Le visage fermé de la Julie qui sortit du sas d'accès ce matin-là n'augurait rien de bon.
- Claudine ? Ton bloc, deux cafés, et dans mon bureau ! Isole ma ligne, je ne veux aucun appel ni voir personne avant une demi-heure.
Sans s’arrêter, sans ralentir le pas. Sans même un regard.
- Bonjour... comment vas-tu... je vais très bien, merci... il fait beau... et gna gna gna… persifla Claudine avec une grimace avant de s’exclamer : Bleu ! Je crois qu’elle a mis du bleu. Ça va barder ! Ah ! Tiens ! Bonjour, Monsieur Gauthier !
- Bonjour, Claudine ! Belle journée, hein ! Julie est arrivée ?
- Gagné ! Elle est là, mais, désolée ! j’ai ordre de ne pas la déranger.
- Même pour moi ?
Ils se turent au grésillement de l’interphone, et se dévisagèrent gravement sous la voix dénonçant une Julie bien plus qu’agacée. « Claudine, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Il y a d’autres services si celui-ci ne vous intéresse plus ! »
- Aïe ! S’écria la jeune fille. Elle a vraiment dit « vous » ? J’ai tout intérêt à me presser ! Navrée, je vous laisse. Zut ! Les cafés !
- Je m’en occupe.
- Pas question ! Je vais lui en porter un à ma façon ! Priez pour que j’arrive à la dérider, sinon, nous allons tous souffrir. Du bleu ! Rien que ça ! Si elle appelle, dites-lui que j’arrive. Non, il vaut mieux laisser sonner.
Et elle s’éclipsa avant que Julien ait pu lui demander à qui il devait s’adresser !
Il patienta autant qu’il en fut capable avant de se décider finalement à faire le tour des bureaux, espérant trouver, au hasard de son errance, les informations qu’il avait prévu obtenir de Julie.
Et constata très vite qu’aucun ne lui accordait la moindre attention : Il les découvrait bousculés, pris dans un vent de panique.
À l’exception d’une adorable jeune personne, déjà rencontrée la veille, qui lui rappelait quelqu’un, une ressemblance impossible à définir avec exactitude, et qui, surtout, ne semblait partager en rien l’inquiétude affichée par chacun, même par David !
De ce dernier, par contre, il reçut un clin d’œil complice et, peut-être, un début d’explication.
- Salut Julien ! Que lui avez-vous fait pour nous la mettre dans un état pareil ?
- Moi ? Vous croyez que c’est à cause d’hier soir ?
- En tout cas, le bruit court que son humeur navigue dans le bleu !
- Le bleu ? Vous aussi ? Il était prévu que je passe la prendre, chez elle, ce matin, mais j’y arrivai qu’elle démarrait sa voiture ! Pas eu le temps de dire « ouf » ! Elle m’a semé en trois tours de roue ! Comment dois-je interpréter cette histoire de couleur ?
- Attendez de la rencontrer ! Vous souvenez-vous de l’image qu’elle offrait, hier, au restaurant, de ses yeux, surtout ?
- Il serait difficile de les oublier.
- Appliquez-vous à bien les observer chaque matin. Après beaucoup de pratique, vous pourrez, comme nous, deviner son humeur du jour ! Ça y est, mon poste sonne, c’est mon tour, priez pour moi ! Justine, accompagnez-moi, nous devons faire front ensemble.
- Lâche, vous faites appel à moi parce que je suis sa nièce ! Pas question, je reste avec ce monsieur.
- Cela ne lui plaira pas !
- Si vous imaginez que je vais l’amadouer pour vous éviter…
- Tant pis pour vous… croyez ce que vous voulez, moi… je vous aurais prévenue !
Pendant que David s’éloignait, Julien prit le temps d’assimiler la dernière information avant de rompre le silence qui avait repris ses droits autour d’eux.
- Vous seriez donc la nièce de… Madame Castel ?
- De Julie ? C’est cela !
- Alors… c’est à elle que vous ressemblez tant ! Mais… votre tante ! Elle paraît si jeune, presque autant...
- Que moi ? Merci bien ! Heureusement que vous me comparez à quelqu’un que j’aime infiniment. Julie a largement dépassé la trentaine… elle se trouve à mi-parcours de la prochaine dizaine, mais ne lui en parlez pas, elle déteste qu’on y fasse allusion.
- Tiens donc ! C’est là que se situerait son tendon d’Achille ! Madame serait vulnérable et aurait peur, comme tant d’autres, du temps qui passe ? Vieillir l’ennuie vraiment à ce point ?
- Oui… mais pas comme vous semblez le supposer… elle est… elle est tellement pleine de projets, d’envies, de rêves aussi et il faut qu’elle bouge, toujours ! Son souci véritable c’est de ne plus avoir, un jour, la possibilité physique de foncer dans l’existence à cent à l’heure.
- Des envies et des rêves ? Chez une personne aussi décidée, pragmatique, rigide…
- Rigide ? Nous ne parlons pas de la même Julie… ou alors vous ne connaissez pas du tout la mienne. La vraie ! Qui est, pour moi, le symbole même de la liberté. Je crois d’ailleurs que c’est pour cela que son mariage a dérapé. Et pourtant, Gabriel - son mari - l’adore.
- Alors… leur séparation n’est pas venue de lui ?
- Jamais il ne l’aurait quittée ! Il en est fou, vous savez… Je crois qu’il serait capable de tuer, qu’il donnerait sa vie pour elle… mais…
- Évidemment, il y a un « mais » !
- Hélas ! Il est aussi possessif qu’amoureux… et pour la considérer sa propriété, il la voudrait en cage… une cage dorée et des plus confortables, bien sûr, mais dont il garderait jalousement la clé. Ce qui ne va pas du tout avec le caractère indépendant de ma tante.
- Et c’est pour cela qu’elle est partie !
- Oui… mais un jour ou l’autre, ils se retrouveront. C’est inévitable ! Gabriel le sait bien, et il attend presque patiemment. C’est tout moi : je parle, je parle…
- Je crois, qu’en effet, nous sommes tous deux coupables d’indiscrétion. Vous, pour avoir livré ce qui ne vous appartient pas, et moi pour vous avoir si volontiers écoutée. Et si nous passions à autre chose ? Que diriez-vous d’aller prendre un verre hors de ces murs ?
- Que c’est une bonne idée !
Mais ils n’eurent pas le temps de quitter le lieu. Empêchés par une voix, déformée par le grésillement du haut-parleur, mais impatiente et nettement agacée, ordonnant à Justine d’accourir dans les dix secondes, lui rappelant, au su de tous ceux qui s’activaient à l’étage, qu’elle n’était pas en villégiature dans un quelconque camp de vacances et que le fait d’être sa nièce ne lui autorisait aucun privilège... Bien au contraire !
- Cela promet ! Excusez-moi, je vous laisse, mais je ne vous tiens pas quitte de votre offre. À plus tard !
De nouveau solitaire, tout en ruminant les informations fournies par la jeune fille, Julien reprit sa promenade dans un couloir où seul résonnait le bruit de ses pas, dont les portes entrouvertes laissaient apercevoir des êtres silencieux, religieusement absorbés par leurs tâches. Pour être honnête, à peine plus que la veille et il devait admettre qu’elle obtenait de bons résultats avec eux.
Dire qu’il avait mis en doute son autorité ! Finalement un coup d’éclat chez Julie Castel, d’ordinaire souriante et avenante, avait plus d’impact qu’il ne le pensait.
Il pressentait que « Sa Majesté » ne se préoccuperait pas de lui avant longtemps. Mieux encore, il était persuadé d’être volontairement tenu à l’écart de tous, dans l’attente du bon vouloir d’une tigresse qui affûtait ses griffes sur chacun. Avant de les essayer sur lui ?
Où se cachait la Julie douce et joyeuse à la personnalité fascinante dont lui avait parlé Ed Musslër ? Il ne lui en avait apparemment décrit que l’aspect tranquille lui laissant la surprise pour les autres !
Autant se permettre le luxe d’une visite au petit bistrot voisin, de s’offrir un vrai café, et de... l’enrager un peu plus ?
Et si, la colère de Julie n’était en fait que le résultat du petit incident entre eux ? Belle idée qu’il avait eue là !
Mais se mettre dans un état pareil suite à un banal baiser échangé avec un presque inconnu ? Non, c’était absurde ! Pas à son âge ! Quoique… un baiser banal… pas tout à fait mais malgré tout… pas un crime à se reprocher. Ni pour l’un, ni pour l’autre.
Une Julie porteuse de rêves… d’envies ? C’était une perspective assez inattendue, et qui ne cadrait en rien avec l’apparence qu’elle offrait. À moins que ce soit lui qui ait voulu ne la voir qu’ainsi ?
Combien il avait été ravi, la veille, de surprendre cette pimbêche dans une position inconfortable, et plus encore, ensuite, de l’amener à lui être redevable d’un service !
Il ne l’avait pas immédiatement reconnue pourtant ! Il ne l’aurait sans doute pas même vue si Hélène, sa sœur, ne lui avait indiqué l’étrange et troublant comportement d’un couple tout en soulignant que l’homme lui ressemblait beaucoup.
Il ne leur avait jeté qu’un coup d’œil distrait, enregistrant effectivement une légère similitude dans la taille, la carrure, plus imposante chez cet inconnu, pour axer très vite toute son attention sur la jeune femme.
La contemplant, adossée au torse viril, pratiquement conquise, comme sur le point de chavirer… Troublé d’abord par une infinie féminité… fasciné ensuite… Incapable de s’en détourner.
Ne se lassant pas de détailler l’adorable cambrure des pieds, la finesse des attaches subtilement soulignée par l’or d’une chaînette cerclant une cheville… le galbe parfait des longues jambes, les courbes douces des hanches étroites… la taille voluptueusement ployée, et une poitrine haute et arrogante…
Superbes composants d’un corps sensuellement gainé d’une étoffe d’un noir pur et profond, exaltant la blancheur nacrée et soyeuse des épaules rondes, des bras fuselés, du cou gracile, d’un visage à l’ovale idéal nimbé de mèches folles, parfait écrin d’une bouche, d’un nez, aux tracés dignes du meilleur des peintres… Et des yeux… des yeux à en rêver… des yeux qui le poursuivaient depuis quelques heures… des yeux… Ceux de Julie !
Il avait cherché à capter son regard, pour s’assurer qu’il n’était pas victime d’une confusion, pour conforter une presque certitude… et il s’était heurté à celui d’un animal pris au piège et cherchant désespérément une issue, un moyen de s’échapper. Ce fut ce regard-là, et seulement cela qui l’avait incité à intervenir.
Il avait très vite compris qui était cet homme, ce qui se passait entre eux… Il ne saurait expliquer pourquoi il s’était amusé à improviser ainsi, jusqu’à créer une situation qu’il avait voulue, pour elle surtout, des plus embarrassantes !
Quant à son mari, - son ex mari ! -, abstraction faite d’une animosité bien naturelle vu les circonstances, il l’avait trouvé passablement arrogant, passionné et fonceur, mais également solide, résolu, responsable et équilibré : un type somme toute plutôt sympathique !
Mais… qu’avait dit Justine ? Un Gabriel trop possessif... qui la voulait en cage... enchaînée... Autant d’exigence ? Sa propriété ? Un caractère aussi absolu à leur relation ?
Si cela s’avérait être la réalité, Julie Castel méritait plus d’indulgence que ce qu’il lui en avait accordée jusqu'à lors.
Quoique… supposer une Julie prisonnière, c’était espérer l’impossible ! Lui, serait prêt à lui infliger pire que cela, pour assurer la paix à l’humanité tout entière, et masculine en particulier !
En revanche, si son ex mari la poursuivait vraiment avec opiniâtreté, annoncer d’éventuelles fiançailles n’avait pas été une idée bien inspirée. De quoi le pousser à bout, et à se manifester avec plus de virulence… ce que lui-même ferait dans de pareilles conditions.
Comprenant intimement l’homme, il commençait à mieux cerner le problème.
À qui la faute ?
Il avait des excuses à présenter et quelques pions à remettre en place.
Le sien en tout premier.
Le mieux à faire, dans l’immédiat, serait tenter de forcer sa porte, d’avoir une explication avec elle, et limiter leur relation au cadre professionnel qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
Essayer, pour le moins, de repartir du bon pied.
D’autant plus que, dans quelques mois, en supposant qu’il acceptât la proposition de son oncle... Là, il n’avait aucun mal à imaginer sa réaction… il la savourait même par avance…
En toute innocence !