- Encore un faux prétexte !
- Non, Julie, tu dois absolument venir. C’est très sérieux, insista patiemment la voix de Nicole, ils t’attendent et Monetier est furieux. Il exige de te rencontrer.
- Moi ? Ce type ! Il ose exiger ! C’est un macho impudent et répugnant.
- Tu as vingt minutes.
- J’y serai ! Capitula Julie, presque joyeuse. Et préviens Julien !
Un coup d’œil dans le miroir... Si peu de temps ? Elle n’y arrivera pas. Mais, après tout, quelle meilleure revanche pour elle que se présenter ainsi pour fêter le contrat de l’année ?
Et Julien l’appelait ! Il lui manquait tellement ! D’ailleurs, sans cette sotte de Justine, elle aurait pardonné depuis longtemps.
Pardonné quoi ? De lui en préférer d’autres, et une en particulier ? Pourquoi avait-il choisi justement sa nièce ?
Dans l’immédiat, il semblait avoir besoin d’aide pour elle ne savait quel problème dans ce satané projet, et elle ne pouvait refuser de lui apporter la sienne ; mais, si cela se révélait un quelconque piège, elle le lui fera payer cher.
Dans les locaux de chez Paint, l’ambiance était tendue.
Et pourtant, au début de la réunion, rien n’avait laissé prévoir une telle évolution. Un échange de banalités, des remarques sur les maquettes exposées, pas d’affrontement réel sur un contrat aux termes arrêtés depuis des semaines. Jusqu'à une petite phrase... et les sourires entendus qui l’avaient accompagnée.
- Où se cache Julie Castel ? Pour la dernière étape, vous auriez pu nous offrir, une fois encore, le plaisir de la rencontrer.
Julien avait avancé l’excuse maintes fois répétée de quelques jours de vacances, présenté ses regrets devant la déception due à l’absence de celle qui avait tant contribué à la réussite du dossier qui les occupait, tout en ressentant un début de malaise aux regards égrillards échangés devant lui.
- Des jambes splendides, avait poursuivi Monetier, et pour le reste... fffffffff ! On ne doit pas s’ennuyer avec elle.
Une insinuation trop nette pour feindre l’ignorer, et Julien n’en avait nullement l’intention. Il avait concentré son attention à contrôler ses gestes et brider le désir de les envoyer au Diable, tous sans exception, et ce fut très lentement, devant les yeux effarés des membres de son équipe, qu’il avait rassemblé les documents exposés devant lui et qu’il les avait rangés dans la serviette de cuir d’où ils n’auraient jamais dû sortir.
- Mais… mon cher Gauthier, vous oubliez le plus important... il manque les signatures !
- Je n’ai plus l’intention de signer quoi que ce soit.
- Plus l’intention de… Là… vous plaisantez !
- Absolument pas... Je crois que vous n’avez rien compris ici ! La seule qui en ait le droit, c’est Julie Castel, qui n’a jamais été un moyen de diversion, et bien moins encore une possible et facile distraction que nous aurions eu la largesse de vous offrir. Vous avez commis une faute, Monetier, une erreur énorme, à la dimension de votre grossièreté.
- Voyons, ce n’est pas sérieux ! Nous savons à quel niveau se concluent les accords importants et une femme n’a rien à y faire !
Julien tenait l’explication qu’il cherchait à l’obstination de Julie à ne céder sur rien. Debout, prêt à se retirer, et sur un signe à David de réunir les éléments dispersés sur la table, ce fut d’un ton sans réplique qu’il avait souligné la compétence de celle qu’ils avaient cru interlocutrice négligeable.
Rien de moins que la véritable directrice de l’agence, la seule à y avoir droit de décision et qui avait traité avec eux d’égale à égal à l’occasion d’un projet auquel elle avait beaucoup apporté. S’ils désiraient réellement qu’il se concrétisât, ce sera uniquement avec elle. Il leur offrit donc de choisir entre faire une croix sur des heures de travail et gâcher ainsi une merveilleuse opportunité, ou bien attendre qu’elle revienne aux commandes du navire.
Et cela, en supposant que Julie acceptât d’oublier, un temps, leur propre différend, pour seulement rencontrer Monetier, vu le comportement arrogant et misogyne de ce dernier.
Il n’avait eu qu’à prier Claudine de la contacter et depuis...
Encore quelques minutes, et il l’aura en face de lui. Comment allait leur apparaître Madame Julie Castel, reine incontestée d’un royaume affreusement vide sans elle ? Sous quel visage ?
Tourné vers l’extérieur pour dissimuler à tous l’émotion qui le gagnait simplement d’anticiper sa venue, Julien s’amusait à dessiner des paupières, persiennes d’azur voilant l’ambre chaud de pupilles dorées. Il souriait à des cheveux soie mouvante qu’il voulait, pour l’occasion, soigneusement disciplinés dans un chignon sévère. Et pendant qu’autour de lui, chacun s’occupait à distraire une attente, il s’aventura à imaginer des lunettes en équilibre sur l’arête fine d’un nez, il s’appliqua à dissimuler un corps sous le croquis strict et austère d’un tailleur. Il s’attarda, à appeler sous ses mains la chaleur d’une peau, jusqu'à se perdre à suivre la ligne parfaite du galbe d’une jambe sous l’étoffe tendue d’une jupe étroite. Et alors que certains s’impatientaient, il ferma les yeux en évoquant la saveur d’une bouche, il rêva de la tendresse d’un sourire et il s’enivra de la douceur d’une voix, indifférent à celles qui s’animaient derrière lui.
- Bonjour, messieurs ! Non, je vous en prie, ne vous dérangez pas, je ne fais que passer. Gauthier, qu’y a-t-il, ici, de si important qui exige ma présence ?
Julien opéra un demi-tour, incapable d’articuler un son devant la silhouette qui, après avoir salué les uns et les autres, se dirigeait droit sur lui. Madame Castel ? Qui ? Certainement pas la gamine qui le défiait, menton dressé, poings sur les hanches et espadrilles aux pieds. Pas cette arrogante fillette en liquette jaune transparente sur bustier fleuri et corsaire noir, à la queue de cheval embroussaillée ramenée sur une épaule, et, pour couronner le tout, sans fards ! Qu’on le pince !
- Julie... vous me surprendrez toujours !
- Et moi, j’avais demandé à ne pas être dérangée ! N’avez-vous pas pleine autorité pour expédier les affaires courantes ? Alors ? À quoi rime cet appel ?
Maîtrisant à grand-peine un sourire, Julien se contenta de s’adresser à tous.
- Messieurs, excusez-nous, Madame Castel et moi-même avons à nous entretenir.
Il saisit Julie par la main, prenant garde de ne pas trop la serrer, et, satisfait de ne rencontrer aucune opposition, il l’entraîna après lui, jusqu'à la pièce voisine. S’il était heureux de la découvrir égale à elle-même, il n’avait aucun désir d’en faire les frais en public.
Porte refermée sur eux, hors de vue et à l’abri de toute oreille indiscrète, il la libéra et se campa devant elle, bras croisés,
- Petite peste, je vous offre une revanche sur ces hommes, pas d’essayer vos griffes sur moi.
- Je ne sais ce que je préfère entre les deux. Pouffa-t-elle, espiègle. Allez ! Dites-moi ! Vite ! Tout est signé ?
- Ils sont prêts à le faire, mais pas nous.
- Vous êtes fou ! S’écria-t-elle, perdant tout sourire. Il ne fallait pas hésiter ! Qu’attendez-vous ? Qu’ils reprennent leurs billes ?
- Votre paraphe, Julie, seulement le vôtre, et c’est cela ou rien.
- Mais pourquoi ?
- En ce moment, je m’en mords les doigts. Très réussie, votre entrée en scène.
- Vous l’avez appréciée ? Le taquina-t-elle, de nouveau radieuse.
- Digne de la cabocharde que vous êtes.
- Et qui n’était pas calculée du tout, pure improvisation. Je n’ai pas eu le temps, surtout, de faire autrement... Mais, pour conclure cette affaire, vous ou moi, c’est pareil. Julien... si c’est pour m’obliger à revenir...
- J’aimerais bien mais...non, seulement pour donner une leçon à ce type. Il vous trouve à son goût, mais pas de taille contre lui, une sorte de jolie plante verte, sans cervelle.
- Il n’est pas le seul, persifla-t-elle, vous êtes faits pour vous entendre, tous les deux.
- Julie… J’étais très en colère, ce jour-là.
- Je veux bien le croire, et... c’est fini, n’en parlons plus ! Mais pour ce qui est de Monetier, je l’ai eu, et il n’a rien vu.
- Dans ce cas, dépêchez-vous d’entériner le contrat avant qu’il ne le réalise.
- Sérieusement ?
- À plus forte raison maintenant. Une armée de mâles imbus de leur virile supériorité conduite à la défaite par... un pirate en herbe ! En piste, moussaillon, et que les eaux nous soient clémentes !
Ils eurent droit à une Julie, souriante, mais qui ne prit pas même la peine de s’asseoir, soulignant ainsi sa hâte d’en finir au plus tôt. Elle visa chaque page présentée d’un mouvement distrait de la main guidant le stylo, sans interrompre un badinage léger. Une fois terminé, elle fit le tour de la table, saluant chacun, s’immobilisa près de Julien, assis, contre lequel elle s’appuya le temps de s’adresser à tous.
- Eh bien, Messieurs... je vous laisse... C’était un plaisir que de traiter avec vous, et j’espère qu’il en ira de même à l’avenir...
Julien se raidit sous la main qui pesait à peine sur son épaule. Elle partait ? Ainsi ? Sans attendre ?
Et eux ? Où en étaient-ils ?
- Julie, nous n’en avons pas fini. Murmura-t-il à son intention.
- À quel sujet ? Répondit-elle sur le même ton. Dans cette affaire, je ne vois rien en souffrance.
- Accordez-moi deux minutes et je vous rejoins à côté.
- Désolée, Julien, je suis pressée.
- Vous ne me laissez pas le choix ! Déclara-t-il en se redressant, visiblement prêt à poursuivre leur dialogue plus loin.
- Julien !
- Venez, j’ai deux mots à vous dire, Claudine et David s’occuperont des derniers détails.
- Non, insista-t-elle, votre présence est indispensable. Je vous promets de vous appeler, et...
Une hésitation en lui, parce que la voix se fit plus amicale, et le regard plus chaleureux.
- Et je tiens toujours mes promesses, Julien.