- Tu arrives et tu pars aussitôt !
- Je suis désolé... on m’attend et...
- Yann, ce n’est pas possible, nous avions des affaires à voir... et il y a ce problème de sol à Plouhinec à résoudre !
- C’est fait, j’ai la solution. Tiens, elle se trouve dans un de ces dossiers, je vous les laisse... étudiez-les et nous en parlerons plus tard...
- Je ne sais ce qui t’arrive, mon vieux, mais... il faut que ce soit sérieux pour que tu te conduises ainsi !
- Une affaire personnelle... disons que c’est... une urgence, O.K. ?
- Grave ?
- Mais non, Jacques... navré les gars, il faut que j’y aille...
- Et on se revoit quand ? Dans quinze jours ?
- J’aimerais bien ! Rassurez-vous, je serai là très tôt demain matin, ça vous va comme ça ? Je file...
- Quand je pense que j’ai pris la peine de commander des pizzas !
- Ah ? Dans ce cas... bon appétit, Robert et... à demain !
Jamais Yann n’a écourté autant les entrevues indispensables à la réussite de ses projets, surprenant tous les individus qui le connaissent intimement par un besoin évident d’en finir au plus tôt, debout dès la dernière disposition prise, et par une distraction inhabituelle, absent au premier pas qui l’éloigne d’eux.
- Je n’en reviens pas ! Moi qui pensais devoir passer la nuit ici...
- De quoi te plains-tu ? Si tu ne sais pas comment occuper ta soirée, ce n’est pas mon cas, et.... Ouahou ! Les gars, si vous voulez savoir à quoi ressemble « l’urgence » de Yann... bougez-vous !
Tous à la fenêtre, à temps pour le surprendre enlacer une fine silhouette, l’entraîner après lui à l’intérieur d’une carrosserie qui les dissimule trop vite à leurs regards... et observer une « folie noire » démarrer pour s’immobiliser deux mètres plus loin, un instant, repartir et disparaître au premier carrefour.
- Eh bien, je crois que notre club de célibataires est en passe de perdre l’un de ses membres... Mais si, un jour, il ne doit en rester qu’un...
- Tu seras celui-là ! Te fais pas de bile, mon vieux, il n’existe pas de femme assez inconsciente pour vouloir de toi... Bon, et si nous allions fêter ça ?
Claire n’a pas eu d’achats à faire, seulement se rendre dans l’immeuble où elle demeure, récupérer des clés chez un voisin qui s’est montré aussi ravi de la revoir qu’étonné par la présence de Yann à ses côtés.
Au point d’escalader, sans bruit, les marches qui mènent au dernier étage, et se dissimuler dans l’escalier pour les surveiller, se rassurant de la voir hésiter sur le seuil de son appartement à introduire un inconnu chez elle, pour s’affoler aussitôt devant une enfant naïve déposant son trousseau de clés dans la main d’un homme qu’elle doit à peine connaître.
La porte franchie et refermée derrière eux, il a, malgré tout, attendu quelques instants avant de se décider à revenir sur ses pas et à rentrer chez lui, s’appliquant à épier le moindre bruit inquiétant, comptant les minutes et se tenant prêt à intervenir à la première alerte.
Inconsciente d’une appréhension aussi discrète qu’attentive, Claire s’est hâtée de réunir ce dont elle pouvait avoir besoin.
Fâchée de voir les valises de son dernier voyage, à demi vidées, à demi rangées, agacée par le livre ouvert posé sur sa chemise de nuit oubliée en boule sur son lit, elle a bien essayé, sans en avoir l’air, de remettre les lieux en ordre, pour y renoncer devant une grimace amusée de Yann, et, finalement, lui ouvrir totalement la pièce.
- Je n’ai pas menti, nulle, pour ça !
Et il sait désormais à quoi s’attendre !
Il a été heureux de la surprendre bouger et vivre dans un cadre qu’elle a su rendre chaleureux...
Du désordre ?
Pas vraiment... sinon l’image de Claire entre deux voyages trop rapprochés, de Claire trop souvent absente, et pressée à chaque escale... mais aimant l’endroit où elle revient toujours.
Ainsi, dans un coup d’œil inquiet à une plante verte, devant la fenêtre, à une autre entre deux fauteuils, et la main vérifiant l’humidité de la terre, la tenue des feuilles, sans s’y arrêter vraiment, mais avec tendresse.
Partout où ses pas l’ont mené, il l’a retrouvée.
Dans la couleur des murs, la façon de retenir les rideaux, le choix des meubles, patinés par l’usage, et sans doute le résultat de longues recherches, montrant la quête patiente dont ils ont été l’objet, choisis davantage pour le plaisir de l’œil ou leur confort qu’en fonction de leur utilité pratique...
Sans oublier la cuisine, étincelante... comme neuve... pour n’être visiblement qu’à peine utilisée.
Il l’a écoutée se déplacer, il l’a suivie à l’oreille et l’a rejointe par les yeux, il l’a retenue de la main et seulement retardée le temps d’un baiser.
Quelques minutes, pour fermer une valise et ramener les clés chez le voisin toujours à l’affût qu’ils ont rassuré d’un sourire heureux.
Le temps de traverser Paris, d’accoster un autre bâtiment, de se hisser jusqu’au dernier étage, de franchir une autre porte et de se retrouver au calme, soudain gênés d’y être seuls.
Toute une journée à rire, à se raconter, à courir... pour arriver là où ils sont, au plus vite.
Et elle... timide soudain, et lui... attentif à ses attitudes.
Un duplex, la même ambiance que sur son île mais avec davantage d’espace par les baies ouvrant sur la terrasse suspendue en plein ciel et dominant la ville.
- J’ai un appel à donner, les chambres sont à l’étage, choisis celle que tu veux, et fais connaissance avec les lieux... je te rejoins...
« Celle que tu veux »... pour ne la forcer en rien, pour qu’elle ne se sente pas tenue de décider trop vite, et elle a hésité entre deux portes ouvertes.
Elle a reconnu le sanctuaire de Yann, et elle a reculé, encore craintive devant ce que s’y installer implique, pour pénétrer dans la pièce voisine, sans pour autant se résoudre à défaire sa valise.
Et elle a préféré descendre, se retrouver sur un terrain plus stable, se postant devant une paroi translucide, offrant au regard de Yann une silhouette délicate dessinée sur un morceau de ciel aux teintes de crépuscule.
- Bonsoir Louis, c’est Guerec. Oui, je suis de retour. Comme d’habitude, mais pour deux. Demain ? Oui, encore demain, et après... nous verrons... c’est ça... nous comptons sur vous... Merci... Claire ? Ça va ?
- Oui, Yann... ça va...
- Tu vois, tu t’es inquiétée pour rien, nous avons la chance d’avoir un merveilleux restaurant au rez-de-chaussée, et ils vont nous soigner. Viens, mon amour, viens voir Paris tel qu’il me plaît !
Il l’a entraînée au-dehors, lui offrant d’un geste Paris et ses avenues, Paris et sa Tour, Paris et la Seine, la gardant contre lui, autant pour la protéger de la fraîcheur de l’air du soir que pour se persuader de sa réalité, jusqu'à ce que la nuit avance avec son cortège d’ombres incertaines et mystérieuses, invitant la ville à se parer de lumières accrocheuses pour séduire et envoûter les noctambules, jusqu'à ce qu’une sonnette les distraie de leur solitude pour un repas qu’ils ont fait durer, heureux même dans leurs silences.
Et lorsqu’ils ont enfin gravi les marches qui mènent à l’étage, Yann l’a laissée aller, libre de s’éloigner de lui jusqu’au lendemain... lui donnant encore du temps... celui de fixer ses repères, de prendre possession de son nouveau domaine, de s’y installer en toute confiance...
Se contentant, lui, du bonheur de la savoir présente.
De celui qu’elle lui a apporté, bien plus tard, au cœur de la nuit, par une porte qui s’est entrebâillée sur une figurine hésitante au bras prolongé d’une valise, immobile, comme en attente d’un signe.
Et il a simplement ouvert les draps, l’invitant à l’y rejoindre, sans un mot, l’accueillant contre lui, heureux pour les doigts qui se sont emparé des siens, les ont guidés sur une peau chaude et lisse et les ont abandonnés sur la courbe douce d’une hanche, bien plus encore pour le bras qui a entouré sa nuque et attiré à elle...
- Yann... aime-moi...
- Nous avons le temps... je peux attendre.
- Je le sais... comme je sais également que rien de cruel ne peut me venir de toi.
- Ce qui ne t’oblige pas à...
- Tu ne comprends pas, il fallait que je vienne... j’ai besoin de toi.
- Claire...
- A côté, c’est... une oppression qui me comprimait la gorge, la poitrine et... je n’en pouvais plus de te savoir si près et pourtant trop loin pour te respirer ou... même seulement t’entendre, et... je devais te rejoindre... parce que toi... toi, tu ne l’aurais pas fait, n’est-ce pas ?
- Tu sais bien que non...
- Et je sais aussi que je te veux heureux, que je veux l’être auprès de toi... et pour cela je ne dois plus fuir, je dois aller jusqu’au bout... dès cette nuit. Berce-moi, Yann, embrasse-moi... apprends-moi...
- Viens, mon amour...
Il a conduit ses mains, il leur a offert son corps en découverte, et il a dessiné le sien, au travers de mille caresses, redoutant éveiller en elle la moindre crainte, attentif à chaque frémissement de sa peau, mais il a abandonné devant des yeux miroirs invisibles sous leurs paupières crispées.
- Je peux tout cesser... te laisser aller...
- Non... maintenant...
- Alors, regarde-moi, ne te cache pas, tu dois m’aider... j’ai besoin de tout deviner, de tout lire en toi.
- Yann...
- Je t’aime, tu ne sais pas combien je t’aime... guide-moi, ne me laisse pas te blesser. Toi seule, tu es la seule à pouvoir le faire.
Par ses caresses il lui a livré tout ce qu’il peut contenir en lui de tendresse, attendant qu’elle l’appelle, espérant la voir s’offrir, s’efforçant de lire sur son visage, dans son regard, la moindre émotion pour y répondre de son mieux, et quand, enfin, elle s’est tendue vers lui, il a bridé toute ardeur pour ne lui donner que douceur... et cesser aux premières larmes au bord des paupières.
- N’arrête pas.
- Tu pleures...
- Parce que je ne savais pas comment cela.... pouvait être...
- Tu ne regrettes pas...
- Non... et je n’ai pas peur... avec toi, je n’aurai plus jamais peur.
- D’autres pourraient t’aimer de la même manière.
- C’est toi que j’ai voulu...
- Seulement voulu ? J’espère davantage de toi.
- Ce n’est pas cela, aimer ? Je crois que je t’aime, toi...
- Ne confonds rien... si plaisir et amour s’accompagnent, tu peux obtenir l’un sans accorder l’autre. Et aimer est un verbe qui ne doit s’employer qu’avec certitude... Ce n’est qu’ainsi qu’il exprime son sens exact...
- Si tu m’aides... je veux bien en revoir tous les modes de conjugaison.
- Avec toi, je suis prêt à les décliner jusqu'à la fin des temps...
- Si je dis... aime-moi... c’est lequel ?
- Celui auquel j’obéis... en attendant que tu trouves celui que je préfère...
C’est de toute son âme, avec le meilleur de lui-même qu’il l’a aimée, redoutant un mouvement de fuite ou de rejet, regrettant de la sentir engluée dans une attentive et prudente réserve, mais heureux qu’elle l’ait retenu contre elle, qu’elle l’ait gardé entre ses bras, confiante et sereine... longtemps...
Même au plus profond de leur sommeil.