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PrÉSentation

  • : La Page de Reginelle
  • : Ce blog est une invitation à partager mon goût pour l'écriture, à feuilleter les pages de mes romans, à partager mon imaginaire. Des mots pour dire des sentiments, des pages pour rêver un peu.
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Création d'un FORUM
 
Naissance du forum "Chaque être est un univers", ici à cette adresse :
 
 
Créé en collaboration avec Feuilllle (dont je vous invite à visiter le Blog – voir lien dans la liste à gauche). Tout nouveau, il n'y a pas grand-chose encore, tout juste référencé... il ne demande qu'à vivre et à grandir. Chacun y sera le bienvenu.

Et puis, j'ai mis de l'ordre dans les articles, au niveau de la présentation... ça faisait un peu fouillis ! Quoique… je me demande si c'est mieux maintenant ! On verra bien à l'usage.
Alors maintenant, voyons ce que ce Blog vous offre :

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 19:24
 



L
a nuit tiède et douce ordonnait ses replis de soie sombre en un chatoyant écrin pour une lune ronde et rousse.

Confinée entre ses digues, la Garonne assagie déroulait un mouvant miroir d’eaux placides. Tendrement bercée par leur mélodieux murmure, la Ville Rose s’assoupissait, confiante et sereine, laissant aux clochers de Notre-Dame du Taur et de la basilique Saint-Sernin le soin de veiller, sans défaillance, au-dessus de ses entrelacs de rues chapeautées d’ocre.

Leurs carillons assourdis égrenèrent dans l’air nocturne les douze coups de minuit alors que Catherine arrivait à hauteur du rideau déjà baissé du très apprécié glacier Octave, réputé bien au-delà des limites de la cité languedocienne.

Comme obéissant à un obscur signal à lui seul adressé, le théâtre du Capitole libéra autour de la jeune femme tout un ballet de petits rats aux chaussons remisés. Qui s’égaillèrent très vite à pas légers, se déployant sur la grande Croix Occitane en une éphémère constellation charnelle pour les signes du Zodiaque qui en ponctuaient les pointes, animant d’ombres fluettes et dansantes l’argile rouge des façades du XVIII° siècle.

Le trottinement de leur espiègle débandade s’étirait encore sous les arcades que Cathy regagnait enfin le minuscule meublé qui abritait sa studieuse solitude.

Aussitôt la porte verrouillée, elle se délesta à même le sol de son sac lourd et encombrant et rendit pleine liberté à ses orteils meurtris par les lanières assassines de sandales trop étroites. Pressée d’offrir un repos bien mérité à ses chevilles malmenées par trop de station debout, de marches gravies tout au long de la journée, elle se hâta vers le lit sur lequel elle se jeta, heureuse et souriante, sans même se soucier d’en retirer la courtepointe immaculée.

Tout en s’étirant d’aise, elle laissa son regard vagabonder au gré d’un décor familier, jusqu’à se heurter au bureau passablement vermoulu qui, encastré sous l’unique fenêtre de la pièce, menaçait de s’écrouler sous un effarant amoncellement de livres et de documents.

Et son sourire se mua en grimace.

Alors que depuis quelques jours, elle s’enlisait dans une pénible obsession de temps perdu, elle devra, ainsi que chaque soir, trouver l’énergie de se plonger dans ce fouillis afin d’en extraire et d’en retenir l’essentiel.

Sensation d’autant plus déprimante que les semaines à venir ne lui promettaient rien de plus divertissant que des va-et-vient entre l’Institut d’Art Préhistorique et des appartements à faire visiter. Ce qui, l’amenant à traverser Toulouse en tous sens dans la chaleur poisseuse d’un mois de juin, n’avait rien d’une agréable perspective.

Seul point positif, la fin de cette année d’études signifiait également celle de ce contrat de travail.

Pour le suivant -à Paris, sauf imprévu- elle espérait trouver une activité totalement différente. N’importe quoi ! Pourvu qu’elle n’ait plus à feindre enthousiasme et extase devant des placards exigus ou des vues étriquées, dans la vaine tentative de justifier les loyers exorbitants de logements tout à fait quelconques. À croire que l’agence lui réservait les cas désespérés !

Près d’elle, sur un vieux poêle de fonte transformé en chevet, une petite lueur rouge clignotante attira son attention, l’informant ainsi d’appels reçus en son absence. Résignée, elle tendit mollement la main et fit défiler la bande du répondeur. Le premier message « 
Coucou, c’est moi ! » émanait de Nicole, son amie d’enfance, le second « Cat, rappelle-moi ! » de Nicole… et puis, et encore, et toujours… Nicole !

- Non ! Pitié ! Pas ce soir ! Gémit-elle.

Quitte à ce que, parfois, son téléphone s’obstinât muet au point de la dénoncer cruellement délaissée par tous, il lui fallait choisir : étudier ou bien se disperser dans de futiles distractions. Sa décision fut vite prise : elle n’était là pour personne !

Elle inséra une cassette vierge dans l’appareil et, n’ayant d’autre moyen pour tenir une infatigable pipelette à distance et se garantir un peu de tranquillité, elle s’empressa de le remettre en service !
 

Tant pis pour son amie !

Réprimant un début de mauvaise conscience, elle alluma une cigarette, mit son ordinateur en marche et, pendant que les commandes de Windows s’inscrivaient sur l’écran, elle entreprit de trier tout un tas de notes manuscrites en quête de la dernière liste d’informations à glaner sur le Net.

Ce qui lui promettait encore une longue veille !

Aussi ! N’y avait-il rien de plus accessible que l’Archéologie ? Pourquoi ne pas avoir opté pour... pour quoi ?

Elle abhorrait profondément les chiffres. Aversion que ces derniers, s’ingéniant sournoisement à ne jamais s’additionner comme elle le souhaitait, lui rendaient au centuple ! De plus, elle ne pouvait se concevoir œuvrant une vie entière enfermée entre quatre murs, sans autre horizon qu’un périmètre de cloisons aveugles.

Ceci étant établi, elle devait bien avouer également que si tout l’intéressait, rien ne la passionnait vraiment. Rien, sinon les voyages immobiles que lui offrait l’étude du passé.

Avec, en prime, le pouvoir de devenir l’architecte inspiré de demeures invisibles et rebâtir des cités. De remodeler des civilisations, de ressusciter des êtres et les rendre à leurs gestes, leurs coutumes ; de deviner leurs pensées, leurs désirs, leurs joies, leurs peurs, de voir avec leurs yeux d’autres images, d’autres espaces ! De ressentir à travers eux les espérances, les émotions d’une autre vie !

D’être une autre dans un autre monde !

Peut-être devait-elle d’avoir évolué ainsi à ses géniteurs qui, trop absorbés par leurs carrières respectives pour s’en laisser distraire, avaient adopté, très tôt, l’habitude de la confier, nourrisson tout juste sevré, à tante Clara. Et ce aussi souvent et longuement que possible, sinon pleinement.

Tante Clara ! Sœur cadette de son père, mais également femme singulière, aussi excentrique que libérale, plus que distraite, veuve d’un amour lumineux et unique, de ceux qui rendent la solitude tolérable pour perdurer malgré l’absent.

La douce Clara, que Cathy appelait Tontine, qui sut être, pour elle, tellement plus chaleureuse et affectueuse que sa mère.

Clara, patiente initiatrice, qui lui inculqua la tolérance. Auprès de qui la jeune fille prit goût à l’indépendance ; de qui aussi elle apprit comment modeler une curiosité insatiable et un entêtement féroce jusqu’à les transformer en atouts. Cathy n’y parvenait pas toujours, elle en convenait, mais suffisamment pour aller au bout de chacun de ses objectifs.

La très perspicace Clara, qui, seule, sut deviner son attirance particulière pour le passé. Sans doute pour avoir perçu en sa nièce l’écho parfait de son propre intérêt pour les objets anciens, sinon sans âge.

Ravie du plaisir que sa « 
presque fille » - ainsi qu’elle la présentait à toutes ses relations - prenait à détailler l’empreinte d’un fossile sur une roche plusieurs fois millénaire, à manipuler un ustensile, un outil, à l’usage oublié ou bien à rêvasser devant un vestige d’hier s’obstinant à persister, tante Clara n’avait rien trouvé de mieux que de la promener à travers la France. Elle ne s’était pas contentée de montrer l’intéressant ou de souligner l’essentiel mais était allée jusqu'à réunir des masses de documents, transformant la moindre approche en cours magistral.

Et l’enfant s’était révélée élève surdouée à l’intelligence vive et curieuse, passionnée par l’étude, dotée d’un esprit avide de connaissances et jamais rassasié, apte à comprendre et assimiler l’enseignement le plus ardu avec une aisance insolente, au point d’entrer dans le cercle restreint des plus jeunes bacheliers de France.

Ainsi, lorsque, après avoir décroché une licence en Littérature Ancienne puis une autre en Histoire, Cathy avait déclaré vouloir s’orienter vers l’Archéologie, tante Clara l’y avait-elle encouragée et aidée de son mieux.

Un long et laborieux cheminement pour se retrouver, à près de vingt-cinq ans, heureuse de conserver un statut d’étudiante, le seul qu’elle ambitionnait réellement.

À condition de fermer les yeux sur des phases de découragement devant d’incontournables difficultés financières. Pour ne recevoir aucun subside de ses parents installés depuis des années en Angleterre, sans autres ressources qu’une bourse d’études majorée des modestes revenus de jobs occasionnels. Le tout à peine suffisant pour couvrir l’indispensable et strict minimum.

Ce dont, au fond, Catherine s’accommodait.

Le pire n’était pas là ! Le pire était la disparition de tante Clara. Trois mois que Tontine n'était plus là pour elle. Trois longs mois d'un affreux cauchemar dont elle voudrait s’éveiller. D'une réalité qu’elle ne pouvait accepter, ni même concevoir pour lui être trop douloureuse.

Chère tante Clara ! Assez attentive pour la comprendre, assez farfelue pour la distraire et faire reculer l’aspect trop sérieux de son caractère. Celle aussi auprès de qui elle pénétrait, même sans y croire, dans un monde magique.

Ils étaient toujours là, tapis, enfouis dans sa mémoire, tous ces contes inventés pour elle, ces historiettes rattachées aux objets observés à travers le verre épais des vitrines, dans les grandes salles des musées explorés au hasard d’itinéraires studieux : des anecdotes à faire frémir un puriste. Imaginaires, souvent et pourtant… Pourtant tellement vivantes !

Ainsi, à Fleurac, un bracelet ciselé en dents de loup lui avait livré l’émouvante aventure d’amoureux séparés par des parents cruels : aux dires de Tontine, rien de moins que les ancêtres des amants de Vérone en pleine époque du Bronze Moyen.

Plus loin, à Moustier, une fragile lampe, creusée dans un bloc de calcaire délicatement poli et gravé, lui avait assuré avoir surmonté pour elle -
et elle seulement ! - les risques d’un voyage dans le temps afin de lui présenter toute une famille réunie autour de sa flamme rassurante pour écouter d’antiques « Il était une fois, … ».

À quelques minutes de ce gisement du Moustier, dans l’un des plus beaux décors du Périgord, entre les Eyzies et Montignac, la falaise de la Roque Saint Christophe s’élève en un impressionnant à-pic jusqu’à plus de quatre-vingts mètres au-dessus d’une nonchalante rivière, la Vézère.

Véritable muraille de tendre calcaire dans lequel, au fil des siècles, l’eau et le gel ont creusé une infinité d’abris sous roche et façonné de longues terrasses aériennes aux imposants surplombs.

Autant de refuges naturels qui, non seulement, furent occupés dès le paléolithique par l’homme de Neandertal
[1], mais aussi fortifiés et habités au Moyen-Âge, à l’aube de la Renaissance et encore aux sombres temps guerriers de la première moitié du vingtième siècle.

Et de ces cavités, de ces grottes, des voix, venues de la nuit de l’oubli, lui avaient murmuré des batailles sanglantes plus réelles pour une fillette imaginative que celles illustrées de faits filmés sur le vif et diffusées durant les journaux télévisés.

Après avoir arpenté de l’intérieur un livre d’images grandeur nature ouvert sur l’histoire de l’homme, dans lequel vérités et inventions pures se mêlaient allègrement, comment aurait-elle pu faire d’autre choix que l’Archéologie ?

Cathy se redressa brusquement, s’arrachant à ces souvenirs mi-doux, mi-amers, pour se concentrer sur un problème d’ordre matériel : le financement des trois mois à venir.

Les délais d’inscription pour travailler sur le site qui l’intéressait, en Egypte, étaient plus que dépassés et les choix encore possibles, en France, pire que limités.

Elle eut soudain l’impression de se perdre dans un tunnel sans fin, à croire qu’elle puisait ses forces dans la vitalité de Tontine, que sans ce feu follet qui depuis toujours veillait de loin sur elle, l’espace s’était restreint, la vie ternie.

De plus, elle se sentait coupable, quelque part, de ne pas avoir accompagné sa tante jusqu'à la fin, de ne pas l’avoir entourée de l’amour, de la tendresse, qu’elle méritait. Elle voudrait cautériser sa peine à tout jamais. Et surtout ne pas pleurer !

Tontine serait désolée de la savoir désespérée, et bien davantage de ne plus pouvoir la consoler.

Mieux valait se concentrer sur les choses pratiques, se remplir les méninges et préparer son esprit à ce qu’elle en attendait. Elle ira jusqu’au bout, à l’extrême limite de ses possibilités. Cette licence, elle l’aura ! Elle l’offrira à Tontine, et ensuite…

Serait-elle folle ? Envisageait-elle sérieusement aller plus loin, soutenir une thèse ? Enlever le doctorat ? Insensée ! Que pourrait-elle espérer d’autre que décrocher un poste dans l’enseignement ? Bien heureuse encore, à l’occasion, de participer à des fouilles en amateur !

Mais chaque chose en son temps !

Dans l’immédiat, l’heure tardive exigeait qu’elle se consacre à la période miocène de l’ère tertiaire, à l’apparition des tout premiers mammifères évolués et principalement aux mastodontes et autres Dinothérium.

Le feuillet égaré enfin déniché, elle se connecta à Internet, avec ce désormais familier sentiment d’excitation fébrile devant la formidable source d’informations rapides -
et gratuites ! - ainsi mises à sa disposition, et activa un moteur de recherches sur le premier élément de sa liste.

L’important était de s’assurer de l’exactitude chronologique des détails de son exposé.
Quant à ses propres "Hier et Demain", ils attendront bien un peu ! 
 
 
[1] Des fouilles effectuées à Moustier ont exhumé les restes d’un homme de Neandertal 
 
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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 19:23
 

     U
Ils y étaient presque ! Et Cathy attendait, comme chacun, la première déflagration. Elle s’offrait déjà à en accueillir la résonance en elle et guettait, impatiente, la gerbe scintillante.
- Vous avez froid ?
- Pas vraiment, Roland... c’est agréable. Je ne sais pourquoi, mais, d’aussi loin que remontent mes souvenirs, les nuits de quatorze juillet m’ont toujours paru fraîches. La fête, les flammes dans le ciel, les explosions qui me font vibrer, un bonheur, si grand, si fort, à presque pouvoir le toucher du doigt, et la fraîcheur de l’air... je crois que si quelque chose me faisait défaut, mon plaisir ne serait pas complet.
- Alors, préparez-vous, ils éteignent les lumières. Viens Denise, tu seras mieux en hauteur… oh, hisse ! Tiens-toi bien ! Voilà ! Regarde... regarde... cela commence !
Il jucha la gamine sur ses épaules, légèrement crispée, pas encore habituée à autant d’attentions et qui trembla un peu avant de, très vite, rire et s’extasier, comme tous, autour d’elle.
Comme Cathy, devant eux, à deux pas, qui se retourna pour leur montrer sa joie, son excitation, et combien ses yeux rivalisaient d’éclat avec la profusion de fleurs lumineuses qui s’épanouissaient au-dessus d’eux.
Et qui s’immobilisa... surprise de les voir ainsi.
Ils étaient émouvants, tous les deux, Roland, maladroit, et sa nièce, cramponnée à lui.
Au point que le rire de la jeune femme s’adoucit, devint sourire attendri, qu’elle-même ne fut que tendresse pour prendre dans la sienne la petite main qui se tendait vers elle, qui la rapprocha d’eux, à quelques centimètres. À presque les toucher.
Si près que Roland n’était conscient de rien d’autre, n’osant pas même bouger, résistant à l’envie de l’entourer d’un bras, de la ramener contre lui, de crainte qu’elle ne se méprenne.
Il ne savait plus où il en était. Depuis quelques heures tout changeait dans sa vie. La maison, Denise, même Lucie et Alfred, Jeanne et Gaétan, il ne les avait jamais vus ainsi. Il avait le curieux sentiment de les découvrir, de se rendre compte qu’ils vivaient, ressentaient des émotions, étaient ouverts au bonheur. Mais eux n’avaient pas changé, étaient identiques à hier, le seront demain… c’était lui, c’était en lui que tout arrivait.
Grâce à Catherine. Il voudrait l’en remercier, lui montrer sa reconnaissance, et non pas la faire fuir à cause d’un geste, pour lui amical, affectueux, mais pour elle, sans doute, beaucoup trop familier, qu’elle pourrait mal interpréter.
C’était une image étrange que tous trois offraient à Jeanne et Gaétan, enlacés, à quelques mètres d’eux, qui les amena à échanger un regard étonné, et un sourire de complicité devant une évidence.
Il y avait des nuits où la vie était plus belle.
Jusqu'à la dernière étincelle, ils n’en perdirent pas une seule. Puis ils se retrouvèrent, tous les quatre, escortant un petit bout de béatitude ensommeillée qui s’accrochait à la main de Cathy et y pesait, de trop de fatigue.
- Roland, Denise dort debout, nous devrions rentrer.
- Déjà ! Ma puce, tu as sommeil, c’est vrai ?
- Oui, un peu.
- Mais, il y a encore tellement de choses à voir...
- Nous pouvons nous en charger, Jeanne et moi.
- Merci Gaétan, mais je ne sais si...
- Tu n’as guère de distractions, essaie d’en profiter ce soir, nous serions ravis que tu t’y décides. Cathy, aide-nous, sinon...
Ils n’eurent pas à insister beaucoup pour le faire céder... Il n’avait aucun désir de rentrer, il s’était promis une soirée agréable, la première depuis des années, et il n’avait pas envie qu’elle s’achève déjà. Pour presque le regretter à peine les trois silhouettes perdues de vue, ne sachant comment se comporter... ni plus que dire...
- Et maintenant ? Demanda Cathy ?
- Maintenant ? Répéta-t-il, en regardant autour de lui… Je ne sais pas ! Il y a si longtemps que je n’ai plus assisté à tout cela ! Je crois que j’ai perdu l’habitude de m’amuser. Que faisons-nous ?
- Eh bien, cela dépend ! Nous pourrions boire un verre, tenter notre chance à chaque stand de tir ou jouer les spectateurs, marcher dans les rues et écouter les rires et la musique, ou encore danser... sans oublier un tour de manège, j’en ai vu, là-bas, plus loin.
- Mais nous pouvons... tout faire aussi !
- Bien sûr ! Mais certainement pas en même temps. Pourquoi ne pas noter vos envies et établir un ordre de priorité pour les satisfaire au mieux ?
- Et organiser l’imprévu ! Vous me décevez... je ne veux surtout pas être raisonnable. Allez, venez ! Décida-t-il en lui prenant le bras, voyons lequel de nous deux épuisera l’autre !
Ils se régalèrent de pommes d’amour et de crêpes brûlantes, ils s’affrontèrent dans des jeux d’enfants, et se poursuivirent dans des courses espiègles et rieuses. Ils s’égarèrent dans un dédale de ruelles étroites et désertes, le temps de reprendre souffle, souriant à l’écho de leurs pas. Et ils retrouvèrent la foule, ils y dérivèrent à leur gré, jusqu'à s’y noyer, et devenir galets dociles... Ils se laissèrent emporter et porter... jusqu’à s’échouer au bord d’une place noire de monde, de couples enlacés glissant sur des notes de musique.
- Là, je déclare forfait, je crois que je ne sais plus comment danser aujourd’hui, se lamenta-t-il.
- Cela ne s’oublie pas.
- On vérifie ?
- Nous deux ? Avec toutes ces filles qui n’attendent que vous.
- Avec vous, la seule en qui je peux avoir confiance.
- Vous croyez ? Et si j’avais le rire facile, Roland ?
- Seriez-vous incapable d’indulgence ?
- Mmmm ! … Je promets de faire un effort.
- Je vous crois, aveuglément. On y va ?
Elle se tourna vers lui, esquissa une révérence, à peine taquine, accepta spontanément la main tendue, et se laissa tirer entre les danseurs jusqu’au centre même de la place, où ils se retrouvèrent face à face. Aussi hésitants l’un que l’autre.
Un instant... virgule qui offre une pause à l’éternité, un intervalle immobile. De ceux qui annoncent quelque chose d’indéfinissable, propice aux sortilèges, et qui se dilue, comme un soupir, repris dans la course du temps, regrettant ne pouvoir s’attarder, là, plus longuement, oubliant derrière lui un charme invisible.
Un charme qui persistait alors que Roland se courba vers Cathy, qu’il enlaça son corps un peu raide, l’entraînant dans un premier pas, dans une première danse, puis une autre, encore. Jusqu'à ce qu’elle capitule, qu’elle accepte de se plier au rythme qu’il lui imposait, qu’elle devienne souple et soumise entre ses bras.
Au point de s’abandonner, de se poser, tête contre torse, isolée du monde derrière ses paupières closes, de laisser sa main remonter vers une épaule trop proche, et ses doigts glisser sur une nuque, s’égarer dans des mèches brunes, et s’animer à la chaleur d’une peau. Quelques secondes… avant que ce contact lui rappelle la réalité, l’amenant ainsi à se reprendre, ne sachant comment nommer ce qui grandissait en elle. Effrayée de ne pouvoir le contrôler ni le dissimuler, elle se redressa, se détacha de lui, s’en éloignant autant que possible, tremblante et crispée. Bien assez pour qu’il s’en aperçoive, pour qu’il s’en inquiète.
- Ça ne va pas ? Lui murmura-t-il à l’oreille.
- Je... je suis fatiguée.
- Souhaitez-vous rentrer ?
- Il est tard.
- Comme vous voulez !
Ce fut à regret qu’il la libéra, pour aussitôt s’alarmer devant les traits tirés, le regard perdu dans lequel il lui sembla lire de l’anxiété, l’esquisse d’un tourment qu’elle s’efforçait de maîtriser. Accordant son pas au sien, il la guida en silence jusqu’au véhicule. Il ne l’avait jamais vue ainsi, absorbée, refermée sur elle-même, et s’en sentit coupable.
Cette soirée avait dû lui restituer sa peine, lui rappeler d’autres bras, un autre corps.
À cause de lui ! En se comportant avec elle comme il l’avait fait, il l’avait renvoyée, d'un trait, dans son chagrin !
- Vous êtes à bout ! Pourquoi avoir attendu ?
- Je suis désolée.
- De quoi ? De m’avoir accompagné tout au long d’une escapade, avec patience, avec gentillesse ? J’avais besoin de renouer avec cet aspect de l’existence, Catherine... mais, si j’ai été heureux de l’avoir fait avec vous, je ne le suis plus du tout de vous voir si lasse.
- C’était très agréable pour moi aussi, Roland, il ne faut pas vous tracasser pour moi. La journée a été magnifique... mais très longue également... Je n’ai pas vraiment l’habitude, vous savez.
- Je le vois, il est temps de prendre un peu de repos. Il est vrai, qu’en ce moment, vos nuits sont courtes.
- Les vôtres ne valent guère mieux. Il ne faut pas veiller si tard et travailler autant.
- Travailler ? Oui, sans doute. Détendez-vous, nous serons bientôt rendus.
Il roula le plus vite possible, pressé de lui offrir un peu de tranquillité. La maison les accueillit, silencieuse, sereine, où il la précéda... pour s’arrêter devant la porte du bureau.
- Qui parle de répit ? Gronda Cathy… Encore des dossiers ce soir ?
- Pas du tout… je ne vais que préparer ceux que je dois emporter demain matin... Bonne nuit, Catherine… Dépêchez-vous, il est vraiment tard… Montez dans votre chambre.
- Demain, je reprendrai celle que j’occupais, près de Denise.
- Celle-ci ne vous plaît pas ?
- Bien sûr, mais...
- Alors ? C’est très bien comme ça... Allez, filez ! Vos yeux sont pleins de sommeil... encore cinq minutes et je serai obligé de vous porter jusque dans votre lit...
- J’y vais ! Je suis pitoyable, aucune résistance ! Bonne nuit, ne tardez pas !
Il n’avait qu’un désir... la voir escalader au plus vite les marches, jusqu'à un lieu interdit pour lui, là-haut, y occuper une certaine place. Et se retrouver seul pour tenter de contenir le chaos de sentiments qui bouillonnait en lui… Et surtout rejoindre un ailleurs qui lui devenait indispensable.
Où enfin il se glissa, tapi dans l’obscurité complice du chêne, épiant, espérant, respirant mieux à la fenêtre qui s’ouvrit, à la silhouette qui s’y découpa, au corps qui s’y recroquevilla.
Il guetta, comme à chaque fois, un regard qui allait errer dans l’obscurité, glisser sur lui, sans le soupçonner si proche, un visage qui allait s’offrir aux caresses d’une nuit dans laquelle, lui, voudrait se dissoudre, pour se hisser au plus près, et y mêler les siennes.
Il attendait et il s’étonna du front baissé, caché au creux des bras repliés, et comprit soudain ce qu’il dissimulait à l’ombre trop douce, aux étoiles trop vives.
Jusqu'à quand ?
Combien de temps encore allait-elle pleurer un amour perdu ?
Et lui ? Lui, qui se croyait guéri de tout, à l’abri du moindre engouement, préservé d’une nouvelle souffrance, que faisait-il là, nuit après nuit, se vouant, sans prudence, sans réserve, à un espoir impossible ?
Il céda, abandonnant toute résistance, ne pouvant plus douter, seulement pour l’avoir tenue et gardée contre lui.
Il l’aimait… pour ses silences et tout ce qu’ils traduisaient, sa douceur et son plaisir devant des choses toutes simples.
Il l’aimait… pour les rêves qui faisaient briller ses yeux… ces rêves qu’il voudrait lui entendre raconter.
Il l’aimait et il s’émerveillait… l’épiant au travers de l’univers dans lequel elle s’enfermait pour mieux observer les autres, où elle se croyait invisible pour tous… Où il la suivait, la respirait, voyait avec ses yeux, ressentait ses émotions.
Elle était belle… mais davantage encore à ces moments-là, absente, distraite, en apparence oublieuse des autres, mais déchiffrant leurs expressions, lisant au plus profond de chacun, percevant ainsi bien au-delà de ce qu’exprimaient les mots.
Et son amour était à chaque instant plus riche de ce qu’il découvrait en elle.
Il saura patienter, il lui devait tellement déjà.
Il pouvait lui laisser le temps, tout le temps nécessaire.
Il était bien revenu, lui, d’un monde froid, désert.
Elle en reviendra aussi… un jour !
 

n petit frisson, léger, l’humidité des heures obscures, une foule joyeuse.
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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 19:22
Chapitre 21
 
 
Il n’avait suffi que de cinq semaines pour que des rires d’enfant et des bruits de galopade résonnent entre les murs de la maison.
Agenouillé à même les lattes de bois sombre, Roland rassemblait de son mieux les traces de la dernière maladresse de sa nièce. Il n’en revenait pas : cette gosse était insatiable, sans aucun moment de répit. À croire qu’elle avait l’intention de rattraper une vie entière d’espiègleries et de taquineries avant la rentrée des classes. Et de bêtises ! Comment Cathy pouvait-elle ne pas céder devant ces yeux-là ? Lui, il en était incapable.
Il ne restait qu’à réparer les dégâts. Après tout, il ne s’agissait que d’un peu de verre brisé, rien de bien méchant. Il était vrai qu’il devrait la raisonner, lui interdire de se jeter ainsi sur lui.
La gronder ? Non, il ne le pouvait pas. Une statuette contre l’élan qu’elle avait eu pour l’embrasser, l’entendre dire combien elle languissait après lui ? Si c’était le prix à payer pour la joie qu’elle venait de lui donner, elle pouvait les casser toutes, il était prêt à les remplacer à chaque fois.
Denise n’était rien de moins qu’une enfant merveilleuse qui ne demandait qu’à s’éveiller au monde.
Et qui devait beaucoup à Catherine.
C’était grâce à elle, à sa patience et à son ingéniosité, que la fillette était sortie de sa coquille. Doucement, sans la brusquer une seconde.
Et il y avait eu, surtout, ce fameux jour, aux fouilles de Thonac.
Catherine l’avait prié de les y conduire, avait insisté pour qu’il demeure près d’elles, l’avait convaincu de gratter le sol. Comme il l’avait aimée pour cela, pour ce cadeau qu’elle lui avait fait !
Ce jour-là… Les yeux de Denise, bouche ouverte sans pouvoir proférer un son, sa course vers lui… Lui ! Et pas un autre ! La petite main qui s’était agrippée à la sienne, le tirant après elle, le guidant vers une forme étrange à peine affleurante sous le sable grisâtre.
Depuis ce bonheur qu’elle avait choisi de partager avec lui, elle ne le lâchait pas d’une semelle et ne quittait plus un étrange bracelet, une médiocre imitation dont il était certain de deviner la provenance.
Une enfant adorable mais fragile... Il saura bien la protéger de tout. Surtout maintenant.
Clotilde n’était plus revenue, ne s’était plus montrée. Il avait découvert sa tanière mais évitait de l’approcher, par crainte de la ramener entièrement dans leur univers et de bouleverser ainsi une sérénité si nouvelle pour eux. Il avait pris les précautions utiles pour maintenir Denise hors de sa portée, et évitait soigneusement de l’évoquer devant la fillette… Il avait exigé que Cathy soit secondée par Jeanne, et prié Gaétan de l’y aider. Il le faisait parfois, lui-même, dès qu’il pouvait se libérer, mais pas autant qu’il le souhaitait.
Demain, Vincent sera de retour. Après plus d’un mois en compagnie de Jérôme, à se promener à travers l’Europe, comment allait-il leur revenir ? Dans quel état d’esprit ?
Contre toute attente, la vie s’était faîte douce, sans nouvelle secousse, sinon, en lui, un souci latent de rester sur ses gardes, pour préserver chacun de cette ombre qui rodait autour d’eux attendant sans doute l’instant propice pour frapper.
Où était Catherine ? D’habitude, à cette heure-ci...
Clotilde ! Clotilde, pouvait-elle être une menace pour elle ? Il chassa cette idée, combattant l’angoisse qu’elle faisait naître en lui.
Mais aussi ! Elle n’avait rien dit sur sa destination, elle était en retard et... Où était-elle allée ? Il n’en pouvait plus de l’attendre... et de souffrir de son absence.
Denise était avec Lucie, Jeanne certainement entre les bras de ce veinard de Gaétan, et son Grand-père... son grand-père… il n’arrivera jamais à lui faire entendre raison !
À l’extérieur, le jour baissait, il dut allumer la lampe sur son bureau, et, même ainsi, n’arriva pas à se concentrer sur les papiers étalés devant lui.
Ce vide, ce silence, il y était mal à l’aise. Elle n’était jamais partie seule aussi longtemps. Et puis... en cet instant précis, ils devraient se promener, tous les deux, au hasard, dédaignant les chemins, comme elle aimait le faire, comme tous les samedis... Son bonheur à lui... ces moments-là, seulement ceux-là...
Depuis ce jour… ce merveilleux jour où elle l’avait entraîné hors du sentier de gravier blanc et que, le voyant hésiter devant la pelouse impeccable, elle s’était gentiment moqué de son conformisme tout en lui affirmant que c’était là-bas, sous les arbres, au plus secret de leur ombre, que tout se passait… Quel tout ? Et lorsqu’il avait souligné combien il était difficile et délicat d’entretenir un tel tapis vert, elle lui avait juré que l’herbe ne garderait aucune trace de leur passage, qu’elle n’en dirait rien à Alfred, et que, elle, préférerait mille fois un vulgaire chiendent sur lequel elle pouvait courir au plus précieux des gazons !
Elle lui avait montré l’endroit idéal pour installer une balançoire pour Denise, d’autres où il serait judicieux de placer des abris pour les oiseaux, plaidant leur cause avec force arguments auxquels il n’avait su répondre qu’en lui rappelant qu’ils étaient encore, et seulement, au cœur de l’été.
Comment avait-il pu oublier que le temps s’enfuyait très vite, que l’hiver viendra bien assez tôt, et qu’il fallait donner à tous ces pauvres petits volatiles le temps de prendre des habitudes ! Évidemment !
Mais surtout, il ne s’était pas attendu au reste… il ne s’était jamais douté de rien… Dès les premiers fourrés, à chaque fois que nécessaire pour briser leur aspect trop apprêté, presque figé qu’il leur avait toujours connu, partout, elles avaient bêché, creusé, semé, rendant toute liberté à la nature, lui apportant l’essentiel mais la laissant l’utiliser à son gré. Seulement des prémices, rien n’y était parfaitement abouti, des promesses pour demain, dans quelques mois, le temps que la vie s’y installe, y prenne ses aises.
Il ne s’interrogeait plus désormais sur le pourquoi Cathy semblait si lasse parfois le soir, pourquoi Denise sombrait dans le sommeil aussitôt le drap remonté sous le menton. Curieusement, Alfred s’était déclaré ravi, satisfait au-delà du possible, jurant même, à qui voulait l’entendre, qu’il n’existait pas de meilleurs assistants. Le naïf ! Elle en faisait ce qu’elle voulait, oui ! Quant à lui, il savait à qui surtout il devait le bosquet devant son bureau.
Il y eut, ensuite, « l’autre idée ». Seigneur ! La plus... la plus épuisante ! À quelques mètres de la pièce d’eau, en plein cœur du parc, la construction d’une maison de poupée, mais à la taille de Denise. D’accord, elle était plutôt petite pour son âge, mais quand même !
Catherine, aussi entêtée qu’extravagante, l’avait supplié de lui apporter son aide… « … nous irions plus vite. Et il faut qu’elle soit assez solide pour résister au temps ! ».
Prière à laquelle, sans l’ombre d’une hésitation, il avait cédé… Pour le regretter très vite !
Il avait sué sang et eau, se meurtrissant les mains, pestant contre le monde entier, se maudissant pour cet instant de faiblesse, râlant comme un putois devant les exigences d’une adorable sorcière qui, non satisfaite d’avoir obtenu gain de cause, s’était montrée tatillonne pour certains détails.
Et lui, pourtant si peu distrait par nature, s’était surpris à commettre plusieurs fois les mêmes erreurs. Pour le seul plaisir de l’avoir près de lui, qu’elle lui montre ce qu’elle en attendait, le guidant, doigts mêlés aux siens.
Oui… lui, notable juriste sensé et responsable, en avait même oublié des dossiers, les déléguant à d’autres, désertant les bureaux de Périgueux trois jours entiers. Il avait perdu toute raison !
Insensé ? Sans doute ! Mais, au fond, il devait bien se l’avouer, heureux, merveilleusement heureux ! Comme jamais auparavant.
Ce qui ne l’empêcha pas, à peine le chef-d’œuvre achevé, de jeter jusqu’au dernier pinceau, se jurant qu’elle ne l’y reprendrait plus.
Rien que d’y penser, il en avait mal aux articulations.
Le pire était que pas encore remis de ces derniers efforts, voilà qu’elle proposait de… Non, là, elle ne l’aura pas !
Mais s’étant malgré tout, laissé séduire par sa dernière idée, il s’était efforcé de trouver comment la réaliser.
Avant la fin de la semaine, Catherine pourra emmener Denise sur une plate-forme conforme en tout point aux plans qu’elle avait conçus, mais construite et installée par des professionnels, satisfaisant ainsi à toute exigence de sécurité.
Pour sa part, pas question qu’il y risque le bout d’un doigt ! Il n’était pas fou au point de s’aventurer à escalader un arbre gigantesque alors qu’il évitait le moindre escabeau comme la peste. Si elle venait à découvrir qu’il était sujet au vertige, elle trouverait le moyen d’ironiser à ses dépens.
Se moquer de lui ? Elle ? Non, elle en serait incapable… mais lui… lui voudrait n’avoir aucune faiblesse à avouer devant elle.
Roland se redressa, bien décidé à se concentrer sur les documents étalés devant lui, modifia l’orientation de la lampe, tripota un stylo, rassembla quelques trombones éparpillés, les déposa dans une coupelle de cristal, consulta l’éphéméride ouvert devant lui à la date du seize… Le seize ! Déjà le seize ! Il restait si peu de temps ! Dans une quinzaine de jours, les gosses quitteront la maison et Catherine suivra, repartira à Saint-Malo. Il ne voulait pas y penser, pas encore. D’ici là... Mais où était-elle ?
Ce n’était pas normal, il était très tard... L’heure du repas approchait, et... Avec cette voiture… sa vieille 2CV… sur la route ! Elle devait être en panne quelque part ! Il se leva, d’un bond, n’en pouvant plus de rester assis, là, à attendre, alors que quelque part… mais où ? Où la chercher ? Il n’en avait aucune idée et... le téléphone ! Il sursauta à la sonnerie du téléphone, se précipita… C’était elle qui appelait... il en était sûr... elle avait un problème !
- Roland ? C’est Cathy... pour toi... lui annonça Lucie.
- Enfin ! S’exclama-t-il, incapable de dissimuler son inquiétude. Je le savais, Lucie... poursuivit-il, sans même réaliser que cette dernière ne l’entendait plus… elle a des ennuis... Va savoir où elle s’est perdue... Cathy, Allô ! Catherine, où êtes-vous ?
- Bonsoir Roland, lui articula à l’oreille une voix calme et lointaine. Je vais très bien, je n’ai aucun tracas et je suis là, pas perdue pour deux sous !
- Où ?
- Mais avec Ted et les autres ! Ils partent demain et ils sont en train de se démener pour organiser un semblant de fête.
- Une…
- J’appelle pour vous dire que tous comptent sur vous.
- Moi ?
- Et Denise surtout !
- Den…
- Roland ! C’est à deux minutes, cela ne durera pas très tard, c’est de l’improvisation, quelque chose de très simple.
- Je...
- J’ai promis à Ted. Pour la petite ! Ils veulent tous l’embrasser !
- Ce…
- Gaétan et Jeanne vont passer vous prendre, nous avons tout organisé !
- Mais…
- Vous n’allez pas refuser de les accompagner !
- Cath…
- S’il vous plaît ! Vous ferez plaisir à tout le monde. Vous n’allez pas dire non !
- Oui !
- Oui ? Oui, vous venez ou oui pour...
- Oui.
- C’est vrai ?
- Impossible de placer plus d’un mot à la fois dans cette conversation et il m’a fallu jouer serré pour glisser celui-là ! Il faudra vous en contenter.
-...
- Vous êtes fâchée ? S’alarma-t-il devant le soudain silence à l’autre bout de la ligne.
- Non... non… pas du tout ! Mais vous m’avez fait peur ! Oh ! Ils m’appellent ! Merci de venir, je... je vous attends... murmura-t-elle en raccrochant.
«Je vous attends… »... Des mots qui le rassurèrent.
Et elle avait craint un refus de sa part ! Elle était aussi aveugle que ces statuettes qu’elle ramenait de la nuit des temps à la lumière du soleil.
Mais pour le moins, il savait qu’il ne lui était rien arrivé.
 
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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 15:14



           J'sais que je suis vivant, je le sais ! Quand mes yeux se posent sur le miroir fendu et terni pendu juste face à mon lit, j’les vois… ils sont là : deux éclats de vie .
            Oui, je suis sûr qu’ils existent puisque je les vois ! Et j’les  regarde, mes éclats de vie. Ils m’observent, eux aussi, et ils bougent, ils me poursuivent sur la glace piquetée. J’voudrais jamais les perdre mais ils me quittent quand même, retenus à l’opaque du cadre déglingué ! Ce miroir, il est pareil à la mare boueuse qui s’étale au beau milieu du jardin potager. Mes « éclats de vie », ils sont pareils aux points lumineux qui dansent quelquefois sur les reflets graisseux de cette eau sale. Qui glissent de zébrure verte en zébrure bleue, se perdent dans un trou noir, s’en échappent, courent, ricochent et se font happer par l’ombre vorace qui hante les touffes d’herbes jaunes des bords.
         Alors, je regarde fixement, bien devant moi. Et je les retiens, mes « éclats de vie », tellement, qu’ils n’arrivent pas à se dégager pour aller se balader ailleurs. Et puis c’n’est pas la peine, ailleurs, y a rien à voir ; et de toute façon, même si y’avait quelque chose, ils sont pas assez brillants pour éclairer la nuit.
        J'aime pas la nuit… Parce que même en ouvrant les yeux très grands, le plus que je peux, si fort que, des fois, je crois qu’ils se déchirent presque aux coins, j’y vois rien.
        La nuit, elle se colle sur tout, elle s’installe autour de moi, et elle est tellement là que je sais plus où commence le chemin pour m’enfuir.
        La nuit, elle me fait peur ! Elle vient lentement, en silence, surtout en silence, et c’est ça qui m’énerve. Mais moi, je dis à la nuit qu’elle m’aura pas, même si j’suis pas grand, même si j’ai pas beaucoup de forces.
            Le jour, lui, il s’annonce. Y a plein de bruits qui se réveillent avec la lumière.
            Tiens, dans le couloir : d’abord c’est les pantoufles de Cutie qui se traînent ! Et elles claquent, et elles soupirent à cause des pieds énormes qui font craquer leur tissu dégueulasse ; ensuite il y a le bruit de l’eau. Trois fois qu’elle la tire, Cutie, la chasse d’eau ! Comme ça elle est sûre d’embêter tout le dortoir. Mais elle se goure, moi, je suis content quand je l’entends, parce que je sais que c’est le matin et que j’ai encore gagné !
            Et après c’est le grand portail qui s’ouvre. J’sais pas pourquoi, ni pour qui, mais il s’ouvre et il grince ! Comme si ça le dérangeait qu’on le bouscule. Il est presque arraché du mur, sur un côté, et il pend drôlement ! Sûr qu’un jour, il va se péter ! Faudrait y mettre la Cutie dessous : une belle crêpe que ça ferait ! Toute plate, avec de gros orteils qui dépasseraient de dessous la tôle tordue.
            J’aime pas Cutie, elle arrête pas de nous gueuler dessus ! Et un jour... Un jour... Quand je serai grand, plus grand qu’elle, je lui mettrai mon poing en plein milieu de la grosse vague qui ondule sur son ventre. Pareil qu’elle a fait à Olivier. Et elle pleurera ! Ça oui, elle pleurera, comme lui, et encore plus que lui.
            Je déteste Cutie comme j’aime pas la nuit ; elles se ressemblent toutes les deux, toutes noires, et je peux jamais les éviter, je peux pas les empêcher d’approcher.
            Et y a le vieux Timothée ; il tousse tout le temps en poussant le chariot des poubelles. Paraît qu’il finira pas l’année, mais il le dit depuis que je suis arrivé, alors...
            Je veux partir d’ici ; ils disent que c’est pas possible, qu’y a personne pour moi dehors. Je sais que c’est pas vrai, ils sont tous des menteurs. Je crois que c’est eux qui veulent pas que je parte, ils veulent pas que je sorte. Mais je suis plus fort qu’eux, moi, je m’en irai un jour... Il faudra bien que je m’en aille. C’est eux qui vont crever ici, pas moi ! Eux, ils sont obligés de rester là.
            Et Cutie, et Timothée, et le Dirlo tout con avec ses cigares puants, et cette sorcière de cuisinière ! Les grands, ils disent qu’elle garde tous les bons morceaux pour elle. Elle peut les bouffer tant qu’elle veut, moi, j’ai pas faim, j’ai plus jamais faim. Mais quand je sortirai d’ici...
            Quand je sortirai d’ici, j’aurai des gâteaux tous les jours, avec des lacs de crème, et des montagnes de glace, et des rivières de sirop, des sirops à tous les parfums... À la menthe verte, à la groseille rouge, et à l’anis bleu... Et celui qu’a un goût d’amande, et qui est blanc comme du lait ; maman en achetait rien que pour moi. C’était maman et je ne sais même plus comment il s’appelle... Mais y a si longtemps que je suis là ! Y a tout qui s’embrouille dans ma tête.
            Encore un peu ! Il faut que je tienne encore un peu. Si je ferme les yeux, la nuit va s’installer à ma place, et je vais tomber dans le trou noir qu’elle creuse partout où elle se pose, et je vais plus savoir comment revenir.
            Les grands, ils s’en vont. Le soir, ils sont là, ils ont l’air un peu triste, même qu’on croit qu’on les dérange quand on leur parle, et le matin, ils y sont plus. Mais ils disent pas où ils s’en vont. Y doivent pas avoir le temps... Ou y savent pas... Ou on leur dit pas...
            C’est parce qu’ils sont grands ; les petits - les plus petits que moi - ils partent pas sans qu’on le sache, et ils sont contents, et ils s’en vont pas tout seuls : des gens viennent pour eux. Je le sais parce que je les ai vu arriver et comment ils partaient…
            Oui... Y a des gens qui viennent, et le Dirlo les emmène dans son bureau... Et puis Cutie elle va en chercher un, un des plus petits, et il s’en va avec eux...
            Olivier il croit que c’est comme ça que les vieux ils font pour être papa et maman, et qu’il a tout compris : les grands, ils doivent partir parce qu’ils sont presque comme les vieux qui viennent ; et il dit qu’il faut pas qu’on grandisse trop vite, sinon on va se faire repérer et ce sera notre tour.
            Il sait pas ! J’ai bien essayé de lui expliquer qu’un bébé ça arrive dans le ventre d’une maman, et qu’il commence à grandir tout près de son cœur, et que c’est pour ça qu’une maman ça aime tellement. Mais il a dit que je suis fou et que je raconte des histoires parce que je me rappelle plus quand mon papa et ma maman sont venus me choisir... Avant... Avant quand j’étais plus petit.
            Si maman était là, elle saurait lui montrer, elle lui ferait sentir comment une petite sœur ça bouge fort... J’ai vu, j’ai touché, moi !
            Et combien elle riait avec papa... Papa et maman... Avant qu’ils s’endorment dans la voiture cassée... Je veux pas dormir... Pas avec la nuit...
            Et je veux pas que des inconnus m’emmènent n’importe où ! Et je vais grandir, et qu’ils le voient ou pas : je m’en fous !
            Quand je serai prêt, quand je serai assez fort, je filerai sans qu’ils s’en rendent compte !
            Pourront toujours courir pour me rattraper ! Je m’entraîne tous les jours et c’est moi le plus fort !
            Ils pourront pas m’avoir... Pas moi !

 

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 15:13



          Face au miroir embué, Charlotte s’appliquait à capturer le poil importun qui gâtait la douce ligne de son sourcil droit. Elle refermait adroitement sur lui les fines pointes d’une pince lorsqu’elle sursauta au claquement de la porte d’entrée. Elle s’empressa de déraciner le récalcitrant et, satisfaite, adressa un clin d’œil complice à son nébuleux reflet.
      Le temps de quelques vigoureux coups de brosse pour animer d’éclats dorés le noisette tendre de sa chevelure, d’autres plus doux pour lisser en vagues soyeuses quelques mèches rebelles, et elle se tourna, souriante, vers l’homme qui avançait nonchalamment vers elle.
- Bonsoir, Jacques… Désolée, je suis en retard !
- Ce n’est rien, lui assura-t-il avant de déposer un léger baiser sur les lèvres offertes. En revanche, tu as encore oublié de donner un tour de clé… Chérie, un de ces quatre matins…
- Je t’attendais… Et puis que pourrait-il m’arriver à des kilomètres de la civilisation ? Ironisa-t-elle finement tout en se dégageant de la tendre étreinte masculine. Donne-moi encore cinq minutes ! Où allons-nous ?
- Curieuse ! Tu le sauras en temps voulu.
            Leur dernière soirée avant longtemps. Leur dernière tout court, peut-être. C’était tellement long six mois !
            Elle secoua la tête, refusant de se laisser aller à la moindre pensée grise, et ouvrit grand les deux battants de l’armoire, dans laquelle elle fureta un instant, nez plissé et moue indécise.
- Jeans et baskets ou jupe et escarpins ? Finit-elle par demander.
- Ce que tu veux, cela n’a aucune importance.
- Voilà qui se complique ! Murmura-t-elle un peu agacée devant le haussement d’épaules de son compagnon soulignant une totale et sincère indifférence quant à sa tenue vestimentaire.
            Qu’à cela ne tienne ! Rien de mieux que la soie flamboyante d’un chemisier aux teintes fondues d’une grenade mûre pour raviver le bleu délavé d’un jeans, et... Ces sandales rouges ! Elle les avait oubliées, elles feront l’affaire, histoire de leur offrir une balade.
- Ça y est, j’suis prête ! Ça ira ?
- Tu es… parfaite !
            « C’est déjà ça ! » Pensa-t-elle en attrapant son sac.
- Merci ! Allez, on se dépêche, ! Le bouscula-t-elle, joyeusement… je meurs de faim !
            Il allait partir, bientôt elle ne l’aura plus près d’elle ; il était déjà presque sorti de son univers, déjà ailleurs.
            Pendant qu’il verrouillait prudemment la porte derrière eux, elle se tint, immobile et frissonnante, au bord des marches qui menaient au jardin.
            C’était l’heure qu’elle aime, celle où tout ce qui court et qui vole se calfeutre dans la sécurité de terriers invisibles et de nids inaccessibles. Cette heure particulière où tout ce qui chante et qui bourdonne s’accorde à céder la place au silence, sinon quelques stridulations d’insectes distraits ou abusés par un ultime rayon de soleil trop zélé. Espace intemporel durant lequel la nature reprend son souffle entre deux battements, entre deux vies, aux derniers soubresauts d’un jour réticent à s’éteindre face aux premières ombres, éclaireurs éthérés d’une rivale nocturne en attente.
- Regarde, Jacques ! Dit-elle en chuchotant inconsciemment. La nuit va être belle, respire comment elle sent bon !
- Oui... Lui accorda-t-il avec un sourire indulgent. Si je te dis : musique ?
- Musique ? Répéta-t-elle, surprise par la nouvelle orientation qu’il donnait à leurs propos. Objection ! Se reprit-elle très vite. C’est trop vague. Ça pourrait évoquer aussi bien un merveilleux concert que... Que l’accordéon torturé du fils de tes voisins.
- Et t’infliger un pareil supplice ? Je n’aurais pas cette cruauté ! Objection accordée, et je précise : guitare.
- Flamenco ?
- Un point ! Si j’ajoute Tapas ?
- L’Auberge Espagnole !
- Gagné ! Je le savais : c’était trop simple !
            Surtout sans surprise, l’un des trois restaurants où ils se rendaient régulièrement. Un lieu qu’elle appréciait mais trop connu, où ils risquaient de retrouver des amis et devoir partager ainsi, avec d’autres, leurs dernières heures.
Elle était stupide ! Quelle importance, un endroit plutôt qu’un autre. Ils dîneront, boiront un ou deux verres, danseront peut-être aussi ; et puis il l’emmènera chez lui, ils parleront, ils s’aimeront, et il la ramènera chez elle et ils se diront « à bientôt ».
            À quand ?
            Combien de jours, de semaines ? Combien de temps faudra-t-il à l’absence pour dissoudre un manque, tiédir un désir, estomper un souvenir, distraire une promesse ? Et Jacques qui semblait aussi heureux qu’un gosse ! Il avançait dans la vie tranquillement, sans secousse, un pas après un autre, jalon après jalon. Il construisait son existence, terrassier laborieux et obstiné d’une destinée sagement dessinée, avec précision : méticuleusement.
            Cela avait l’air tellement facile pour lui ! Seulement en apparence, sûrement, mais quand même… Cet avenir planifié…
         Elle le regarda, souriante, pendant qu’il lui ouvrait la portière. Il était gentil, et amusant, et patient. Tellement que… Elle se crispa un peu, mal à l’aise devant l’image qui se dessinait en elle d’un Jacques tellement tout cela qu’il en était… « commode » ! Que lui prenait-il, ce soir ? Elle eut l’impression de lui dire adieu, avant l’heure.
- Chérie, et le chantier ? Où en est-il ?
- Quoi ? Oh... Je n’en sais rien. La maison est pratiquement achevée, je crois.
- Tant mieux, et bien que cela te déplaise, je suis heureux de savoir que, désormais, tu ne seras plus autant isolée.
            Pourquoi ne pouvait-il admettre le fait que c’était surtout cela qui l’ennuyait ? Si seulement ces nouveaux venus avaient décidé de bâtir leur demeure de l’autre côté du bosquet, elle aurait pu faire abstraction d’un voisinage non souhaité.
            Et quelle idée absurde de clôturer la propriété : elle allait devoir faire un énorme détour à chaque fois qu’elle aura envie de se rendre sur les bords de la Glueyre. Avant, en coupant à travers bois, elle n’en avait que pour quelques pas, mais désormais...
            Pourquoi Jacques l’emmenait-il aussi loin ? Une heure de route et de mauvais virages, jusqu'à Privas, autant pour en revenir. À moins qu’il ait décidé de la garder près de lui toute la nuit, de ne la reconduire que le lendemain matin. Un détour sur le chemin du départ.
            Et finalement elle ne le désirait pas vraiment.
            Mais comment pourrait-il comprendre ?
        Elle voudrait que les prochaines heures soient ordinaires, semblables à celles d’hier, alors qu’il s’efforçait de les rendre particulières, comme s’il était nécessaire de donner un plein relief à leur séparation.
            Mais il était vrai que, pour lui, il ne s’agissait que de cela.
            Il ne pressentait rien, il ne devinait pas.
            Tout au long de ces derniers jours, depuis l’annonce de son départ, il n’avait rien décelé d’inhabituel, satisfait de la retrouver à chaque fois égale à elle-même. Pas de tristesse, aucune amertume, pas même l’ombre d’une inquiétude.
            Et c’était justement cela qui n’était pas normal.

 

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 15:12



            Qu’est-ce que ça veut dire un placement dans une famille ?
            Quelle famille ?
            Dans une famille il y a le grand-père et la grand-mère, le père et la mère, le frère et la sœur. Et j’en ai une pour chaque jour de la semaine : j’ai pas besoin d’en avoir une de plus !
            Un jour, j’ai perdu le grand-père horloger. Olivier, il a dit comme ça que, quand quelqu’un disparaît, c’est qu’il est mort. Alors on lui a fait un beau… un « bel » enterrement avec de la musique, et des fleurs. Mais j’ai été bien embêté quand je l’ai retrouvé, le grand-père ! J’ai pas encore osé le dire à Olivier, déjà qu’il croit aux fantômes !
            Hier, j’étais dans ma famille plombier et j’ai aidé papa à faire des soudures sur de gros tuyaux de cuivre. Des soudures bien solides, bien nettes, et tout bien comme il faut. Ce qu’il a été fier de moi !
            Aujourd’hui, le grand-père de ma famille boulanger m’a montré comment tenir une grande pelle de bois. C’est une pelle rigolote, toute plate, et c’est pas facile de sortir le pain du four avec ! Mais c’est parce qu’elle est plus grande que moi.
Tout à l’heure, avec grand-mère boulanger, j’apprendrai comme on fait de la pâte et ça, je devrai bien faire attention, pour bien m’en rappeler parce que demain...
            Demain, chez ma famille paysan, avec ma sœur, on ira ramasser des pommes, et avec la pâte de ma famille boulanger, nous ferons une énorme tarte, et des beignets ! Et s’il reste encore des fruits, nous en ferons de la compote ! Bien plus bonne que celle que Cutie nous sert à chaque repas.
            Une que j’aime pas trop, c’est ma famille boucher, mais je l’ai alors faut bien que j’y aille de temps en temps ! Papa a de grosses joues, trop rouges, et avec ses grands couteaux, il me fait un peu peur. Et maman boucher, elle n’arrête pas d’arracher les plumes de tous les poulets qu’elle attrape.
            Faut dire que dans le hangar, tout au fond du jardin, y a les poules du vieux Timothée. Faudrait pas qu’elle les voit sinon ça me ferait des histoires !
            Et les poussins ! Y a aussi des poussins, de petites boules d’or vivant, avec des plumes minuscules et douces et légères... Légères comme des baisers, et quand je les glisse sous mon tricot, tout contre ma peau, ils sont aussi chauds que des caresses.
            Dans le hangar y a aussi mon auto ! Et c’est ma famille mécanicien qui s’en occupe. Mais elle a le temps, je suis encore trop petit, j’arrive pas encore à toucher les pédales. Et un jour... Oui, un jour ! Bon, y a quand même du boulot ! Beaucoup de boulot… mais faudrait pas qu’ils perdent trop de temps non plus.
        Et juste derrière y a ma famille maçon qui refait le mur qui encercle ma prison. Je la confonds un peu avec l’autre, celle qui est dans la boulangerie, à cause du plâtre. Le plâtre c’est comme de la farine. Et ils se ressemblent tellement : En dessous de cette poussière blanche, ils ont tous la même tête ! Et j’attends ! J’attends qu’ils aient fini, parce qu’ils m’ont promis de faire une porte, une porte que pour moi : une porte invisible !
        Et il faut pas que je sois pressé : c’est dur de faire un truc pareil !
            Mais j’aime bien ma famille horloger, celle du grand-père mort qu’est pas mort. À cause des pendules accrochées aux murs. Y en a pas deux de pareilles. C’est comme dans Pinocchio ! Et mon grand-père horloger, il ressemble beaucoup à Gepetto : il a les mêmes lunettes rondes qui cachent des yeux qui pleurent toujours un peu. Pardi ! J’ai toujours pas dit à Olivier qu’il est encore vivant, alors, le grand-père, ça doit drôlement l’inquiéter... Des fois qu’il le serait plus sans le savoir !
            Et Pinocchio ! Un petit pantin de bois qui est allé jusque dans le ventre d’une baleine. Si lui a pu faire ça, alors moi, je pourrais... Je pourrais peut-être... Oui... Peut-être...

 

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 15:11



            - Marraine ? Je peux ?
- Bien sûr... Entre ! De toute façon tu es là, non ?
- Ça fait plaisir ! Je vois que le médecin ne s’est pas trompé : tu vas beaucoup mieux !
- Un idiot qui ne comprend rien à rien ! Et mes pommes ? Toujours accrochées aux branches ?
- Sauf celles qui ont préféré faire un tour au ras du sol. J’ai demandé au Baptiste de s’en occuper.
- Donne-lui une bouteille d’Eau-de-vie, mais pas une des vieilles, une de l’année dernière. Et seulement quand il aura fini !
            Au cas où il la viderait avant d’achever son travail. Sacrée bonne femme !
- Pour les châtaignes, c’est terminé.
- Combien ?
- Je ne sais plus... Une vingtaine de sacs pour la parcelle du bas, et quarante-cinq pour celle au-dessus de la Glueyre. Il faudrait abattre deux arbres, ceux à l’entrée du clos, ils ne donnent rien et...
- Non, ceux-là, tu ne les touches pas ! Alors seulement soixante sacs ? Bien la peine de se casser les reins pour les remplir ! Belles ?
- Oui...
- Pour ce que tu y entends ! Rien ne se fait comme je le veux... Il faut que je sorte d’ici ! 
- Justement, tu le peux et c’est ce qui m’emmène si tôt. Que dirais-tu de... De t’installer quelques jours chez moi ?
- Avec toi ?
- Ben… du fait que je n’ai pas l’intention de quitter ma maison, tu devras t’y faire !
- Tu ne retournes pas à Montélimar ?
- Non.
- Ah ! Et le Jacques ?
- Il t’embrasse.
- Ouais ! Et quand allez-vous vous décider à régulariser votre situation ?
            Lui dire qu’il était parti ? Qu’elle n’en ressentait aucune tristesse ? Que, quelque part, elle en était comme soulagée ?
            Charlotte détourna le regard, le laissant se perdre plus bas, dans la cour centrale de l’hospice, glisser sur des silhouettes voûtées, des cheveux blancs, des vieillards, des êtres à la fin de l’existence, et d’autres aussi, jeunes encore mais déjà brisés, les yeux vides et ternes. Des malheureux…
        Pourquoi ? Ils semblaient pourtant presque satisfaits de leur univers.
            Il suffisait de les observer.
            En arrivant, tout à l’heure, elle avait croisé Georges, un compagnon d’enfance, et rien en lui, autrefois, n’aurait permis de supposer qu’un jour il allait se trouver là, seulement inquiet de manquer de papier et de couleurs.
            Il y avait Baptiste, toujours souriant, prêt à se dévouer pour rien, refusant de recevoir la moindre somme d’argent en échange de ses services. À croire que le fait de toucher un billet de banque ou des pièces de monnaie le répugnait, n’acceptant que quelques paquets de cigarettes, des terrines de sanglier ou de chevreuil, des bocaux de confiture, et, à l’occasion, une bonne bouteille de vin ou d’alcool de pommes ou de cassis... Le tout fait maison !
            Et Paul, assis des heures entières sur le muret qui longeait la route, regard tourné vers un monde invisible, celui qu’il portait en lui. Et pourtant, à chaque fois qu’ils se rencontraient, il lui racontait des histoires nouvelles... Des souvenirs de chasse et de pêche. Pour la pêche, il connaissait les meilleurs coins, et les lui livrait, l’un après l’autre ; et il savait, bien à l’avance, comment le temps allait changer.
            C’est lui qui lui avait conseillé de cueillir les pommes. D’après lui, encore quelques répits de soleil, et ensuite il en sera vraiment fini du beau temps ; à l’en croire, l’hiver était déjà là, en embuscade, et il devrait bousculer l’automne, dès les prochains jours. Et celui-là sera rude.
            Ces versants flamboyants, de jaunes, de roux, de verts tendres et sombres, ces murs échevelés de fougères fragiles ou ensanglantés de vigne pourpre : combien de temps avant qu’ils ne s’emmitouflent dans les replis d’un manteau blanc ?
            Et sa rivière ? Combien de temps avant qu’elle ne se taise, muselée par un étau de glace ?
- Alors ? Tu es venue pour moi ou bien... Qu’est-ce que tu regardes ?
- Rien... Georges avec ses crayons... Et Paul... Toujours sur son morceau de mur.
- Des malheureux qui n’ont plus toute leur tête !
            Et voilà, pour elle aussi.
- Peut-être, c’est une façon de voir.
            Que leur avait fait la vie pour qu’ils se retrouvent là ?
- Pour en revenir à Jacques...
- Nous aurons le temps d’en parler. Dis-moi plutôt ce que tu penses de ma proposition.
- Tu comptes rester jusqu'à quand ? Jusqu’aux premières neiges ?
- Plus longtemps que ça. Je verrai. Alors ?
- Eh bien, je ne sais pas... Et qui va se charger des bêtes ? Il y a tellement de choses à faire chez moi !
- Je continuerai à m’en occuper. Après tout, il n’y a qu’un pont à traverser pour aller d’une maison à une autre.
- Plus maintenant.
- Oui, c’est vrai ! J’avais oublié. Aussi quelle idée de vendre ce terrain sans m’en parler !
- J’avais besoin d’argent pour refaire le toit et...
- Nous aurions pu nous arranger. À la limite, je te l’aurais acheté !
- D’abord, c’était au-dessus de tes moyens, et ensuite : j’aurais eu l’impression de te monnayer ton héritage !
- Alors, là, je rêve ! Et où est cet héritage maintenant ? Mais le pire dans cette affaire, c’est qu’en agissant ainsi tu me prives d’un accès direct à la rivière !
            D’ailleurs, tout était en place déjà : en passant devant la maison, elle avait vu des pieux solidement plantés et des hommes déchargeant des rouleaux de grillage. Joli panorama qu’elle allait trouver en rentrant chez elle !
            Et les moutons ! Quel chemin allaient-ils emprunter dorénavant pour retrouver leurs prés. Ils devraient arriver d’un jour à l’autre, les anciens du village avaient déjà ramené les leurs. Le Claude n’allait plus tarder à suivre. Mais lui, il était toujours le dernier à descendre. Il disait à qui voulait l’entendre que, là-haut, il était plus près du ciel et qu’il profitait que les autres étaient partis pour discuter en tête-à-tête avec le Bon Dieu !
            Comme si ce dernier n’était là que pour lui !
- Bon, je dois y aller.
- Qu’as-tu de si urgent à faire ?
- De la pâte de coings. Ils doivent être complètement égouttés à l’heure qu’il est et Chloé doit m’attendre.
- Fais attention : pas trop de sucre et...
- Je sais : bien les passer au tamis pour que la pâte soit la plus fine possible ! Telle que tu l’aimes !
- Et il faut en porter à Marguerite ! Je lui en donne tous les ans. Tu n’oublieras pas ?
- Tu pourras y veiller toi-même. À demain, Marraine !
- À demain, et... Charlotte ?
- Oui ?
- Pour m’installer chez toi, c’est d’accord... Mais, entendons-nous bien, quelques jours uniquement.
- Oh, bien sûr ! Seulement le temps de te rétablir complètement, et j’en suis contente, tu sais.
- Oui, nous verrons !

 

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 15:10



            Olivier est parti. Ils l’ont confié à... Comment ils ont dit ? Je sais plus comment ils ont dit mais… ah oui… un village d’enfants.
            Il a pleuré, et il a couru dans le couloir, et il a dit qu’il voulait pas, et je suis pas arrivé à le rattraper.
            Les grands, eux, ils ont dit que c’était bien, qu’il avait de la chance, qu’il aura une maison bien à lui, et qu’il pourra aller à l’école... À une vraie école... Et avoir des amis, et vivre pareil que tous les enfants du monde.
            Et il est pas tout seul : il y en a plein d’autres.
            Le Dirlo nous a expliqué que c’était des dames qui faisaient un travail de maman. L’assistance publique leur donne une maison, et des enfants... Trois ou quatre, ça dépend... Et comme ça elle en fait de vraies mamans ! Des familles, quoi ! Mais des familles sans papa.
            C’est compliqué !
            Est-ce que c’est vraiment un travail que d’être une maman ? Un travail comme pour le Dirlo ? Ou comme les maîtres qui viennent tous les matins et qui s’en vont quand ils ont fini de faire la classe ?
            Je me rappelle plus bien mais maman, je crois qu’elle riait tout le temps et elle s’amusait avec moi... Je sais qu’elle s’amusait... Et c’était dans ma chambre ! Je sais que c’était dans ma chambre, ça, j’en suis sûr !
            Il y avait un coffre tout en bois avec un gros couvercle et... Qu’il était lourd ! Je sais qu’il était lourd parce que... Oui... Je sais... J’avais tout vidé, j’avais sorti tous les jouets : les petites voitures, et les legos... Les cubes... Et... Y avait tellement de choses dans ce coffre ! Je m’étais caché dedans et maman m’a appelé, et elle m’a cherché... Et quand elle m’a trouvé, j’ai été content ! Mais content… content à en avoir le cœur gros ! Parce que… je me rappelle que j’ai eu peur... D’un coup j’ai eu peur qu’elle me trouve pas ! Et qu’elle m’oublie si j’y restais trop longtemps...
            Et c’est vrai qu’elle m’a pas vraiment trouvé... C’est moi : j’ai fait du bruit, exprès, pour qu’elle m’entende.
            Mais elle riait ! Comme elle riait ! Elle, elle a pas eu peur, elle savait que je pouvais pas me perdre puisqu’elle était là.
            Et papa ! Il était gentil, mon papa. C’était pas pareil qu’avec maman, il était pas toujours là, lui. Mais il y avait des matins... Oui, des fois, il m’appelait. Il disait « Et mon bonhomme ? Où il est mon bonhomme ? » et moi, dès que je l’entendais, je me levais et j’allais vite jusque dans une autre chambre et je montais dans un grand lit, et ils me prenaient entre eux... Et j’étais bien entre maman et papa.
            Et puis, un papa c’est bien !
            Ça vous prend sur ses épaules, et ça vous fait tourner très vite, et aussi ça vous apprend comment donner un coup de pied à un ballon... Mais un vrai coup de pied, un qui l’envoie très loin ! Et aussi comment on fait pour ne pas tomber d’un vélo et comment on conduit une voiture et... Non, ça je veux pas... Pas ça... Plus j’y pense et moins j’en veux !
            Il est bientôt nuit et j’aime pas penser à ça quand la nuit arrive, surtout que maintenant...
            Y a presque plus personne dans le dortoir et le lit à côté du mien est vide. C’était celui d’Olivier. Nous sommes arrivés là en même temps, lui et moi, et depuis... Pourquoi ils l’ont fait partir tout seul ! Si nous étions restés ensemble, peut-être que... Oui, c’est sûr : il aurait pas pleuré autant !
            Et pourtant, il a jamais su, lui, ce que c’est que d’avoir des parents, il venait d’un autre centre et c’est lui qui m’a expliqué ce que c’était qu’un orphelinat...
            Il faut que je parte d’ici ! Je dois m’en aller avant qu’ils ne m’envoient dans une fausse famille ! Ils ont pas le droit de choisir à ma place !
On peut pas aimer n’importe qui comme ça !
            Et ils peuvent pas m’obliger à partir avec des gens que je n’aime pas. Ici, encore, ça peut aller : on est tous pareils.
            Mais ailleurs... Ailleurs... J’irai pas ! Pas question que j’y aille !

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 15:09



            Il fallait bien que cela arrivât un jour ou l’autre... Et à elle ! Avec ces dizaines de lopins de terre abandonnés, pourquoi justement celui-là ! Et comment en faire sortir la Rousse ! Une vraie tête de mule ! Et tiens ! Parfait ! Qu’elle continue à se gaver de bonne herbe bien grasse, elle allait s’en rendre malade, à tous les coups !
            Par où s’était-elle introduite ?
            Si Marraine s’en rendait compte, elle ne coupera pas à ses lamentations ! Sa vache préférée ! Forcément, elles se ressemblaient : aussi têtue l’une que l’autre !
            Encore heureux que la maison soit vide : aucune trace de vie !      Manquerait plus qu’elle se fasse surprendre, en pleine nuit, en équilibre sur un mur comme... comme l’un des garnements du village !
            Ceux-là, alors ! Elle n’en pouvait plus de les faire courir. Ils traversaient son jardin, écrasant ses poireaux et ses salades, grimpaient sur l’appentis au risque d’en défoncer le toit sur lequel ils se posaient en se serrant les uns contre les autres. Ils y passaient des heures entières, perchés et ricaneurs, tout en surveillant les allées et venues des ouvriers.
            Et les commentaires devaient aller bon train, de quoi alimenter les veillées chez la Sylvaine.
             Sylvaine ! Si elle la tenait ! Quelle sotte idée avait eu cette langue de vipère de dire à Marraine que Jacques était muté sur Mâcon ?
            C’était bien la peine de passer la voir pour, soi-disant, la distraire, et finalement la mettre dans des états pareils !
            Et si elle s’était contentée de ça ! Non ! Elle y était allée de son petit couplet, tout doucereux, tout gentillet. À d’autres !
            « La pauvre petite... Qui devait bien se morfondre... Et trouver le temps long... Surtout, après toutes ces années de fiançailles... Et en arriver là ! »...
            Ainsi donc, tous, au village, la croyaient désespérée et dans un état moral misérable !
            De leurs suppositions, elle s’en moquait, mais les confier à sa marraine, ça, c’était au-dessous de tout !
            Ah, non ! Il y avait eu pire encore !
            Ne pas oublier cette absurde proposition de voir si, du côté de l’instituteur... Célibataire et pas mal fait de sa personne, très sérieux, et tout et tout ! Pauvre Eugène... Elle avait tout intérêt à le prévenir avant que Sylvaine ne se décide à jouer les entremetteuses auprès de lui. Qu’il ait au moins le temps de prendre la mesure de ce qu’il allait devoir affronter ! Il allait s’amuser !
            Maudite vache ! Il fallait qu’elle s’y mette aussi pour couronner la journée !
            Là... À deux pas... Charlotte vit la brèche dans la clôture ! Encore un mauvais coup de ces petits voyous. Tiens, au fait, elle pourrait demander à Eugène de leur donner quelques heures de colle ; elle en retirerait un plaisir énorme et ce serait toujours ça de gagné dans l’affaire !
            Quant au mur : comment en descendre maintenant !
            De même qu’elle y avait grimpé mais à reculons. Ce qui, pour être logique n’en était pas évident ! Du courage et... Voilà !
            Il ne restait plus qu’à faire sortir la Rousse de ce territoire interdit avant qu’elle ne s’y aventurât plus loin...
            Elle aurait dû se munir d’une torche...
            Montélimar et sa vie d’hier, sans surprise, soit, mais aussi sans problème, entre son petit appartement dans un immeuble on ne pourrait plus tranquille et son atelier. Au nom de quoi avait-elle quitté tout cela !
            Fallait-il qu’elle ait perdu la tête pour imaginer qu’ici, entre moutons et vaches, elle allait donner un plein sens à une existence qui lui devenait ennuyeuse !
            Entre les pots de confitures, les terrines, les caillettes, elle avait de moins en moins le temps de s’occuper de son travail.... Et le lait ! Ne pas oublier la traite ! Tous les matins elle avait droit à un réveil en fanfare au staccato de la canne de Marraine. Ces tac-tac-tac contre la paroi de sa chambre, elle ne les supportait plus.
            Si cela continuait, cette canne, elle en fera du petit-bois ! Sûr qu’elle brûlera très bien.
            Une lumière de l’autre côté de la Glueyre, et qui se déplaçait. Il ne s’agissait pas des phares d’un véhicule, c’était trop petit, trop faible. À moins que... Un braconnier ?
            Non, peu probable car la chasse étant ouverte et tout le monde se connaissant, il était inutile d’aller placer des pièges de ces heures.
            Ou alors un amoureux des promenades nocturnes. Sous un pareil chapiteau d’étoiles, il y avait de quoi le comprendre. Autant qu’il en profite !
            L’air embaumait l’herbe fraîchement tondue, un parfum intensifié par l’humidité de la nuit... Ce qui expliquait sans doute que la Rousse n’y ait pas résisté. Et elle-même, si ce n’était l’urgence de la situation, s’y roulerait avec plaisir ! Comme autrefois.
            C’était peut-être cela qui lui avait manqué : cette terre, avec ses odeurs, sa force, ses couleurs, ses silences... Une quiétude de chaque instant, une vie au ralenti, au rythme des saisons ; tout ce qui avait fait de son enfance une période heureuse, des années durant lesquelles elle avait goûté à la liberté, elle avait appris le recueillement, à écouter, à regarder, à mesurer l’importance de certaines réalités... De sa réalité.
            Appris ? Non, tout cela ne pouvait pas s’apprendre, il fallait le porter en soi. Pas du fait d’être née dans une maison cachée sur la rive humide d’une rivière, pas seulement pour y avoir fait ses premiers pas et y avoir déroulé ses premières courses, mais surtout pour être ainsi, pour être telle qu’elle était.
            Et puis, à Montélimar, elle n’avait plus aucune inspiration. Des murs de béton, du bruit, sous un ciel sans surprise.
            Et elle s’y ennuyait. Même avec Jacques, et davantage encore avec lui. C’était pire que de l’ennui : l’impression d’étouffer, de perdre... Perdre quoi ?
            Avec lui il devenait trop difficile de s’échapper même pour quelques heures, juste le temps d’un aller-retour, le temps d’embrasser Marraine, de s’assurer que tout allait bien pour elle. Sa seule famille, la seule qui lui restait. Et aussi... Comment pourrait-il comprendre le bonheur ressenti seulement à la sortie de La Voulte... À l’approche de St Laurent-des-Papes, et en abordant St-Fortunat et Dunière.
            Comment lui décrire le frémissement qu’elle sentait en elle aux premiers châtaigniers, aux premières pentes douces, à la teinte particulière des feuillages, et l’air : pas le même. Après les Ollières, en prenant par Tauzuc - tout en haut – seulement de voir son Ardèche toute rayonnante s’étendre devant elle, elle en avait le cœur qui se gonflait de bien-être, une totale ivresse, avec le sentiment profond de retrouver la part capitale de son « moi ».
            Et ensuite, l’impatience - cette incroyable impatience - tout au long des derniers kilomètres... St-Pierreville... Albon... Et enfin les premières maisons de Marcols-les-Eaux.
            Et les grandes bâtisses des usines de soie désaffectées depuis... Depuis, hélas ! trop longtemps. Combien d’heures à regarder la patiente élaboration d’un cocon ?
            Marraine lui avait enseigné les gestes essentiels, à l’ancienne ; comment dévider un fil continu et pas aussi fragile que l’on pourrait le croire. Tout d’abord le tirage : comment placer les cocons dans un bac d’eau bouillante et comment les battre avec une écouvette – restait-il encore assez de bruyère dans les environs pour fabriquer, comme autrefois, ces petits balais ? - pour éliminer les frisons et dégager l’extrémité libre du fil de soie avant de les plonger dans une bassine de cuivre, dans un bain à très haute température, afin d’en ramollir le grès. Et ensuite...
            Tout lui revint du fond de sa mémoire.... L’anneau d’agate, et les engrenages de bois et... Des instants hors du temps... Des gestes d’enchanteur penché sur des chaudrons noyés de vapeur... Et ainsi, de la filature au moulinage, puis du décreusage au chevillage, jusqu'à tenir entre les doigts un écheveau de douceur brillante et légère. Une matière vivante et chaude, celle qui était à la base de tous ses souvenirs, celle qu’elle adorait manipuler... Celle dont elle aimait s’entourer.
            Et au lieu de cela : la voilà à courir après un stupide mammifère à quatre pattes ! Tous ses croquis, ses bains de teintures, ses pinceaux : délaissés depuis des jours ! Elle était folle de s’écorcher la peau à dorloter des légumes, de s’écorner les ongles sur le bois coriace des bûches, au point de ne plus même oser effleurer un de ses précieux morceaux d’étoffe rutilante par crainte de l’abîmer !
            Et malgré cela, elle était tellement heureuse !
            Si ce n’était le souci de la santé de Marraine. Quelle idée de grimper sur un tabouret à son âge ! Avec pour résultat une jolie fracture d’un tibia.
            Mais sans cet accident, aurait-elle trouvé le courage d’exprimer à Jacques son désir profond de rentrer chez elle, de renouer avec ses racines ?
            Et Jacques... Lui... Lui...
            Oh, la Rousse ! Ça y était, elle la tenait et là, plus question de la lâcher. Elle allait lui montrer qui commandait chez elle !
- Avance, et gare à toi si tu ralentis le pas ! Alors comme ça, tu crois que l’herbe est meilleure de ce côté ! Tu vas voir... Je vais t’en ôter l’idée !

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 15:08
            


            Elle est belle ma cabane !
            La nuit, c’est pas la même quand on a rien qui cache le ciel, et elle est pleine de bruits qui me bercent, et puis, si j’en ai envie, je peux m’enfoncer dans l’obscurité du chemin d’église. Enfin, c’est pas une vraie église, avec des pierres et tout... Non, c’est une église d’arbres... Des arbres avec des troncs droits et hauts comme des piliers... Et leurs branches se rejoignent au-dessus de la route. C’est... C’est comme le plafond de la cathédrale que le père François nous a fait visiter le mois dernier. Parfois on voit un morceau de ciel et il est jamais le même, il change tout le temps... Et c’est encore plus beau que les fenêtres aux verres de couleurs !
            Il fait pas noir... Pas complètement… ou alors, c’est pas le même noir que dans le dortoir. Ça m’embête qu’olivier soit pas là, je serais content s’il pouvait s’en rendre compte comme moi.
            Oh... Y a des lumières qui glissent, là... En haut... Et là... Et encore...
            Et si c’était... Peut-être que c’est eux... Les gendarmes ! Ben, risquent pas de me trouver ! Je suis trop bien caché ! Et puis c’est pas possible ! Je suis trop loin maintenant, et puis ça fait trop longtemps. Et je suis trop malin pour eux ! Doivent encore me chercher au barrage de Naussac.
J’ai fait comme le Petit Poucet, mais à l’envers. C’est pas pour pas me perdre, moi : c’est pour qu’ils puissent me suivre, eux... Jusqu'à Naussac ! Et après plus rien ! J’ai bien fait attention à pas laisser de trace, et, quand on est petit, c’est facile de pas se faire voir... Même à l’arrière d’un camion ! Même qu’une fois, j’ai eu vachement peur. C’était avec ce chauffeur qui parlait une langue que je comprenais pas, et que j’ai cru qu’il s’arrêterait jamais... Même pour pisser ! Jusqu'à une montagne qu’il a roulé et où il faisait rudement froid ! Vaut mieux éviter les camions finalement : on sait jamais où ils vont, et moi... Moi, je veux pas aller n’importe où !
            Là, je suis bien... Un peu comme Robinson, dans ma super cabane, et puis, c’est drôle... Je savais pas que les châtaignes avaient un gros manteau d’épines pour se protéger.
            Y avait plein de boules vertes qui tombaient de mon arbre... Des boules comme des oursins. Faut faire gaffe à pas s’en prendre une sur la tête, parce que, là, ça doit faire mal !
            Tout à l’heure, une femme est passée sur la route. Elle chantait, elle s’est arrêtée dans ma cathédrale et... Comme elle était belle ! Belle comme une maman... Aussi belle que ma maman, à moi... Et elle s’est mise à rire, toute seule... Comme ça ! Y avait le vent qui soulevait ses cheveux, et elle a ri... Peut-être qu’il lui faisait des chatouilles... Ou alors, c’est comme moi... Depuis que je suis là, je suis tellement bien que des fois... Des fois je ris tout seul ! Je ris, mais c’est parce que je pense à ces idiots, là-bas, à Langogne.
            Peut-être que la dame, elle aussi, elle pense à des gens... Des gens qui sont aussi bêtes que Cutie et le Dirlo...
            C’est grâce à elle que j’ai compris... Oui, pour les châtaignes...
            Elle a écrasé quelques boules avec le pied... C’est comme ça que j’ai vu... Et puis elle s’est assise sur le gros tas de bois coupé... Celui qu’est juste en dessous de là où j’ai construit ma cabane...
            J’avais une peur qu’elle me voit ! Elle est restée un bon moment, elle a mangé deux ou trois châtaignes... Toutes crues ! Et elle me tournait le dos... Elle regardait vers la rivière...
            Faudrait quand même pas qu’elle en prenne l’habitude parce que c’est difficile de rester longtemps sans bouger, sans faire de bruit, en respirant doucement...
        C’est ça le plus difficile : retenir sa respiration !
            Et puis c’est pas si bon que ça, les châtaignes...
        Et c’est pas facile de les sortir de leurs coquilles ! J’ai plein de petites piqûres au bout des doigts !
            Mais sur le tas de bois, j’ai trouvé un carré de tissu... Un tissu léger et brillant et doux... Un petit foulard bleu... Bleu comme un morceau de ciel... Un ciel pareil que le matin très tôt... Un matin avec des traînées de nuages fragiles... Des nuages transparents... Comme quand ils se défont en jouant avec le vent. Et il est là, sous ma tête.
        J’ai fait un coussin avec un gros tas d’aiguilles de sapins recouvertes avec mon tricot, et par-dessus... Par-dessus, j’ai bien étalé mon carré de tissu... Et je suis bien comme ça... Je regarde un ciel de nuit, une nuit d’étoiles, et je vais m’endormir sur un ciel de matin... Et mon ciel de matin... Il sent bon...
            Il sent tellement bon...

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