Une heure du matin !
Que faisait-elle, haletante et sans force, cramponnée au liseré de béton qui domine la Méditerranée. Pliée en deux, les poumons oppressés, et maudissant les dizaines de cigarettes qui faisaient son quotidien.
Au bord de la syncope !
À quelle folie s’était-elle livrée ? Courir à bout de souffle, projetant hors d’elle, à chaque foulée, la rage qui l’habitait, dans un survêtement humide de transpiration, et finalement se retrouver au bord de l’asphyxie, les mains tremblantes et pas certaine de dénicher en elle l’énergie nécessaire à un retour inévitable.
Elle se laissa aller sur le banc de pierre, se recroquevilla au maximum pour mieux se dissimuler aux véhicules qui rugissaient, à quelques mètres à peine, faisant siffler l’asphalte mouillée. Pas longtemps… Quelques minutes !
Et gommer le samedi, la nuit solitaire, cachée au creux du lit, abrutie de somnifère, refoulant au plus profond d’elle le désir qu’elle avait pour un homme.
Et le dimanche… un dimanche au téléphone muet. Rejetée par l’un après s’être trouvée malmenée par l’autre, elle se découvrait également oubliée de tous. Abandonnée à sa solitude.
Seule… terriblement seule… à dériver au milieu des vestiges d’hier emballés, et répertoriés. Des colonnes de cartons !
Julie en rirait si son cœur n’était si lourd.
Combien de fois avait-elle ouvert le réfrigérateur ? Combien de temps était-elle restée, immobile, devant les rayonnages vides, sans souvenance de ce qui l’y avait amenée. Rien de comestible ? Quelle importance ? Elle n’avait pas d’appétit, nul besoin vraiment pressant, sinon celui de répondre à l’exigence de gestes nés de l’habitude.
Combien de douches, chaudes, glacées, pour occuper les heures, reculer celle d’un coucher qu’elle craignait de retrouver plus froid que celui de la veille ?
Cette faiblesse en elle, cette dépendance pour laquelle parfois elle se méprisait... comment les étouffer à jamais ? Gabriel ! Avec lui... Combien de querelles, combien de chagrins, effacés sous ses mains ?
Combien elle l’avait désiré, yeux fermés, l’appelant, le dessinant, le regardant venir à elle… Et combien elle avait lutté pour le retenir, empêcher une illusion de visage de reculer et de se dissoudre devant le regard grave et presque triste d’un autre. De Julien. Pourquoi ? Qu’avait-elle fait ? De quoi était-elle coupable ?
Julie se haïssait.
Cette beauté que chacune lui enviait, sans l’aimer, elle, pour autant, à quoi lui servait-elle ? Que lui apportait-elle ? Son existence ne se trouvait pas plus aisée ou plus heureuse de ce cadeau du hasard !
Au point de souhaiter, parfois, s’unir à l’une des silhouettes anonymes qu’elle croisait au hasard des rues, d’apparence agréable ou quelconque, s’y fondre et ressentir, et connaître et vivre, à travers elle, tout ce que le sort s’obstinait à lui refuser.
Sa chambre et le silence qui y régnait, son lit et la place désertée près d’elle... la maison entière s’était faite ennemie hostile.
Son existence entre des murs indifférents et aveugles, chaque image, chaque scène, chaque désespérance, tapies, tenues à distance par l’ordonnance pratique des jours... tout cela, marée d’ombres malfaisantes, avait surgi de partout et de nulle part, avançant vers elle, cernant le lit, pesant sur les draps, l’étouffant de leur poids, forçant la peau fragile des paupières closes.
Une bataille dans laquelle elle s’était plongée sans arme, vulnérable d’une souffrance inconnue.
Trop de regrets qui l’affaiblissaient, rien de tendre, de vivant, de rieur près d’elle. Elle donnerait beaucoup, son âme, pour entendre résonner un rire clair.
Et se pencher sur une tête plus petite, toute douce, si fragile d’inspirer trop d’amour… et s’émerveiller d’un babil, sursauter à des galopades et gronder pour la forme, et sourire, une fois, une seule ! à des frasques d’enfant.
Et guetter et attendre… et reprendre vie au bruit d’une clé dans une serrure, à celui d’un pas. Pas n’importe lequel !
Julie avait fui.
Pas seulement à cause des dernières heures.
La pluie ! Qui revenait, qui avançait sur elle.
Mais trop tard… plus de fureur à éteindre. Julie était vide de tout sentiment.
Elle regardait, sans le voir, un rideau de perles luisantes s’épanouir autour d’elle, l’envelopper, étoiler ses vêtements, éclater sur sa peau, y naître sources et devenir ruisseaux.
Elle se souhaita glaise sous leur force délicate, et être façonnée… à leur gré. Devenir autre, inconnue de tous.
Un nouveau visage, pas de ceux derrière lesquels elle se dissimulait. Un qu’elle eut plaisir à montrer, en permanence.
Combien elle était lasse de ce rôle de femme que rien n’effraie, maîtresse de son avenir et certaine de ses choix. Elle avait beau chercher autour d’elle, elle n’y trouvait rien qu’elle ait vraiment souhaité acquérir. En fait, hors quelques éléments de sa garde-robe, elle n’avait en rien modifié le décor dans lequel elle évoluait, séjournant dans son propre appartement ainsi qu’elle occuperait une chambre d’hôtel anonyme : prête à le quitter à tout moment.
Justine avait raison, ils auraient eu moins de peine à y effacer ses traces que celles de Gabriel.
Elle sursauta au claquement d’une portière. Des pas… et…
- Bonsoir ! Toute seule ?
Il était jeune, presque un gamin.
- Si vous voyez quelqu’un d’autre, prévenez-moi, rétorqua-t-elle.
- Je peux vous conduire quelque part ?
- Je suis très bien ici.
- Même sous la pluie ? Nous pourrions aller boire un verre...
- L’alcool est interdit pendant les cures de désintoxication.
- Avez-vous un problème ?
Elle l’observa du coin de l’œil. Un peu agacée d’une insistance pesante. Elle laissa fuir un profond soupir.
- Un problème ? Bien pire que cela ! Se lamenta-t-elle. Mais à vous, je crois que je peux le dire... En fait... ajouta-t-elle en chuchotant, j’ai assommé mon ami...
- Comment ? S’inquiéta l’inconnu en reculant d’un pas.
- Oui… Je sais, c’est horrible, mais… Maintenant… Que dois-je faire ? Le noyer ou bien m’enfuir ?
- Vous plaisantez !
- Mais non ! Tenez, regardez ! Là ! Tout en bas… Lui indiqua-t-elle, en se redressant. Oui… entre les rochers... Je l’ai poussé et il est tombé.. Juste là ! Chuchota-t-elle en lui prenant le bras et le tirant après elle... Penchez-vous... Le voyez-vous ?
- Vous êtes... vous êtes folle ! S’écria l’homme en se libérant.
- Oui... et vous un témoin gênant. Souligna Julie froidement.
Elle eut du mal à retenir son rire devant l’expression affolée qu’afficha l’inconnu, devant son geste de recul qui se fit aussitôt fuite.
En revanche, elle avait tout intérêt à prendre le large. Au cas où ! D’ici à ce qu’un aussi crédule que ce gosse lançât un avis de recherche avec son portrait-robot... Amusant ! En route... Demain était déjà bien entamé.
Elle pouffa… Quel idiot ! Et ces yeux ! Il y avait cru !
Voilà qui parvenait, en partie, à lui restituer un optimisme naturel !
Plus calmement qu’à l’aller, avec sagesse, elle s’appliqua à contrôler sa respiration et l’amplitude de ses foulées. Y prendre goût ? Pas question ! Un seul objectif pour elle, pratique, chaud, confortable... elle se voyait déjà, naïade exilée, s’immerger dans une eau parfumée.
Encore un peu de courage... Cent mètres... Sans forcer ni ralentir... Surtout sans s’arrêter, certaine de ne pouvoir s’élancer de nouveau. Vingt... Enfin ! La porte... Deux pas... Et dire qu’il en est qui faisaient cela tous les jours. Pitié ! Qu’on la soutienne, qu’on la transporte... Merci à un appareil magique, qui obéissait au doigt qui appelait, qui ordonnait. Un... trois ! Ah ! Elle y était !
Chez elle ! Et ne pas céder à l’invitation des fauteuils qui lui ouvraient leurs bras, ignorer la voix qui l’accueillait, qui lui disait qu’on l’attendait... Une voix ? Cette voix... celle-là !
- Gab ! Par pitié, pas maintenant.
- Mais... Julie, d’où viens-tu ? Tu t’es regardée ! Trempée, échevelée, à croire que...
- J’ai couru. C’est tout ce que tu as à me dire ? Alors, bonne nuit, je vais me coucher. Tu connais la sortie.
- D’accord, mais avant, nous devons mettre un terme à cette stupide situation. Peux-tu m’expliquer le pourquoi de tout ce chambardement ? C’est une plaisanterie ?
- Ces containers ? Ben… euh… ils renferment tes affaires, Gabriel…
- Mes… quoi ?
- Tout ce qui t’appartient. C’est simple, non ? Et si tu pouvais en emporter quelques-uns dès ce soir, ce ne serait pas plus mal.
- Julie, tu ne peux pas me demander cela ! Laisse-moi revenir m’installer près de toi.
- Dans quel but ? Reprendre aux douleurs passées, renoncer à ce qui fait ma réalité, aujourd’hui ? Tu te leurres. Sors de ma vie.
- Attends... Je crois que je suis allé trop loin, cette fois.
- Celle-ci, seulement ? Ça n’a aucune importance, je te connais bien, je sais que tu n’es pas méchant et je ne t’en veux pas. Mais nous deux... C’est fini, Gabriel.
- Vraiment ? Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il m’a semblé... Julie, une nuit encore... comme autrefois, pour te prouver que j’ai changé.
- Et demain ?
- Tu seras libre de vivre, près de moi, selon tes désirs.
- Oui… Sinon que… Gab… c’est trop tard.
- Laisse-moi te montrer que tout peut renaître, laisse-moi seulement t’aimer, Julie...
- Ça ne changera rien entre nous. Et pourtant je voudrais tellement que cela soit possible… mais...
- À cause de cet homme ? Il ne peut pas déjà être si important, je me suis renseigné, il vient d’arriver dans ta vie.
- Julien ? Ohhhhh… Si tu savais... J’ai tant de peine...
- Il t’a fait du mal ? Dis-moi… Dis-moi tout… et je m’occuperai de lui.
- Mais arrête ! Arrête de réagir aussi… aussi… Ohhhh ! Gab, je suis si fatiguée... Je n’y comprends plus rien. Serre-moi, fort, très fort.
Ce torse puissant contre lequel elle laissait aller son désarroi, ces mains qui caressaient son dos, sa nuque, ces bras qui la berçaient… Ils savaient encore la rassurer, ils avaient toujours le pouvoir de l’apaiser. Mais Julie ne sentait plus monter en elle la vague brûlante, ni la pulsion de désir qu’ils éveillaient autrefois en elle.
- Je suis désolée...
- Mon cœur, ne dis plus rien, je t’aime, et, à cela, tu peux y croire ! Tous ces jours à penser à nous, et les heures à t’attendre, ici, dans un silence vide...
- Ici ! Au fait, comment t’es-tu introduit chez moi ? Mes clés ! Tu en as conservé un double... Tu n’es qu’un hypocrite, menteur !
- Je ne m’en étais jamais servi avant ce soir. Parole d’honneur ! J’étais inquiet, tu ne rentrais pas alors que ta voiture est au garage. Et ton téléphone n’a pas arrêté de sonner. D’ailleurs, tu devrais appeler ta mère...
- Ma mère... tu as parlé à maman !
- Oui, et j’ai l’impression qu’elle se fait du souci pour toi. De me trouver ici n’a pas eu l’air de la surprendre du tout, tu sais... bien au contraire !
- Gab... Combien de temps encore vas-tu me poursuivre ainsi ! Je ne ressens plus rien pour toi, du moins pas ce que tu souhaites... Ecoute… j’ai sommeil, il est tard, tu ferais mieux de partir.
- Tu ne peux pas avoir changé si vite, ni tout oublié.
- Bon ! Tu as raison ! Alors, autant s’en assurer. Vas-y, embrasse-moi !
- Mais... pas comme ça ! J’ai l’impression d’avoir une ennemie en face de moi.
- Depuis quand fuis-tu les batailles ? As-tu peur de la défaite ? Je ne t’aime plus, mais, qui sait, tu parviendras peut-être à obtenir de moi ce que tu es venu chercher.
- Julie !
- Quoi ? Tu es choqué, déçu ? Tu veux faire l’amour, t’offrir un moment de distraction ? Passe devant, je te suis, et après... eh bien, je pourrai enfin dormir !
- Tais-toi, ce n’est pas toi qui parles en ce moment. Où s’est perdue « ma » Julie ? Pour réagir ainsi, tu dois souffrir. C’est à cause de cet homme ! Mais qu’attends-tu de lui ?
- Rien ! Tout ! Seulement sa compagnie. J’ai besoin de lui mais... pas lui, je crois. Oh, tu n’as pas à t’inquiéter, tu sais ! Il a été très clair à ce sujet ! Gab… je suis si malheureuse ! Sanglota-t-elle soudain. Il ne veut pas… pas de moi... pour lui… pour lui… je ne suis rien d’autre... qu’une… qu’une coquille vide ! Il a dit « une… une jolie façade »… rien… rien de plus...
- Ne pleure pas ! Et puis, c’est idiot, tu es merveilleuse, n’importe qui serait fier de te posséder.
- Je… je pense Amour et toi… Toi… tu réponds Possession ! Pour toi, je n’étais que cela, un bel objet, mais le reste, tu t’en moques !
- Julie ! Tu es injuste, ce n’est pas totalement la vérité et tu sais que je t’aime.
- À ta façon ! Pardon, Gab. Renifla-t-elle… Il me désire aussi mais... cela ne lui suffit pas. J’espérais tellement de lui, et... et il m’a repoussée.
- Je suis certain que tu te trompes, surtout d’après son attitude de l’autre soir. Il est le premier à m’avoir tenu tête, et je crois que nous pourrions nous entendre !
- Tu le penses vraiment ? Murmura-t-elle, en le regardant entre ses larmes. Et en plus, il est blessé, tu sais. C’est affreux ! Un terrible accident, mais vraiment terrible, dont il n’est pas complètement remis.
- Seigneur, Julie ! Si tu voyais tes yeux lorsque tu parles de lui ! Allez, va prendre ta douche. Ensuite, tu files au lit, je te borde et je m’en vais. Demain, tu m’expliqueras ce qui se passe, calmement et nous tâcherons de démêler la situation.
- C’est vrai ? Tu ferais ça ?
- Vrai de vrai ! Tu sais que, pour toi, je serai toujours là.
- Gab chéri, si tu continues dans cette voie, je pense que je pourrais bien te garder comme ami.
- J’apprendrai à m’en contenter... Vois-tu, mon cœur, je ne supporterais pas que tu me haïsses.