La main sur le téléphone, Julien devait se rendre à l'évidence : il ne pouvait attendre plus longtemps. Un échec sur toute la ligne.
- Claudine, prévenez Paint que nous serons légèrement en retard à la réunion et demandez à David de me rejoindre avec la maquette du projet 128. Quelque chose m’échappe dans cette étude. Et apportez-moi le dossier Ronaldo.
Une allure très sage, des cheveux d’un banal châtain, ordonnés par une coupe nette, des ongles rose pâle, un petit tailleur classique, et - il rêvait ! - une jupe aux genoux ! Voilà donc la Claudine de la semaine ? Il avait l’impression de changer de secrétaire à chaque lundi matin !
- Seigneur ! J’ai failli ne pas vous reconnaître ! En panne de fantaisie, ce matin ?
- Non, mais à force d’en user, elle devenait monotone ! C’est aujourd’hui que je suis originale puisque vous êtes surpris ! Tenez, Ronaldo et etc. Bien ! Deux appels pour vous. Un certain Professeur Robin qui vous demande de le rappeler le plus rapidement possible et Madame Gauthier, qui m’a priée de vous répéter quelques « gentillesses » à sa façon !
- Aïe ! Je devais dîner avec elle hier soir. Comment était-elle ?
- Furieuse. Poser un lapin à sa mère ! C’est du joli !
- Avec quelques fleurs... Puis-je compter sur vous ?
- Ouais ! On va tâcher d’arranger ça. Toujours au Sofitel ?
- Jusqu'à demain. Prévenez-la que ce soir, son étourdi de fils sera présent.
- Et pour le professeur ?
- Rien d’important, je sais de quoi il veut m’entretenir... Cela peut attendre.
Un mois déjà ! Toujours la même ambiance, sous une autre tutelle, sans véritable changement, un intérim qui se prolongeait. Quelques difficultés avec certains clients, attachés à l’ancienne direction, qu’il avait su résoudre avec diplomatie, leur garantissant le respect des accords pris avec Julie Castel, précisant qu’il en regrettait lui-même l’absence, tout en leur assurant qu’elle ne saurait durer encore très longtemps !
S’il pouvait s’en persuader avec autant d’aisance, l’attente lui serait moins pénible.
De nouveaux contrats, mais également un ancien, en suspens depuis des mois, et qui allait être ratifié, dans l’heure, au deuxième étage, chez Paint. Un projet sur lequel Julie avait énormément travaillé et qu’il n’avait eu aucune peine à conclure. En vérité, il avait hâte d’y apposer sa signature et d’en faire porter une copie au 334, avenue du Prado. Un cadeau, pour lui montrer qu’elle demeurait l’élément primordial de la grande famille qu’ils formaient à eux tous.
Et pourtant ! Leur dernière entrevue… Il se souvenait de sa colère, il entendait de nouveau le claquement de la porte soulignant sa sortie.
Claudine s’était très bien débrouillée, Julie avait accepté de lui parler au téléphone, et elle s’était appliquée à traiter un dossier après l’autre, s’en tenant scrupuleusement à des informations, précisions et conseils en réponse aux questions posées, mais d’une voix nette et impersonnelle.
Pourquoi, en pleine conversation, avait-il cédé à la tentation d’ouvrir un tiroir à malices, d’en retirer tous les objets qui s’y cachaient, l’un après l’autre, les alignant devant lui. Pour la sentir plus proche en s’adressant à elle à travers eux ?
Quelle idée de l’avoir comparée à une rose des sables ; de l’avoir désignée aussi fortement emprisonnée dans son entêtement que ces fragiles pétales dans leur gangue de verre.
Combien le silence à l’autre bout de la ligne lui avait été pénible ! Et ensuite sa voix, à peine perceptible, qui le priait de ne rien toucher, de ne rien lui abîmer, le ton oppressé de détresse alors qu’elle s’accusait de n’avoir pas su mieux protéger ses trésors.
Et lui avait réalisé que tous ces petits riens étalés représentaient bien davantage que quelques souvenirs, qu’ils dévoilaient l’aspect le plus intime de celle qui les avait ainsi réunis, une autre personnalité, cachée, sensible, et surtout vulnérable.
Et alors qu’il s’évertuait à la rassurer, il s’était retrouvé écoutant un combiné qui lui serinait un signal de fin de communication. Elle avait dû rouler pied au plancher pour le rejoindre si vite, avant même qu’il se fût défait d’un sentiment de culpabilité.
Elle ne lui avait pas même accordé un regard, semblant ne pas même l’entendre. Elle ne s’était préoccupée que d’atteindre une cachette trop abordable, le teint pâle et les gestes fébriles, contrôlant tout, enfermée dans un mutisme réprobateur, jusqu'à un cri.
- Où sont-elles ? Qu’en avez-vous fait ? Vous n’aviez pas le droit de les lire !
Entre les mains de Julie, une boîte ouverte, ne renfermant plus aucun mystère ni la moindre magie. Le paquet de lettres aux couleurs de ciel après l’orage, disparu !
Il lui avait été impossible de la convaincre de son innocence, ou du moins de la légèreté de sa faute. Elle n’était restée que le temps de réunir ses merveilles dans un carton, et il se revoyait, lui, puérilement adossé à la porte, dans une dernière tentative pour la retenir, et se justifier.
Il s’était effacé, libérant le passage, devant un regard où il n’avait lu aucune colère, sinon une infinie tristesse.
Incapable de définir à quel moment le contenu de la boite avait pu disparaître, et bien moins encore le comment, il n’avait su que lui promettre de faire son possible pour le retrouver et le lui restituer au plus tôt. Puis il l’avait priée de se calmer, de tout remettre en place... Et de reprendre son poste.
- Ici ? Avec vous ? Jamais ! Lui avait-elle rétorqué.
Et ensuite, alors qu’il la suppliait presque de lui pardonner sa stupide attitude, qu’il lui avouait combien elle lui manquait, ce fut bien davantage que de l’étonnement qui s’était affiché sur son visage. Lui, il avait pu y lire une expression de mépris mêlé d’ironie hargneuse qui l’avait ulcéré.
- Combien de conquêtes pour satisfaire votre appétit ? Avait-elle persiflé. Calmez vos ardeurs, Casanova, les bruits circulent vite. J’ai été stupide de ne pas y croire, désormais je sais que vous pouvez être capable du pire.
Il avait eu beau la questionner sur l’identité de celui ou celle qui s’était permis de colporter de tels ragots, rien n’y avait fait. Il n’avait reçu rien d’autre que le conseil de se tenir éloigné de sa nièce et elle avait exprimé l’exigence de récupérer son bien dans les meilleurs délais, tout en lui assénant que, pour être passé entre ses mains, ce dernier ne lui serait plus autant précieux qu’auparavant.
Et elle était sortie… de la pièce et de sa vie. Pourquoi se donner la peine de la maintenir à distance alors que d’autres s’en chargeaient bien mieux que lui ? D’autres ? Qui ?
Julien jouait distraitement avec les rectangles colorés enfin retrouvés, les disposant en éventail sur le plateau de palissandre.
Le trésor perdu de Julie…
A peine s’était-elle éloignée que certains détails lui étaient revenus en mémoire. Trop tard, hélas !
Justine, seule, connaissait l’existence de ces lettres, et elle avait eu toute opportunité de s’en emparer.
Il les lui avait réclamées ce même jour, au cours du déjeuner, et elle les lui avait restituées sans soulever d’objection.
Depuis, il avait eu le temps... de composer un numéro et de raccrocher le récepteur avant la première sonnerie, et aussi celui de mesurer sa curiosité, de lutter contre elle, et enfin de décider de les conserver... en attente de son appel à elle.
Sur chaque enveloppe, le nom de Justine et l’adresse d’un centre de soins, d’une écriture qu’il connaissait si bien désormais.
Cette écriture reconnue sur un document reçu au courrier du matin et soigneusement rangé dans le dossier ouvert devant lui. Rien de moins que les propositions à un avenant au dernier contrat avec les établissements Ronaldo. Des termes nets, d’une tournure qui lui était familière, des conditions plus qu’acceptables pour les deux parties et dans la continuité des accords précédents. Une présentation plus concrète pour être solidement argumentée par les annexes jointes. Mais qui lui donnait la bizarre impression d’avoir entre les mains un brouillon transmis par erreur en lieu et place de l’imprimé définitif... justement à cause de ces annotations manuscrites.
Il sursauta aux deux coups à la porte, qui s’ouvrit et une tête se glissa dans l’entrebâillement.
- Entre, David.
- Tu n’es pas prêt ?
- Oui, mais jette un coup d’œil à ceci.
Devant le front plissé par l’attention, la lueur malicieuse qui gagnait les yeux gris, et le sourire de connivence qui distendait les lèvres de David, Julien comprit qu’il ne s’était pas trompé.
- Tu penses la même chose que moi ?
- Sans erreur possible, c’est tout à fait son style. Eh bien, Julien, au moins, nous savons à quoi elle occupe ses journées. Que vas-tu faire ? Le lui renvoyer ?
- Oui, mais auparavant...
Julie, Julie ! À la fois juge et partie entre deux sociétés ! Si c’était un plaisir de la retrouver égale à elle-même, ce lui fut une joie que de laisser courir sa plume, de dessiner son nom à lui, près de ses arabesques à elle. Une façon de la rejoindre quelque part.
- Voilà une bonne chose de faite.
Restait à appuyer sur l’un des boutons de l’Interphone, et...
- Tu as signé sans rien discuter, sans émettre la moindre objection ? S’étonnait David.
- Me battre avec elle ? Trop risqué ! Ah, Claudine, tenez, à expédier de toute urgence, à l’attention de Mademoiselle Julie Gaillette. Avec une rose, une seule.
- De quelle couleur ? Rouge ?
- Non ! Pas de rose ! Elle pourrait croire que je la nargue et… je n’en sortirai jamais ! Faites-lui porter des... pensées ou... je ne sais pas... des fleurs qui sauraient, au mieux, lui traduire ce que je... nous ressentons tous pour elle.
- J’ai ma petite idée, c’est comme si c’était fait. Bon… Ceci étant réglé, faut que je vous dise que Michel crie au secours, l’équipe de chez Monetier est au complet et ces messieurs s’impatientent, il ne sait plus comment les distraire.
- Un peu d’attente ne leur fera pas de mal. Et toi, David, d’attaque pour la dernière bataille ?
- Fin prêt, mais je te préviens, ils sont roués, et tant qu’ils n’auront pas signé, rien ne sera gagné. Et pourtant, c’est la meilleure maquette que nous ayons pondue à ce jour.
Et c’était justement cela qui intriguait Julien. Il ne saisissait pas le pourquoi de tant d’hésitations alors que le projet initial n’avait jamais été réellement mis en cause, hors quelques légères modifications, des vétilles, presque rien. Des chicaneries sur des éléments sans grande importance, tel le choix d’un mannequin, d’une couleur, d’un lieu de tournage plutôt qu’un autre... Rien d’essentiel, ou d’insoluble.
- Julie pourrait t’en dire davantage, continuait David. Tu sais, elle revenait de ces discussions, folle de rage.
Julien hocha la tête, pensif. Toutes les étapes des transactions montraient clairement que Julie tenait à cette affaire autant que les individus qui les attendaient au second. Et pourtant, elle n’avait cédé sur rien, pas même sur certains points insignifiants, annotés ainsi que possibles concessions.
Elle l’avait d’ailleurs initié à cette stratégie, faire d’un détail une totale obsession pour l’adversaire, et le lui offrir quand il s’y attendait le moins, mais seulement après s’être assuré de l’essentiel.
- Tiens, regarde, David, tout est noté dans ses comptes-rendus.
- Un fichu caractère, mais, il faut avouer qu’elle sait y faire !
- Oui, mais... je pense que c’est plus sérieux que cela. Elle s’est battue sur toute la ligne, mais si j’en déduis qu’elle a adopté cette conduite de façon délibérée, elle seule pourrait expliquer ce qui l’y a poussée.
- Tu veux que j’essaie de la joindre ?
- Non, c’est trop tard, nous verrons sur place. Alors, David, on y va ?
- Je te suis, à toi l’honneur.
- Nous allons remporter cette victoire. La sienne !