Déjà trois jours d’envolés et une Julie intraitable, qui ne semblait pas du tout encline à revenir sur sa décision.
Quant à Julien, il subissait, - qu’eut-il pu faire d’autre -, soutenu sans réserve par Claudine, toujours aussi efficace mais qui, hélas, avait perdu de son exubérance, qui ne pouvait retenir quelques soupirs, à peine discrets, ni parfois un regard de reproche.
Une galère sur laquelle il avait l’impression d’user ce qui lui restait de résistance, sans parler de sa lucidité.
Et ce parfum ! Il ne s’évanouira donc jamais ? Léger, subtil et tellement présent.
Il n’osait pas ouvrir un certain tiroir depuis ce maudit lundi durant lequel il s’était obstiné à entretenir en lui l’inutile et folle espérance qu’un week-end allait suffire pour qu’elle se calmât, et la voir arriver, mine sévère, reprendre place derrière son bureau.
Les tiroirs de son bureau ! D’où lui était venu la regrettable idée d’en faire l’inventaire ? Sans curiosité malsaine, rien de plus que le souci de visualiser les dossiers en cours.
Dans trois d’entre eux, rien de personnel, sinon des chemises cartonnées, renfermant de la correspondance d’ordre professionnel, des offres et des demandes de services divers. Et son agenda qu’il n’avait pas eu le cœur de compulser, le refermant aussitôt entrouvert sur la première page couverte d’une écriture brouillonne ou appliquée, mutine ou froide, tout à fait différente d’un message à l’autre.. à l’image de Julie.
Mais dans le dernier compartiment ! L’impression d’avoir défloré un jardin vierge d’intrusion seulement pour y avoir posé un instant les yeux. Et depuis, il résistait au désir de s’y promener.
Jusqu'à se découvrir impuissant à retenir sa main, à contrôler ses doigts, sourd aux reproches véhéments d’une conscience consternée de le voir se livrer à un acte interdit que seul un oubli, ou un moment d’égarement, rendait possible, et céder à l’irréparable.
Le trésor caché de Julie !
Là, à demi enfoui dans un lit de fleurs séchées, un minuscule panier de verre filé, subtilement teinté de rose. À son côté, un gros galet bien rond, veiné de bleu, de gris, de blanc, moucheté de parme, lourd au creux de la paume, et qui semblait porter encore en lui la chaleur accumulée tout au long des siècles durant lesquels les eaux l’avaient poli et le soleil adoré.
Comment rester indifférent au contraste qu’offrait la ligne effilée et pure d’un fragile dauphin avec le bloc d’onyx grossièrement taillé dont il jaillissait ? À la blancheur diaphane et nacrée des pétales d’une rose des sables prisonnière d’un écrin de cristal ?
Et aussi, à l’abri sous un globe translucide, Marseille, posée sur une mer mouvante, noyée sous une myriade de flocons au moindre renversement de la demi sphère. Cette ville, comment l’imaginer sous la neige ?
Des cartes postales, un livre... « Le petit Prince » ? Comment le lisait-elle ?
Était-ce une gamine qui ânonnait et s’émerveillait ou bien la femme adulte qui s’y plongeaient ? Pour elle-même, avec gravité ? Pour l’enfant à qui elle voulait transmettre l’histoire, avec tendresse ? Ou encore en se voulant simplement à l’écoute de l’ange doré qui se promenait au fil des pages, attentive aux questions exigeantes qu’il posait de sa voix douce, à sa logique naïve, à son regard curieux, étonné et triste ?
Ou bien, ainsi que pour suivre un voyage au travers d’un rêve délicat et insaisissable, accessible à peu, presque avec recueillement ?
Il se souvenait d’en avoir ressenti, lui, une émotion nouvelle à chaque lecture, suivant son humeur ou sa perception de l’instant.
Et puis, tout au fond, dissimulée au mieux, une boîte rectangulaire, qu’il ne put s’empêcher d’extraire de l’ombre, de poser devant lui, encore indécis à en dévoiler le contenu.
Du bruit dans le couloir, deux coups légers à la porte, et Justine déjà à l’intérieur de la pièce, rieuse, pressée, et enjôleuse.
- Coucou ! Comment va mon directeur préféré ce matin ? Alors, bien dormi ?
Julien s’agaça, de cette invasion intempestive, non souhaitée. Il s’irrita davantage encore de la fausse image d’intimité que des mots traduisaient.
- Justine ! À l’avenir, attendez que je vous autorise à entrer, j’aurais pu ne pas être seul !
- Oui, je sais ! Pardon. Mille fois ! Mais je voulais vous remercier pour l’excellente soirée que nous avons passée hier !
- Rien de bien particulier pourtant, et j’ignorais qu’un banal repas dans une brasserie pouvait avoir autant de charme !
- Même en ma compagnie ?
- C’est vrai, j’oubliais l’essentiel. Eh bien, ravi de vous voir si heureuse. Maintenant, filez vite à vos occupations, David doit vous chercher.
- David ? Il ne sait que bouder ! Qu’avez-vous trouvé ?
- Rien. C’est à Julie. Des affaires personnelles.
Trop tard pour la retenir, pour soustraire à sa curiosité le contenu de la boîte oubliée. Des enveloppes, un arc-en-ciel de couleurs, maintenues par un fin cordonnet d’or.
- Elle les gardait ici ? S’exclama la jeune fille. Et tout ça ?
- Laissez cela, Justine !
- Pourquoi ? Je vais tout emballer, et ce soir, je...
- Non ! Où vous croyez-vous ? Ceci lui appartient, ce bureau, ce siège... ils ne font que l’attendre. Que rien ne change d’ici à son retour. Si je vous surprends à fouiner dans cette pièce, vous aurez affaire à moi. C’est bien clair ?
- Julien ! Vous êtes fâché ? Je... ne comprends pas. Il en sera ainsi ! Vous pensez vraiment que Julie va reprendre son poste ! Vous ne la connaissez pas, lorsqu’elle a pris une décision, rien ne peut la faire changer d’avis.
- Je sais pourquoi elle agit ainsi et j’en suis seul responsable. À cause de moi, elle doit s’ennuyer à mourir chez elle !
- Ça m’étonnerait ! Impossible de la joindre jusqu'à très tard dans la nuit. Surtout depuis que Gabriel...
- Lui ? Il la poursuit toujours ?
- Tout dépend de ce que vous entendez par-là ! Moi, j’ai eu l’impression, qu’entre eux, le temps était au beau fixe. Ils sont inséparables.
- Au point de reprendre la vie commune ?
Pourquoi un sentiment de frustration en lui ? Si fort qu’il ne s’aperçut pas que sa voix le trahissait... suffisamment pour allumer une étrange étincelle dans le regard de Justine.
- Si ce n’est déjà fait, cela ne saurait tarder.
Pourquoi s’en étonner, et pourquoi tant de lassitude en lui, soudain ?
- Alors... si c’est vraiment avec lui qu’elle doit trouver le bonheur... c’est bien... Justine, je suis désolé, mais... j’ai pas mal de choses à voir ce matin.
- Oui, je comprends. À midi ?
- Comment ?
- Si je vous invite, vous déjeunez avec moi ?
- Ecoutez... je ne sais pas... je verrai... allez-y maintenant !
Qu’elle l’abandonne à la colère qui le gagnait, qu’elle sorte avant d’en faire les frais. Gamine écervelée, envahissante, sans cesse à croiser sa route, à presque lui imposer une présence qu’il n’acceptait que pour le seul fait d’être « sa » nièce.
Parce qu’en rejetant totalement Justine il lui semblait l’éloigner, Elle, davantage ? Pour un soupçon de ressemblance dans certains gestes, dans le sourire ?
Julie ! Tête de mule, toute arrogance, exaspérante, merveilleusement attachante, et, maintenant, à travers quelques objets et ce qu’ils avaient dévoilé, une totale inconnue.
Encore quelques minutes pour ramener la paix en lui, remettre de l’ordre, effacer son incursion dans un domaine interdit et... la boîte, ne pas l’oublier.
À sa place...
De l’aversion ! Julie le croyait-elle vraiment ? Alors que lui... Ne pas l’aimer !
Il devait dissimuler, la maintenir dans l’ignorance des sentiments qui l’habitaient... mais devait-il, pour autant, ne plus la voir, ne plus l’entendre, ne plus la respirer, ne plus rêver d’elle ?
Et puis, il avait besoin d’aide ! Julie ne pouvait lui refuser son assistance, même par téléphone interposé.
Si davantage lui était interdit, qu’il put, au moins, se permettre cela !
Et si elle ne voulait pas l’écouter, ni lui parler ?
Aucun risque, il savait comment l’y amener !
- Claudine ! Venez ici, immédiatement !
Pas longtemps pour voir un minois ahuri par l’ordre lancé à travers une porte close, et deux yeux déjà inquiets d’une éventuelle erreur dans un courrier à la signature.
- Un problème ? J’ai fait une bêtise ?
- Vous ? Pas du tout, mais appelez-moi madame Castel. J’en ai par-dessus la tête de me battre avec une panique pareille !
- Vous parlez de Julie ? Vous exagérez, il n’y a pas plus organisé qu’elle.
- Je ne vous demande pas votre avis sur la question, débrouillez-vous pour la joindre et expliquez-lui que je ne sais comment aborder son incroyable labyrinthe d’affaires non résolues.
- Comment !
- Le moins qu’elle pourrait faire, serait m’indiquer la meilleure façon de m’y prendre. Quoique, du fait de son attitude et du peu de considération qu’elle semble accorder à une équipe qui s’est dévouée sous ses ordres des années durant, je doute que « Sa Seigneurie » y condescende.
- Hé ! Je ne vous laisserai pas...
- Un conseil, miss pipelette, trouvez-la et répétez-lui, mot pour mot, ce que je viens de vous dire.
- Si vous croyez que...
- Et qu’il n’y manque pas une virgule ! Mais... en fonction de sa réaction... vous pouvez en rajouter un peu, dans le même style, ou alors... arrondir les angles. Vous me comprenez ?
- Comprendre ? Je... Oh ! Oui, bien sûr ! Vous ne pourriez être plus explicite ! Monsieur Gauthier... à l’avenir, puis-je vous appeler Julien ?
- Il vous en a fallu du temps pour vous décider !
- Ces choses-là se méritent. Julien, je suis ravie de travailler avec vous.
- Je savais que nous arriverions à former une bonne équipe. Allez, dépêchez-vous !
- Si pressé que cela d’affronter les foudres d’une Julie hors d’elle ?
- Tout, et bien davantage, Claudine, plutôt que son absence.
- Je vous adore, et je parie que, dans moins de cinq minutes... votre vœu sera exhaussé.
Et le seul qui saurait lui restituer une part de joie.
S’il pouvait fermer son esprit au nez de ses hésitations, faire comme si demain lui appartenait, et recevoir sans scrupule un dernier et merveilleux cadeau du destin.
Julie et Gabriel ? Non, l’idée lui était insoutenable.
Il allait... Il allait... quoi donc ? Que pouvait-il faire ?
Il savait, pourtant, d’une totale certitude, que Julie faisait partie de sa vie, qu’elle lui était essentielle, tout autant que, déjà, trouver en elle l’écho parfait aux sentiments qu’il éprouvait...
Ou alors, il s’en fallait de si peu !
Mais laisser l’amour naître, s’épanouir entre eux, en elle, la condamner à la peine, à la douleur, ne lui apporter que cela, et par lui... ternir ses lendemains ?
Avec Gabriel ou un autre... elle avait droit au meilleur.
Pas à la souffrance.