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Ce blog est une invitation à partager mon goût pour l'écriture, à feuilleter les pages de mes romans, à partager mon imaginaire. Des mots pour dire des sentiments, des pages pour rêver un peu.

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Falaises - chapitre 18

Claire est assise sur le petit mur qui protège le semblant de jardin qui entoure la maison et Yann se tient tout près d’elle. Ils reviennent de chez lui où ils ont laissé Marie et Michel, endormis, sous la surveillance de Dominique. La lumière vient de s’éteindre derrière les volets de la chambre de Clériac, brille encore à ceux de Rose. Ils chuchotent, à tenir les autres à distance.
- Il n’avait pas le droit de nous manipuler. Tu le savais et tu ne m’as pas avertie !
De quoi ? Il n’était informé de rien... il a surtout compris ! Lorsqu’il a parlé de Claire, de leur rencontre et du sentiment qui naissait en lui, Yann a bien senti, à la voix du vieil homme, qu’il en était heureux, mais uniquement pour eux. La certitude d’une réelle préméditation ? Pas immédiatement mais... après réflexion, il lui a bien fallu admettre que le vieux despote avait tout provoqué.
- Je suis pratiquement convaincu que tu es celle dont il me vante les qualités depuis des mois...
- Moi !
De qui d’autre pourrait-il s’agir ! D’ailleurs, lorsque Marjorie l’a prévenu pour la maison, il en a déduit que, devant son refus d’en entendre davantage sur cette jeune femme, Lucien Clériac n’a pas trouvé de meilleure solution que de l’envoyer sur l’île, dans le seul but de les amener à se rencontrer... Et il en a été aussi furieux qu’à chaque fois que son grand-père a ouvertement tenté de diriger son existence ! Combien de discussions à cause des manœuvres maladroites d’un homme âgé entêté à vouloir construire le bonheur de son petit-fils...
- Tu le crois vraiment ?
- J’en suis même certain...
- Et lui... il pense avoir gagné...
- Peut-être... mais si c’est le cas, il doit en être bien plus surpris que tu ne pourras jamais le supposer.
- Pourquoi ?
    Pour la bonne raison que Lucien Clériac connaît son petit-fils à la perfection...
- Et alors ? Je ne vois pas...
- Chérie, ce n’était pas aussi évident pour lui que ce que tu le penses. Ce vieux loup de mer s’attendait pertinemment à ce que je ne lui facilite pas la tâche...
- Vraiment ?
Oublie-t-elle que ce n’était plus une inconnue qui avançait vers lui... Sans cela, il ne se serait jamais approché de la maison, il l’aurait fuie avec autant de détermination qu’elle lui en a démontrée... et son aïeul s’en doutait.
    Finalement qu’aurait-il pu lui dire ? Que c’est la première fois qu’il est heureux d’une initiative de despote ? Qu’à cause de cela... et puis ce n’est pas tout à fait exact... En fait, si elle ne l’avait pas troublé à Paris, s’il ne l’avait pas revue à Gisors et sans l’intervention d’un merveilleux lapin, elle serait encore dans l’ignorance de son existence et lui... et lui de la sienne !
- Te rends-tu compte que si je ne t’avais aimée avant de savoir où tu te rendais... Claire... j’en ai froid dans le dos seulement de l’envisager...
- Ne dis pas ça... ne parle pas d’amour, Yann... moi, je ne peux pas le faire... Tout ce que je sais, c’est que... que je ne veux pas te perdre... j’ai besoin de toi, de ta présence... mais je n’ai rien de plus à t’offrir... je ne sais pas si un jour...
- Je n’exige rien, je te l’ai dit, déjà... et je ne veux rien t’imposer. Si je ne suis pas celui que tu attends, je ne pourrai jamais te retenir... même si j’ai du mal à en accepter totalement l’idée. Claire, ce n’est pas toujours facile pour moi, tu sais.
- Pour moi non plus, parce que je te fais souffrir et que tu mérites tout le bonheur du monde...
Pour lui, elle voudrait... elle voudrait tant ! Si elle pouvait seulement se laisser aller, oublier tout et renaître, redevenir la Claire d’autrefois, et la lui offrir, toute neuve, sans crainte, sans tristesse, sans mémoire. Pas comme une récompense, pas en échange de ce qu’il lui a donné, pas pour prix de ce qu’il lui a rendu, mais pour lui... uniquement pour le sentir heureux. Il a pris tellement d’importance dans sa vie ! Mais, il lui arrive encore, parfois, de n’être qu’envies de s’échapper, de redevenir dure, froide, indifférente... n’être qu’une étrangère.
- Claire... je dois me rendre à Paris.
- Quand ?
- Demain matin... vers dix heures...
- Demain ? Tu ne peux pas...
Si vite... comme ça ! C’est elle qui redoute de quitter l’île, à cause de l’impression bizarre d’abandonner une partie d’elle-même en s’éloignant de lui, et... et c’est lui qui part !
- Il n’y a pas de bateau à cette heure-là !
- Je me suis arrangé avec un de mes amis pêcheurs, il fera un détour jusqu’ici...
- Tu y es obligé ?
- Oui... j’ai des plans à remettre et quelques problèmes à régler. Tu sais, j’ai des obligations à remplir... comme toi, comme n’importe qui... et je ne peux plus les ignorer.
- Je comprends...
Le silence prend doucement possession de l’espace autour d’eux, jusqu’au ressac qui se fait murmure, assourdi par les lourds replis du manteau d’ombre que la nuit étend sur la lande assoupie.
Et la main de Claire se crispe un peu sur les aspérités d’une pierre dure et froide érodée par les vents.
- Combien de temps ?
- Deux ou trois jours...
- Ah...
- Tu seras encore là à mon retour ?
- Ici ? Je ne crois pas... sans doute à Brest...
    Sous un paisible ciel d’étoiles, la flamme du phare trace une voie bienveillante qui glisse et dérive sur le miroir tranquille des eaux, attirant et guidant vers la côte les âmes intrépides de marins attardés, hardis funambules sur un fil d’horizon tendu et fragile.
Et les doigts de Claire enchaînent le poignet de Yann. 
- Et si Grand-père décidait de t’envoyer ailleurs... très loin ?
- Non ! Je t’attendrai...
- C’est bien...
    Le filet de lumière s’éteint aux volets clos de la chambre de Rose, rendant les lieux à une obscurité perméable... A quelques pas des deux silhouettes silencieuses, un bruissement secoue les bruyères de leur torpeur océane, la course brève d’un animal débusqué... une plainte qui se dilue dans l’air. Et Claire frissonne devant un espace aveugle et sourd pour trop d’indifférence...
- N’aie pas peur, chérie... ce n’est rien...
- Une vie, rien de moins qu’une vie, et qui avait le droit d’être.
- Je sais... mais nous n’y pouvons rien.
- La loi du plus fort... toujours... partout. Une petite chose qui disparaît, mais pour ceux qui l’attendent, quelque part... Yann... toi...
- Moi, je vais revenir, très vite...
- Tu vas me manquer... je crois que... tu me manques déjà...
Yann le souhaite vraiment. Au ton sur lequel son grand père a prononcé « Embrasse-la pour moi », il a deviné les désirs et les espérances de ce dernier. Autant contrarié de se savoir à nouveau l’enjeu d’un pari pris par le vieil homme sur son destin, d’être au centre d’une de ces intrigues dont seul il a le secret, qu’amusé de constater, pour une fois, tant de calculs couronnés de succès, et pourtant...
Pas plus heureux pour autant, pour craindre ne jamais obtenir de Claire la réponse qu’il espère.
Dans quelques heures, elle va se retrouver seule, face aux questions qu’elle se pose, à l’incertitude qui l’habite. Et lui, il ne peut faire autrement, il n’a plus la possibilité de remettre encore ces rendez-vous sans nuire à ceux qui l’attendent à Paris. Il a reculé leur séparation le plus possible, gagnant quelques heures encore, mais depuis hier, son téléphone ne cesse de le harceler et il ne peut plus refuser de l’entendre.
Quelques jours ? Le temps pour elle de se replonger dans un dossier, de reprendre sa vie, avant eux, sans lui... et cela jusqu'à son retour et peut-être, pour lui, l’heure de savoir enfin.
Il la quitte sur à peine un effleurement des lèvres, davantage la caresse d’un ami que celle d’un homme épris.
Et par cela, il la laisse surprise et déroutée, avec, en elle, la bizarre impression de le deviner déjà ailleurs, très loin d’elle, et se sentir presque abandonnée, presque oubliée.
Blessée ? Oui... sans comprendre pourquoi. Elle est restée, regard tendu, suivant Yann tout au long de la sente qui mène au cœur du vallon, jusqu'à ce que la nuit l’absorbe, l’emportant dans un royaume de ténèbres opaques... hors d’atteinte pour elle. Et se retrouver à nouveau solitaire, comme autrefois, l’âme vide et froide... mais endolorie d’une infinie tristesse.
Le même sentiment, au matin, alors qu’elle s’applique à écouter Lucien Clériac lui dresser la situation de la succursale de Brest, lui exposer ses inquiétudes sur un possible détournement de fonds et s’étendre sur sa certitude de la mauvaise gestion qui y règne.
Sans vraiment comprendre, sans même entendre... au point de ne pas s’apercevoir qu’il s’est tu pour l’avoir devinée absente et rêveuse.
- Claire, mon petit, vous êtes distraite ?
- Comment ? Je suis désolée, Monsieur Clériac... mais ces derniers jours, je crois que je ne suis plus trop à ce que je fais.
- Encore un peu de vacances ?
- Ah, non ! Ça ira bien comme ça ! Et il est temps que je redevienne moi-même.
- Tant mieux ! Et pour cela, il n’y a rien de plus radical que de vous remettre dans le bain le plus rapidement possible. J’ai amené divers dossiers, et Marjorie vous donnera tous les détails. Moi, je vais rejoindre mes petits diables. A tout à l’heure, mon petit... Et... appelez-moi Lucien, vu les circonstances actuelles, c’est tout indiqué !
- Les circonstances ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
- Claire, si vous saviez combien je suis heureux pour vous et Yann !
- Pour lui et moi ! Il n’y a rien entre nous, vous vous trompez. Je l’aime comme un ami, un ami très cher... et c’est tout !
Trouver la force de fermer les yeux, de taire sa colère dès qu’elle évoque la conduite de cet homme. Et elle n’arrive plus vraiment à lui en vouloir. A cause d’une précieuse amitié neuve et fragile, de deux enfants qu’elle aime de tout son cœur et... pour Rose... Pour un rêve qu’une invitation lourde de manipulations a permis de réaliser.
- Nous ne sommes que deux pions sur l’échiquier Clériac, n’est-ce pas ?
- Pas du tout !
- Pourquoi nous avoir fait cela ? Vous n’aviez pas le droit...
- Je n’avais aucune mauvaise intention ! Et surtout pas celle de vous fâcher... je ne voulais que... vous réunir tous les deux et vous donner la chance d’être heureux... ensemble. Depuis tout ce temps, j’ai appris à vous connaître aussi bien que ce rebelle, là-bas, entêté dans une maison qu’il refuse de quitter pour me rejoindre à Paris. Oh, il y va ! Souvent ! Mais pour de ridicules dessins d’enfant, ou des plans que n’importe qui pourrait réaliser. Des traits sur du papier ! Grotesque !
- Qui vous autorise à déprécier ainsi ce qu’il aime ! Qui êtes-vous pour réduire jusqu'à l’inconsistance ce qui fait sa vie !
Comment ose-t-il ramener la passion de Yann à la dimension d’un quelconque divertissement ? Que peut-il en comprendre ? Sait-il seulement ce que son petit-fils porte en lui de projets et d’idéaux ? Il ne connaît rien de son travail... alors que, elle ! Dans le bureau, elle a vu... à elle, il a montré ce qui lui tient le plus à cœur, il lui a ouvert la porte de ses espérances, et à chaque fois, sans comprendre grand-chose aux croquis étalés, elle a vu en jaillir murs et fenêtres, sols et toits, et la pluie, le vent les modeler, et la brume les caresser, et le soleil... et les êtres. Ceux pour qui ce nid à l’échelle humaine a été conçu, après bien les connaître, une maison à leur image... où ils ne pourront qu’être heureux. Toucher aux rêves de Yann ! Ils sont trop beaux, ils sont trop grands pour qu’un vieil égoïste les lui abîme !
- Eh bien ! Vous m’en direz tant ! Claire, quiconque vous entendrait le défendre avec tant de fougue pourrait penser que votre amitié est plus grande que ce que vous le prétendez.
- C’est faux ! Mais vous ne respectez pas ce qu’il est, encore moins ce qu’il fait... Je déteste cela, pour Yann, et pour n’importe qui d’autre !
- Eh bien... rassurez-vous, désormais je sais à quoi m’en tenir et je ne me mêlerai plus de rien !
- Vraiment ! Je vous connais trop bien pour y croire un seul instant.
- En tout cas, je vous promets d’essayer... Suis-je pardonné ?
- Evidemment que vous l’êtes ! Du moins, jusqu'à la prochaine fois...
- Et fine mouche, avec ça ! Je le savais. Allez, venez... allons nous promener, nous parlerons de ce qui va vous occuper à Brest.
Elle l’a suivi, sur les chemins maintenant familiers, l’écoutant lui raconter son amour pour l’île, les rires de Blanche... ceux de Yann...
Yann ? Où est-il ? Ils sont près de Stiff..., elle se surprend à chercher sur les flots le sillage du navire qui vient le lui prendre. Regard perdu, souvent tourné vers le quai... s’éloignant de son employeur, l’oubliant derrière elle, pour se rapprocher d’un point d’où elle sait pouvoir observer le moindre mouvement dans le petit port... et elle sursaute à la pression d’une main sur son bras...
- Encore ! Claire, décidément !
- Pardon, je... je suis navrée. Regardez... c’est un bateau de pêche... celui qui vient chercher Yann, il est tout près. Et... et Yann est là également !
- Oui... oui... je les vois. De quoi parlions-nous ?
- C’est l’heure... il va partir !
- Il s’en faut encore de quelques minutes... Pour en revenir à Brest... Mais, si vous voulez lui dire au revoir...
- Il est trop tard pour cela... et ce serait complètement absurde !
- En effet ! Je disais donc que... Combien de temps déjà ? Ah, oui... trois ou quatre jours !
- A Brest ? Seulement !
- Mais non, voyons ! A Paris ! Je crois que Yann y passera au moins trois jours. En ce qui concerne votre nouvelle mission, il faut compter deux bonnes semaines sur Brest...
- Quand dois-je m’y rendre ?
- Dès que possible. Demain... je pense que demain, ce sera bien.
- Demain... et quinze jours...
- Au moins... et ensuite, il faudra peut-être vous rendre à Rennes et à Nantes...
- Rennes... Nantes ? Mais pourquoi ? Ce n’était pas prévu et... je ne peux pas ! Il faut que...
- Mais... où allez-vous ?
- Le bateau, en bas...
- Il est pratiquement à quai... Et alors ?
- Je dois parler à Yann, il faut que je lui dise...
- Dans ce cas, courez... dépêchez-vous, il ne va pas vous attendre ! Dès que vous en aurez fini, retrouvez-moi à la maison.
Déjà hors de portée de voix, trop loin pour voir Lucien Clériac rire en la regardant dévaler le sentier.
Il parierait jusqu'à sa dernière chemise sur la certitude que ces deux-là sont faits l’un pour l’autre, et il est content de lui, se félicitant d’avoir si bien joué son rôle, amenant Claire là où il le voulait, face à un embarcadère, inquiet malgré tout à l’idée qu’elle se soit décidée trop tard à rencontrer Yann avant son départ et totalement rassuré en observant ce dernier se retourner et écarter les bras.
Quant au capitaine... il attendra bien le temps d’un « à bientôt » !
- Yann !
Et Yann, arrêté par ce cri, se tourne vers elle et la regarde courir… et il aime la regarder courir, bien plus vers lui. Et la voir ainsi, échevelée, hors d’haleine, et la recevoir, stopper sa course et la retenir un moment, écouter son cœur battre comme un moineau affolé.
- Tu vas te faire mal à courir ainsi.
- Je ne pouvais pas te laisser partir comme ça !
- Je ne serai pas absent longtemps, je reviens dès que possible.
- Mais il fallait que je te dise...
- Me dire quoi ?
- Je ne sais plus... que je ne peux pas... je ne peux pas te laisser t’en aller... je ne peux pas être loin de toi... je l’ai senti, depuis hier, cette nuit... et plus fort encore, maintenant, là-haut, sur la falaise... la certitude que je ne devais pas te... Que fais-tu ?
De son point d’observation, un vieil homme se frotte les mains en regardant deux silhouettes en équilibre sur la passerelle qui relie le quai au pont du bateau, et il sourit en voyant ce dernier s’éloigner sans qu’aucune en descende, regrettant de pas être plus près pour les entendre et récolter ainsi les lauriers de sa réussite. Une affaire réglée ! Maintenant, il va pouvoir se détendre un peu et s’occuper de ses petits-enfants. Encore deux jours et ils quitteront l’île, eux aussi, en direction de leur pension du Havre. Et puis... cette demoiselle Rose Briand est bien agréable... et même très plaisante ! Il va falloir la distraire pendant l’absence de ces deux-là, et puis... qui sait !
Sur le bateau qui les emporte, Claire ne sait plus que dire, surprise de s’y être laissée entraîner, heureuse de s’y trouver.
- Où allons-nous ?
- A Paris.
- Tu m’emmènes à Paris ?
- La ville ne te convient pas ?
- Oui, bien sûr, mais... je suis complètement folle !
- Je vois, et j’aime bien.
- Mon sac ! Je n’ai aucun papier sur moi.
- Je sais qui tu es.
- Et je n’ai pas d’autres vêtements que ceux-ci !
- Nous trouverons bien quelques boutiques sur la route.
- Oui, mais... je n’ai pas d’argent, ni de chéquier... pas même une carte de crédit !
- Je te prêterai la mienne... Ensuite ?
- Je n’ai pas de brosse à dents.
- Aucun problème, tu en trouveras une toute neuve dans la salle de bains, chez moi... C’est tout ?
- Yann, j’ai si peur de me tromper... et de te blesser...
- Chut... ne dis plus rien et regarde... regarde combien la mer est belle...
Et les hommes affairés autour d’eux, tantôt marins, tantôt paysans, aux mains durcies par les câbles de halage des filets de pêche ou des paniers de homards et de langoustes, aux traits ravinés par le vent et les embruns, aux yeux plissés de trop scruter les éclats dansants d’un miroir mouvant... Enfants élus de la mer, ils la craignent, ils la respectent et ils l’aiment... malgré sa cruauté aveugle, en dépit de ses colères, au-delà ou bien à cause de ses mystères, et pour ce qu’elle leur donne.
Ce qu’ils en reçoivent ? Ils l’ont gagné dix fois, de trop de souffrances et de peines. Mais ils continuent, subissant et bravant les tempêtes capricieuses et fascinantes d’une vie où rien n’est acquis d’office, où le moindre bonheur doit se gagner avec le même acharnement qu’ils montrent à arracher aux flots les moyens de leur devenir... à la force du poignet...et cette bataille, parfois, leur apporte autant de joie et d’ivresse que la victoire.
Quant à la défaite... Pas ce mot-là ! Yann n’en veut pas... pour Claire et lui, tout commence et s’il doit se battre il le fera sans reculer jamais. Son arme n’a rien d’une Escalibur, elle s’appelle patience, et depuis quelque temps, il a appris à la manier avec finesse et obstination.
Et puis, Claire est à ses côtés, et c’est déjà beaucoup qu’elle demeure ainsi, confiante, contre lui, qu’il puisse écouter et mêler les battements de leurs cœurs, il est si doux de la sentir trembler un peu, et si bon de vibrer devant la lueur de joie pure qui éclaire le regard qu’elle lève parfois vers lui, devant l’éclat du sourire qu’elle dessine sur sa bouche, il est tellement heureux pour seulement recevoir sur son visage la caresse d’une chevelure aux parfums d’océan, et la douce pression d’un étau de doigts fragiles autour de ses mains, prisonnières complaisantes.
    Et parce qu’elle se laisse guider, enfin docile, pour descendre à quai, et ensuite tirer vers l’emplacement où stationnent leurs véhicules, côte à côte... Et voilà que, debout devant la carrosserie noire, elle semble hésiter soudain...
- Yann, je...
- Tu ne tiens pas à aller plus loin ?
- Oui, mais... il y a mon chien... mon chat !
- Ils te posent un problème ? Pas à moi ! J’admets que Mâtine m’ignore... mais tu dois reconnaître que Moustache m’adore... ça compense, non ?
- Certainement...
- Bien, voilà qui est réglé !... On y va ?
- Attends ! Il y a aussi que... je suis nulle pour certaines choses.
- Ah ? C’est-à-dire ?
- Je ne sais m’organiser que dans un bureau.
- Si ce n’est que cela, je ferai un effort, je te promets de fermer les yeux sur ton désordre.
- Justement... ce n’est pas tout... je ne sais pas coudre non plus, je suis pratiquement incapable de fixer un bouton et.... et, le pire, je ne sais pas cuisiner...
- Bon sang ! J’ai failli oublier l’essentiel ! Effectivement, voilà qui est plus grave que le reste...
- A ce point ?
- Au vu de tes dernières prouesses culinaires, nous avons une sérieuse complication sur les bras.
- Tu es déçu ? Je le sais... je le sens bien...
- J’avoue que la perspective de mourir de faim ne m’enchante pas vraiment ! Il faut voir... Monte, nous allons en discuter.
Ils se retrouvent à l’intérieur de la voiture de Yann, lui très sérieux, presque ennuyé, et elle, troublée, soudain inquiète de ne plus lui plaire.
- Je pourrais prendre des cours... avec Rose... elle, elle saura me conseiller, et je sais quand même utiliser un four à micro-onde... et…
- Claire, c’est fini... je plaisantais. Crois-tu que tous ces... détails soient réellement importants ?
- Des détails ? J’étais persuadée que... Ça t’est égal ? Pour de bon ?
- Cet aspect de la vie ? Oui... Il y a tant de moyens pour pallier à ces contraintes, et tu sembles oublier que nous sommes deux. Et nous avons Dominique ! Il m’accompagne partout, et il est particulièrement doué dans ces domaines. Les vrais problèmes sont ailleurs.
- Mon travail ? J’y tiens, tu sais.
- Cela pourrait en devenir un si j’avais l’intention de t’emprisonner, ou de freiner tes ambitions. Non, chérie, tu as droit à ton indépendance, tout autant que moi à la mienne.
- Ton indépendance ? Pardon, c’est moi ! Je vais trop vite, tu ne veux pas vraiment vivre avec moi. Je suis désolée, j’aurais dû le deviner.
- Chérie, il y a que... je ne peux concevoir ma vie sans toi.
- Sans moi ?
- Oui, alors, tout le reste... Je n’ai besoin que de toi. C’est pour cela que rien ne nous presse... surtout toi. Mais le jour où tu sauras, quand tu prendras ta véritable décision... il ne faudra pas me mentir, pas même pour me ménager.
- Je vois... Dis, cette brosse à dents, dans ta salle de bains à Paris ?
- Eh bien ?
- Tu la changes souvent ?
- Viens là, maintenant que j’y pense, elle est recouverte de toiles d’araignées. Pourquoi ?
- A l’avenir... je compte être la seule à m’en préoccuper.
- Claire...
- Il faut prévenir Rose... ton grand-père... A quelle heure as-tu ton premier rendez-vous ?
- Je ne sais plus... Tu es absolument certaine de vouloir me suivre ?
- Si tu traînes encore, je vais prendre le volant.
- Tu veux conduire ?
- J’aimerais bien mais pas aujourd’hui, et je crois qu’il serait raisonnable que tu m’apprennes avant comment mater ce monstre.
- Alors, ouvre bien les yeux, c’est l’heure de ta première leçon.
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