. Elle ne l’entend pas, ne le devine pas, à quelques pas, plus près encore, si près maintenant, à respirer son parfum.
Un dos, hostile, indifférent, inconscient d’une présence... pas seulement à cause du grondement qui les entoure...
Claire, aveugle et sourde, s’applique à mêler la violence qui l’habite à celle des flots rebelles aux vents qui les bousculent.
Quel droit, cet homme, croit-il avoir sur elle pour se permettre de la juger ? Et si elle était réellement ce qu’il pense ? Bien plus peut-être ? Elle ne lui est rien, ne lui doit rien. Quant à son grand-père, d’après Marjorie, il l’évite comme la peste. Alors, que lui importe une possible relation avec une étrangère ? Qu’ont-ils, tous, à n’imaginer que des situations laides et avilissantes ? Ils doivent les porter en eux, profondément, pour pouvoir les supposer exister en d’autres.
Où doit-elle se terrer ? Vers qui se tourner ? Où trouver la paix ? Chez elle, sous les toits, porte close, rideaux tirés, dans l’ombre tranquille de son refuge, fermer les yeux et dormir... longtemps... l’éternité... S’éveiller dans une vie nouvelle, là où les individus sauront ce qu’est la joie, l’espoir, la douceur.
Où se cache la tendresse ? Celle qui console, qui rassure, celle qui aide à vivre. Celle qui n’a pas besoin de mots.
Un seul être sincère. Elle donnerait sa vie entière pour pouvoir se fier à quelqu’un, s’abandonner enfin, laisser un autre la guider. Elle est lasse de tant de luttes, de doutes, fatiguée de tenter de maîtriser la peur, de simuler sans cesse. Se reposer, un instant, le temps de reprendre souffle, de redevenir celle qu’elle était... avant Thomas.
Et elle, pour qui a-t-elle de l’importance ? Pour qui est-elle essentielle ? Elle disparaîtrait demain... Maintenant... Elle ne manquerait à personne... Juste à Rose... un temps... Ensuite... plus aucune trace de son passage sur la Terre.
Les vagues se font plus hautes, plus fortes, semblent se hisser à sa rencontre et... l’appeler ? Elle les voudrait amies, se laisser porter par elles, les suivre... vers un monde où elle serait oubliée de tous. Un univers de silence, de quiétude, où plus rien, plus un seul, ne pourrait l’atteindre.
Un pas, un rocher plus bas, et s’unir, une première fois, à une gerbe d’écume. Un autre encore, et s’offrir à la caresse de l’eau mouvante. Puis... avancer un peu plus et...
- Claire ?
Pas vraiment un cri, ni même un appel. Juste… un mot pour la retenir, la ramener à la réalité.
- Allez-vous-en.
La voix, est rauque, différente. Yann est inquiet devant le dos qui se raidit, et une désagréable impression qui s’insinue en lui.
Que faisait-elle si près des flots ? Jusqu’où comptait-elle avancer ainsi ? Pas au point de...
Il ne veut pas s’arrêter sur cette image, la rejette de toutes ses forces. Pour le moment, il est urgent de l’éloigner de là, de la reconduire à la maison, de la rendre à des êtres joyeux, à Rose, aux enfants.
Seulement tendre un bras... poser une main sur l’épaule devant lui et... se retrouver totalement déconcerté de la voir s’en dégager avec violence, et tourner vers lui un regard exhibant une blessure profonde.
- Ne me touchez pas...
- Claire !
- Ne vous approchez pas de moi. Jamais !
- Je n’ai aucune animosité à votre égard, aucune intention de vous faire du mal. Mais il faut rentrer, vous n’êtes pas assez couverte et Rose vous attend.
- Plus tard.
- Ecoutez... je reconnais que je n’aurais pas dû vous traiter ainsi, et je vous en demande pardon...
Une taquinerie, rien de plus... pas très subtile, il doit bien le reconnaître, mais pas cruelle au point de la réduire à un tel désespoir.
- Claire, je n’ai jamais supposé vous peiner à ce point.
- Vous ? Pour qui vous prenez-vous ? Vous figurez-vous avoir suffisamment d’importance pour me toucher par des propos stupides ?
- Je n’en croyais pas le premier mot !
- Ce que vous pensez m’est indifférent...
- Vraiment ! Alors... vous m’en voyez ravi ! Voilà qui libère ma conscience !
- Parce que vous en avez une !
- Tout autant que vous... et la mienne est des plus légères !
- Qu’insinuez-vous ?
- Il y a plusieurs manières de blesser un être... comme ne prêter aucune attention à ceux qui gravitent autour de soi, en ne leur donnant rien, en ne leur cédant rien... pas même un pardon...
- Je ne suis pas allée vous chercher...
- Non, en effet... mais le hasard nous a réunis...
- Et alors ? Dois-je l’en remercier ?
- Cessez d’adopter cette attitude hostile, je ne vous ai rien fait... rien qui la justifie...
- Rien ? Vous n’avez pas cessé de mentir ! Comme... comme les autres !
Quand dit-il la vérité ? Lorsqu’il avoue regretter un jeu stupide, ou bien, tantôt, alors qu’il la soupçonnait n’être qu’une intrigante ? Pourquoi ne pas avoir indiqué qu’il demeurait sur Ouessant dès qu’elles ont déclaré s’y rendre ? Elle a eu l’impression très nette de n’être plus qu’un animal pris dans la nasse d’un chasseur patient ! Quelle version est le reflet de la réalité ? Il a menti, comme Thomas, comme son père... Comme tous ceux qui s’accrochent à sa route, tentent de l’en détourner.
Et pourquoi devrait-elle en être déçue ? Pourquoi plus de peine, de douleur qu’avec eux ?
- Que savez-vous de moi ! Vous avez beau jeu de vous enflammer ainsi, vous me jugez sans même me connaître. Et qu’ai-je fait ? Que me reprochez-vous ? Rien d’assez grave pour mériter autant de hargne ! A vous entendre... je serais porteur des pires défauts de l’humanité !
- Je... je n’ai rien dit de tel !
- Non ? Alors nous ne donnons pas le même sens aux mots... Je ne sais ce qui vous trouble ainsi... et je conçois que j’ai pu vous déplaire... ou encore vous effrayer par... trop d’empressement... Claire... et si nous reprenions tout depuis le début ? Depuis notre rencontre sur le bas-côté.
- Cela ne vous mènera nulle part...
- Moi ? Nous sommes deux... et nous pourrions devenir amis...
- Voyez-vous ça ! Amis ! Qui croyez-vous avoir en face de vous, une petite idiote, bien naïve, disposée à vous servir de commode distraction pour les jours à venir ?
- Avez-vous une aussi piètre opinion de vous-même pour estimer ne pas mériter davantage ? Je ne suis pas de ceux qui additionnent les conquêtes faciles... une femme a, pour moi, une réelle importance, elle n’a jamais représenté un jouet. J’en ai préféré quelques-unes, mais je ne leur ai jamais menti... à aucune ! Je vous ai dit ce que je ressentais pour vous...
- Yann...
- Oui, ce que je ressens... malgré vous... nous n’y pouvons rien, ni l’un, ni l’autre... Mais nous n’y reviendrons plus, je ne vous ennuierai pas plus longtemps avec ça. Et puis... Rose...
- Rose ? Vous avez parlé de moi avec elle ? Que vous a-t-elle raconté sur mon compte ?
- Rien...Rien du tout ! Cette situation en devient ridicule, tout cela va trop loin et je suis navré que ça se passe ainsi entre nous. Ne restez pas là, le niveau de l’eau va monter avec la marée et vous ne serez plus à l’abri.
Yann recule, se garde de trop l’approcher, ne comprend pas ce rejet. Son seul contact semble la terrifier. Bien plus que tout le reste.
- Laissez-moi seule, s’il vous plaît.
- Il n’en est pas question, je vous raccompagne jusqu'à la maison. Rose m’a demandé de vous ramener, et si elle me voit revenir sans vous, elle va s’inquiéter. Ensuite, je vous promets de vous laisser en paix. Ne restez pas ainsi, dans ce froid. Il faut rentrer.
Froid ? Bien plus qu’il ne le croit. Au fond d’elle tout est glacé. Pas seulement à cause de sa robe au lainage trop léger, pas seulement à cause des rafales qui la bousculent.
En la regardant passer devant lui, reprendre la sente qui la ramène vers la sécurité et se prolonge jusqu'à la maison des Clériac, Yann ne sait plus que faire, ne pouvant deviner d’où lui vient tant de détresse. Si mal protégée, elle risque le pire. Il se défait de sa veste, s’apprête à la déposer sur ses épaules, y renonce.
- Tenez, prenez ça, je m’en voudrais d’être la cause également d’un mauvais rhume.
- Non, merci, ça peut aller.
- Bon sang, c’est de l’enfantillage ! Ne vous obstinez pas, j’ai l’habitude de ces vents, ils sont sans pitié. Ne m’obligez pas à vous y forcer.
Il sursaute devant la lueur qui traverse le regard tourné vers lui. De la terreur. Rien de moins. Et seulement à cause d’un abandon ? Il la devine sur le point de fuir, de courir comme un animal traqué. A croire que... Que lui est-il arrivé pour porter en elle autant d’angoisse ? Depuis quand ? Et en raison d’un mariage raté ?
- Je vous en prie, je ne vous toucherai pas. Prenez cette veste… pour Rose, pour vous. Si vous voulez, je peux la poser... là.
Il l’observe et sent son hésitation, il espère le bras qui se tend enfin, lentement, et il reste immobile, pendant qu’elle se saisit de son caban, pendant qu’elle l’endosse... et il ne sait plus que penser lorsqu’elle se laisse tomber, qu’elle s’affaisse sur l’une des roches grises, nues et froides qui parsèment la lande alentour. Il ne sait que faire sinon s’asseoir à quelques pas d’elle, suivre son regard se perdre sur la ligne de l’horizon… et attendre...
Pour elle, l’impression de ne pouvoir persévérer dans une existence aussi incohérente. Elle ne se supporte plus craintive, et encore moins lâche. Il lui faut cesser de se voiler la face, et ouvrir les yeux sur la vie, remplir le vide de son univers, y accueillir ceux qui passent près d’elle.
- Yann ? Je vous demande pardon.
- De quoi ? Finalement, je suis le seul fautif, je me suis conduit comme un idiot... et pire qu’un adolescent mal dégrossi. Ça va mieux ?
- Je ne peux plus continuer à me terrer ainsi, à fuir sans cesse. A toujours avoir peur.
- Même de moi ? Je ne ferai rien, jamais, contre vous.
Elle n’en sait rien, nul ne peut prévoir. Pas même lui... Elle ne veut plus se dissimuler, plus se cacher.
- Merci pour la veste, Yann, elle est chaude. Elle doit vous manquer.
- Je suis né sur cette île, j’ai l’habitude de son climat. Pas vous.
- Vous aimez votre grand-père, n’est-ce pas ?
- Beaucoup. Il est têtu, il adore gouverner tout son monde, et il me harcèle à chaque fois que nous nous rencontrons dans le but de me faire plier à ses quatre volontés, mais, au bout du compte, il est ravi de me voir si bien lui tenir tête.
- Il dit que je ressemble à votre sœur, je crois que c’est pour cela qu’il m’aime bien. Dimanche, c’était mon anniversaire, le sien aussi. Je suis désolée.
- Pourquoi ? Je ne suis plus triste d’en parler. Ressembler à Blanche ? Il n’y avait pas d’amertume en elle, et elle était aussi têtue que moi, que tous dans la famille. Elle est surtout partie trop tôt. Elle lui manque, elle nous manque... tellement ! Je ne sais pas comment grand-père vous voit, ni comment il vous connaît, là-bas, à Paris. Pas comme moi, ici, sans doute.
Qui la connaît vraiment ? Pour ce vieil homme, à Paris, elle est celle qu’il peut envoyer au front, qu’il regrette, parfois, de trouver si dure, avec elle, avec tous, qu’il estime trop fermée aux autres. Comment réagirait-il, aujourd’hui, s’il la voyait ? Sur l’île, elle est toute craquelée, toute fissurée, elle n’arrive plus à dominer des situations qui lui échappent. C’est vrai, pas la même. Ou alors, c’est sa façade qui s’effrite. Qui elle est, en ce moment ? Elle ne le sait pas elle-même. A moins qu’elle ne soit faite ainsi...
- Je ne veux pas me mêler de votre intimité, n’y voyez aucune curiosité malsaine, sinon un intérêt sincère. Pourquoi toute cette frayeur ?
- Pour rien. Les enfants vous attendent.
- Ils ne risquent rien, et vous escamotez les réponses. Avoir peur de tous ? Même si vous en doutez, je n’ai jamais blessé intentionnellement qui que ce soit. Vous refusez la vie et ce qu’elle peut vous offrir. Jusqu'à un geste amical. Il est trop dur de vivre ainsi.
- Pas toujours. Rentrons, c’est vous qui risquez un rhume.
Elle se lève, fait un pas, s’arrête, se tourne vers Yann. Et lui, devant une main qui soudain se tend vers lui, hésite, semble ne pas comprendre.
- Claire ?
- Oui, venez. Il va bien me falloir, un jour, me fier à quelqu’un. Demain nous dira si je me trompe ou pas.
- Pourquoi maintenant, pourquoi moi ?
Quelques secondes de silence, le temps pour Claire de laisser sa main se perdre au creux de celle de Yann, de fermer les yeux à son contact, de s’étonner de n’en ressentir aucune répugnance...
Elle le savait, une étreinte ferme mais douce également, assez pour la rassurer. Et chaude, de cette chaleur qui réconforte, celle qui ressemble à la tendresse.
- Pour toute l’affection que j’ai pour un vieil homme à Paris. Si lui vous aime, vous devriez mériter ma confiance. Plus de question, je suis fatiguée.
- Et je voudrais tellement vous préserver de la moindre peine, prendre soin de vous...
- Ne dites rien...
- Je ne vous mens pas... je ne le ferai jamais...
- Pas de promesse, Yann. Seulement l’instant présent.
C’est ainsi que Rose les a vus revenir, à pas lents, simplement reliés l’un à l’autre par des doigts entrelacés.