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Ce blog est une invitation à partager mon goût pour l'écriture, à feuilleter les pages de mes romans, à partager mon imaginaire. Des mots pour dire des sentiments, des pages pour rêver un peu.

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Falaises - chapitre 16

La vaste salle est plongée dans l’ombre, et dans l’âtre ne subsistent que des braises.
Le bras engourdi sous la nuque de Claire, Yann ne se risque pas à remuer d’un pouce, heureux de la tenir ainsi, enfin détendue et apaisée par le sommeil, et les vagues de rage qui le submergent parfois reculent et s’évanouissent devant son corps qui se blottit davantage contre lui, plus près, plus fort, comme pour s’enfouir au cœur d’un abri.
Il ramène sur elle la couverture, et se perd dans le regard levé vers lui, se noie dans un abîme de détresse et voudrait boire les larmes qui y renaissent jusqu’à les tarir à jamais.
- Mon amour... ne pleure plus...
- Yann, j’ai mal, j’ai si mal.
- C’est fini, ça va passer... Tu as eu peur de moi...
- De ta violence... et que tout recommence. Je ne pourrai plus affronter cela.
- C’est après lui que j’en ai... pas après toi, et je ne ferai jamais rien qui puisse te blesser... Je t’aime, Claire.
- Ne dis pas ça, il ne faut pas... je ne veux pas.
- Tu ne peux me l’interdire... comme tu ne peux m’empêcher de respirer... Je t’aime maintenant, et aussi après que tu auras quitté l’île, et encore lorsque toi, tu m’auras oublié... Je t’aimerais autant même si je te savais heureuse auprès d’un autre...
- Un autre ? Si je pouvais effacer... oublier.
- J’ai compris ce qu’il t’a fait... mais parle... raconte-moi et libère-toi... Si tu ne débarrasses pas ton esprit de ce qui l’empoisonne, Thomas aura gagné... Tu peux être plus forte que lui....
- Ce n’est pas lui... c’est moi, j’ai provoqué sa colère, Yann. Tout est de ma faute.
- Tu n’es coupable de rien.
De quoi le serait-elle ? De n’avoir pu résister à une brute ? Comment la convaincre que rien de tout cela n’est normal ? Qu’entre deux êtres qui s’aiment rien ne se prend, rien ne se cède. Tout se reçoit et tout se donne. De la violence ? Oui, parfois... mais pas celle qu’elle semble avoir subie. La seule qu’elle doit y trouver est dans les sentiments qu’elle éprouve. Ce n’est pas seulement le désir qui domine, au bout du compte, il pourrait n’être qu’accessoire, un moyen d’exprimer l’invisible. Aimer c’est surtout vouloir le bonheur de l’autre, lui permettre de s’épanouir, l’aider à affronter chaque circonstance de la vie. Comment lui faire accepter l’idée que seul est permis entre deux individus ce qui est consenti librement par chacun, et non ce qui peut meurtrir ?
- Yann.
- Ecoute-moi, crois-moi... même si je ne suis pas celui par qui tu dois vivre tout cela, celui qui t’y amènera.
- J’ai confiance en toi...
- Alors... j’en suis heureux... mais il est tard et il faut que tu dormes maintenant, et pour cette nuit, je te prête ma chambre...
- Et... et toi ?
- Le canapé fera l’affaire... A moins que tu ne préfères celle des enfants ?
- Marie et Michel ! Je suis désolée... à cause de...
- Eux ne risquaient rien... ils sont avec Rose et Dominique... il les a prévenus que nous restions ici. Allez, viens...
    Juste quelques pas pour la guider, quelques secondes pour lui ouvrir le lit, et un sourire pour la réconforter, heureux de ne pas la découvrir inquiète.
- Voilà, et si tu as besoin de quoi que ce soit... tu m’appelles...
- Tu... tu t’en vas...
- Je ne serai pas loin... Bonne nuit, Claire.
- Attends... s’il te plaît... je ne peux pas rester seule... pas encore. Je ne veux plus de cauchemars...
- Oublie-les, ils ne reviendront plus. Tu peux te coucher tranquille, regarde, je m’installe là et...
- Comme tout à l’heure...
- Tu n’auras pas peur ?
- De toi ? Plus jamais...
Et il cède et s’allonge près d’elle, et souffre déjà de la voir s’éloigner, se glisser entre les draps, frontière entre eux, bien plus de deviner qu’elle l’y attend, où il la rejoint, où il la reçoit, tête au creux de son épaule, bras en travers de son torse.
- Ton cœur...
- Pour l’amour du ciel, ne dis plus rien.
C’est sa poitrine entière qui semble sur le point d’éclater, pour la main qui y repose, là où les battements sont les plus sourds, les plus forts. Et pour le poids de son corps contre lui, de sa peau qui frôle la sienne.
- Je te fais du mal.
- Non, mon amour, pas toi. Mais c’est vrai que le bonheur est douleur aussi... lorsqu’il est trop grand... j’en prends conscience maintenant...
La douleur ? Elle irradie en lui, elle le consume, et il veut que Claire le sache, qu’elle la sente, qu’elle en prenne conscience. Des deux, en cet instant, c’est lui qui souffre, et il est heureux de ce supplice qui lui vient d’elle. Elle doit en prendre la totale mesure, autant que celle du désir qu’il a d’elle, dont lui-même ignorait la force, qui le fait frissonner aux vagues brûlantes qui enflent en lui.
- Yann...
- Chut... je t’aime. Dors, tu ne risques rien.
- Oui mais... toi...
Lui ? Il attendra le temps qu’il faudra, il peut attendre.
- Sois sage, ne bouge pas, laisse-moi te garder ainsi, aide-moi à tout dissiper.
    Il doit ramener le calme en lui, parce qu’il sait qu’un geste suffirait pour libérer une force qu’il n’est pas certain de pouvoir maîtriser... il doit tempérer le besoin de se fondre en elle, de l’absorber... elle n’est pas prête pour cela... il ne la veut pas contrainte ou passive, il l’espère égale et complice, aussi exigeante que lui.
Et c’est lui qui tremble sous le souffle qui caresse son visage, pour un effleurement de lèvres sur sa joue... il sourit aux doigts qui glissent, légers, sur lui, jusqu'à se perdre dans sa chevelure et il ferme les yeux seulement à la deviner abandon pour peser davantage sur lui.
Et il l’écoute dormir, la retenant au plus près, reconnaissant pour son corps lové contre le sien, et sa manière de demeurer arrimée à lui, comme si elle craignait de le perdre dans le sommeil. Et il se laisse aller, respirations au même rythme...
Et il s’endort enfin, un autre moyen de la rejoindre, quelque part...
Jusqu’aux premiers frémissements du matin.
Ils se sont éveillés en même temps, sans recul en elle, et lui, haïssant, un instant, en secret, la fuite du temps.
Derrière les volets clos, le ciel se devine aussi gris, aussi lourd de nuages que la veille. Et là, elle le retient encore, se tourne vers lui, cache son visage, se livre enfin, se libère. Elle raconte et elle dénonce.
Raconte son père, sa brutalité, les cris et les larmes de sa mère. Les bruits, la nuit, celui des gifles, des plaintes... et elle dénonce son bras cassé, pour s’être interposée entre eux, voulant protéger sa mère. Le calme, trompeur, hypocrite qui a suivi, par crainte de ce que d’autres auraient pu apprendre. Par souci du qu’en dira-t-on.
Raconte Thomas, sa gentillesse à lui, sa confiance à elle, le croyant si fort, l’aimant pour ce qu’il paraissait être. Vivant son rêve, loin des images de l’union de ses parents... et elle dénonce la violence de Thomas, sans s’y attendre, deux semaines avant la date prévue pour leur mariage. La fureur de celui de qui elle espérait le meilleur, devant la résistance qu’elle lui oppose, pas prête encore, pas avertie non plus. Il disait qu’il l’aimait, ils étaient fiancés et il semblait tellement heureux dans leur appartement tout neuf. Elle avait même apporté une bouteille de champagne, une petite, juste pour deux, et il l’a embrassée... mais pas comme d’habitude. Il était nerveux et pressé, exigeant et brutal, et elle l’a repoussé... c’est peut-être à cause de cela qu’il est devenu fou de rage... et son épouvante devant le bras levé, la douleur à la première gifle, son impuissance à fuir, maintenue de force, prise de force, ne parvenant pas à se soustraire à une frénésie impitoyable, jusqu'à en sombrer dans l’inconscience... et la détresse, la honte, après, devant ses vêtements froissés et déchirés. La même terreur, les jours suivants devant les assauts sauvages de Thomas... et se sentir mourir un peu plus à chaque fois, avilie à l’extrême, engloutie par l’horreur... En parler ? À qui ? A son père ?... Fuir ? Où ? Et avec quoi ?
Sursautant pour un mot plus haut qu’un autre, tremblant devant un sourcil levé, au point de ne plus oser se rebeller, recroquevillée à l’intérieur d’elle-même, comme pour se fondre dans l’ombre et devenir invisible, se résignant, peu à peu, à subir une existence copie conforme de celle de sa mère. Obéissante, soumise, et se mépriser, se haïr, et accepter l’inacceptable.
Et puis ce jour étrange... affreux et déconcertant... La gène de certains, la pitié des autres... et l’impression extraordinaire et absolue de s’éveiller, de revenir à la réalité, et à la délivrance... Le rejet de ses parents. Sa fuite.
Elle attend, hésite. Puis continue, reprend son histoire, plus tard, à Paris.
Un acharnement féroce, à se protéger, à se battre. Sa situation dans l’entreprise Clériac, la lutte pour gravir les échelons. La rencontre enfin avec le vieil homme. Son étonnement devant l’intérêt qu’il lui montre. L’aide, la confiance qu’il lui donne. Son appui, la formation qu’il lui procure. Dans le but de la rendre plus forte, plus solide. Enfin Rose et leur vie dans l’immeuble.
Et Yann, écoute, se garde de l’interrompre, redoutant qu’elle ne garde en elle, une seule zone triste. La souhaite totalement libérée quand il pose ses lèvres sur les paupières closes, et qu’il la serre doucement contre lui.
- Yann... tu trembles...
- J’ai mal... de n’avoir pu t’éviter cela, de ne pas avoir été là... et je le hais, lui... j’ignorais pouvoir haïr autant... Et il ne faut pas permettre à cette haine d’empoisonner nos vies... Il faut laisser le passé où il est...
- Je le porte en moi... sur moi... comme une marque indélébile sur ma peau.
- Non, tu es intacte, et ton corps... il ne mérite pas que tu rougisses de lui, tu n’en as pas le droit, tu peux l’offrir, sans crainte, au meilleur et au plus exigeant des hommes.
- Je ne pourrai pas...
- Oui... tu y parviendras, lorsque la blessure en toi sera cicatrisée... Ces dernières heures tu as fait beaucoup pour cela... et c’est bien. Un jour, il n’en restera plus rien, et ce jour-là... ce jour-là tu reviendras vraiment à la vie.
Mais il espère ne jamais le rencontrer, l’autre... Thomas ; et il sent, en lui, monter un désir, jusque-là inconnu, de violence brutale, froide, et meurtrière.
La mâtinée est au bout de sa course.
Rose se tient sur le pas de la porte, toute droite, Marie et Michel assis à ses pieds... elle guette... Et elle sourit
Pour deux silhouettes qui avancent au creux du vallon, l’une appuyée contre l’autre, enlacées l’une l’autre, derrière une masse de poils crottés parsemés de taches chocolat noir.
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